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Grippe : un virus plurimillénaire et ravageur découvert seulement en 1933

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En décembre 1918, à Seattle, les forces de l'ordre sont équipées de masques.
En décembre 1918, à Seattle, les forces de l'ordre sont équipées de masques.
- Domaine public

L'épidémie de grippe s'est un peu fait attendre cette année... mais la maladie a enfin débarqué en Occitanie ! Pour les plus fragiles, il est possible de se faire vacciner jusqu'au 31 janvier. Si aujourd'hui la maladie n'effraye plus grand monde, elle a fait des ravages durant des siècles.

La grippe est une maladie qui n'effraye plus grand monde... considérée comme bénigne, elle fait même l'objet de plaisanteries. L'homme peut avoir la mémoire courte : le virus a fait des ravages au cours des siècles, ses victimes se comptant par millions. "Les" virus, en réalité, qui appartiennent à deux groupes, A et B, pour ceux qui sont pathogènes pour l’homme, et dont le génome est variable, ce qui a rendu la maladie difficile à neutraliser pendant très longtemps.

Des grippes dès l'Antiquité

Si on a longtemps cru qu'elle se transmettait par le cochon, la maladie serait en fait d'abord apparue chez les oiseaux il y a 6 000 ans (son caractère saisonnier s'explique d'ailleurs par la migration), et chez l'homme il y a 4 500 ans, avec le développement de la domestication. Des cas de maladies ressemblant à la grippe sont d'ailleurs recensés dans l'Antiquité, comme le rapporte Patrick Berche dans son ouvrage Faut-il encore avoir peur de la grippe ? (Odile Jacob, 2012) :

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Depuis l'Antiquité, chroniques et récits du passé rapportent des hécatombes soudaines d'oiseaux sauvages et domestiques. D'après Plutarque, la mort d'Alexandre le Grand fut précédée d'une mortalité massive de corbeaux, oiseaux de mauvais augure. Dans "les Géorgiques", Virgile rapporte un événement similaire atteignant toutes sortes d'espèces volatiles vers l'an 32 avant notre ère. De tels phénomènes sont relatés durant tout le Moyen Âge.

Perdrix picorant une grappe de raisin, dernier quart du IIe siècle, détail de la Mosaïque des cratères et des oiseaux, à Vienne
Perdrix picorant une grappe de raisin, dernier quart du IIe siècle, détail de la Mosaïque des cratères et des oiseaux, à Vienne
- Domaine public

1918-1920 : les ravages de la grippe espagnole boostent la recherche

C'est seulement en 1889, avec la pandémie de la grippe russe, que la maladie commence à être documentée : elle sévit jusqu'en 1891 et si sa mortalité est faible (un pour mille), elle n'en concerne pas moins près de 50% des populations européennes et américaines (on compte près de 60 000 morts en France en quelques semaines). 

Mais la plus meurtrière des pandémies grippales de ces deux derniers siècles fut incontestablement la grippe espagnole, due à une souche (H1N1) extrêmement virulente et contagieuse : entre 1918 et 1920, elle fait 50 millions de morts selon l'institut Pasteur, se plaçant au funeste rang des pandémies les plus mortelles de l'histoire. Étonnamment, les jeunes adultes en furent principalement victimes, le virus déclenchant chez eux une réaction immunitaire anormalement vive, appelée "choc cytokinique". Les symptômes respiratoires se doublaient de saignements des muqueuses (nez, bouche, estomac...). Parmi les victimes de la grippe espagnole, le peintre Egon Schiele, le poète Guillaume Apollinaire, ou encore le dramaturge Edmond Rostand...

"Die Familie". Egon Schiele a peint ce tableau quelques jours avant sa mort, juste après celle de son épouse Édith, enceinte de six mois. La grippe espagnole s'était répandue dans tout Vienne...
"Die Familie". Egon Schiele a peint ce tableau quelques jours avant sa mort, juste après celle de son épouse Édith, enceinte de six mois. La grippe espagnole s'était répandue dans tout Vienne...

Quoi qu'il en soit, cette terrible épidémie de 1918 stimule de nouvelles traques de l'agent pathogène. C'est pourtant seulement en 1931 que le virologue américain Richard Schope démontre, à l'occasion d'une épizootie meurtrière de grippe porcine dans l'Iowa, que l'origine de la maladie n'est pas bactérienne, mais virale. Puis il faut attendre encore deux ans pour qu'à Londres, à l'occasion d'une nouvelle épidémie, l'équipe d'un laboratoire dirigée par le virologue Patrick Laidlaw parvienne à inoculer le virus à des furets à partir de sécrétions pharyngées humaines, ce que raconte Patrick Berche dans ce texte publié en ligne :

Les chercheurs réussissent à propager la maladie par les sécrétions filtrées de furet en furet. En définitive, ils mettent au jour un virus filtrable, transmissible en série chez le furet et induisant une immunité contre la réinfection, car les furets infectés deviennent résistants à la grippe. Smith, Laidlaw et Andrewes publient leurs résultats en 1933 : la grippe humaine est bien due à un virus, bien qu’ils n’aient pas réussi la transmission humaine.

