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Guadeloupe : "La défiance est généralisée contre les autorités locales et centrales"

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Barrage sur un rond-point de la commune des Abymes (Guadeloupe) le 17 novembre 2021.
Barrage sur un rond-point de la commune des Abymes (Guadeloupe) le 17 novembre 2021.
© AFP - Carla Bernhardt

Entretien. Le situation est extrêmement tendue en Guadeloupe depuis le 15 novembre en raison de manifestations contre les restrictions sanitaires liées au Covid-19, ponctuées de pillages et d'incendies. Cette crise s'inscrit dans un rejet global des différents pouvoirs politiques. Analyse avec Justin Daniel.

De violentes manifestations, qui ont tournées à l'émeute, frappent la Guadeloupe depuis le 15 novembre en défiance du passe sanitaire et de la vaccination obligatoire contre le Covid-19 concernant certaines professions, dont les soignants. Un collectif d'organisations sanitaires et syndicales a appelé à la grève générale illimitée. Des barrages ont été montés et des stations-services bloquées. La population guadeloupéenne est peu vaccinée : seuls 38% des plus de 12 ans l'étaient complètement, contre 87,4% en France métropolitaine (chiffres du 16 novembre). Mais cette contestation est plus globale et s'inscrit dans un rejet des autorités locales et centrales, sur fond de scandale du chlordécone et d'un tissu économique affaiblie.

Entretien avec Justin Daniel, professeur de sciences politiques à l'Université des Antilles et directeur du Laboratoire caribéen de sciences sociales.

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Justin Daniel : "Avec le Covid, plusieurs crises se télescopent"

1 min

Que se passe-t-il actuellement en Guadeloupe ?

La situation est extrêmement tendue : on peut parler d’émeutes avec des pillages et des vandalismes. La pandémie mondiale de Covid-19 se traduit par des tensions très fortes au sein de la société guadeloupéenne, avec un malaise extrêmement profond. Il y a une sorte de toile de fond où plusieurs crises et scandales se télescopent, et on