Dans l'histoire de la grippe, on constate les mêmes tâtonnements pour ce qui relève de la découverte d'un vaccin efficace. Les premiers essais, effectués en 1918, furent inefficaces, puisque l'origine virale de la maladie n'avait même pas été déterminée. En 1935, le talentueux Wilson Smith, de l'équipe de Laidlaw, parvient cependant à cultiver le virus de la grippe humaine sur des embryons de poulet, ce qui ouvre la voie à la découverte de vaccins plus probants (bien que l'efficacité du vaccin antigrippal soit encore décriée, même aujourd'hui !).

Les deux épidémies plus importantes qui suivirent, la grippe asiatique en 1957-1958 et la grippe de Hong Kong en 1968-1969, furent bien moins redoutables, même si les victimes furent quand même nombreuses (1 à 1,5 million pour la première, 0,75 à 1 million pour la seconde).

Aujourd'hui encore, la recherche continue

Dans une Méthode scientifique du 29 janvier 2018, qui s'intéressait à l'"histoire virulente" de la grippe, Bruno Lina, virologue au Centre National de référence de la grippe à Lyon, détaillait comment des données sérologiques de la souche grippale de 1918 avait pu être récoltées en 1998 seulement :

Le virus le plus ancien qu’on ait cultivé c’est celui de 1918. Il a été détecté par des techniques complexes qu’on appelle la génétique inverse et la PCR. Pour faire très simple, des chercheurs américains sont allés dans le Spitzberg [en 1998, NDR] pour aller déterrer les corps de personnes mortes de la grippe en 1918-1919 et qui avaient été enterrées dans le permafrost. En faisant l’hypothèse que comme le permafrost n’avait pas dégelé entre temps, le virus avait été congelé, resté comme s’il avait été stocké dans un congélateur à moins 80. Et donc en prenant des biopsies de ces poumons de personnes décédées de la grippe, en choisissant les individus morts très rapidement de cette grippe - on mourrait en deux jours parfois - il a été possible par PCR d’amplifier, c’est à dire de de recopier et reproduire le matériel génétique de ce virus, puis de le cloner en laboratoire. A partir de là, on a été capable de refaire complètement l’histoire de ce virus H1N1, de 1918, de lui définir son origine - c’était un virus d’origine aviaire -, de comprendre qu’il portait des facteurs de virulence extrêmement importants ; notamment un des gènes de ce virus, qui s’appelle l’hémagglutinine, était un gène qui, quand on le met dans un gène anodin, rend ce virus extrêmement dangereux, donc ça nous a permis de comprendre des choses. En revanche, la première fois qu’on a été capable de cultiver un virus à partir d’un échantillon biologique c’était en 1934, et c’était un virus porcin. On n’a pas de données de certitude avant le virus de 1918, parce que de nouveau il faudrait trouver des prélèvements…

Pourrait-on assister à un retour de la grippe ?

Une épidémie comme la grippe espagnole pourrait encore avoir lieu ? "Impossible" répondait Bruno Lina dans cette même "Méthode scientifique", arguant que notre connaissance de la maladie était devenue bien plus substantielle, et que la création des services de réanimation en 1928 (à l'occasion de la deuxième pandémie du siècle...) avaient changé la donne. En 2009, alors que la grippe A faisait trembler dans les chaumières, ces mêmes services de réanimation avaient d'ailleurs pris en charge 80% des cas graves selon le virologue. Alors que... :

La situation de 1918 était particulière, on était à la fin de la Première Guerre mondiale, c’était un chaos partout en Europe, on peut imaginer que d’un point de vue sanitaire c’était aussi épouvantable qu’on pouvait l’imaginer… Les images du front montraient à quel point, en terme d’hygiène, tout ce qui pouvait lutter contre la diffusion d’un virus n’était pas en place. Par ailleurs, la grippe a certes tué beaucoup de monde mais il faut bien se rappeler qu’une part importante de la mortalité observée était liée à la surinfection bactérienne, avec notamment l'haemophilus influenzae, une bactérie qui a été découverte au cours de la pandémie de 1918. Il y a aussi eu des infections à staphylocoque... mais avec l’arsenal thérapeutique, qui va des antiviraux aux antibiotiques, il est clair qu’on est largement mieux armés aujourd’hui. On a aussi un armement scientifique et thérapeutique, préventif avec les vaccins, même s’ils posent problème en terme d’efficacité.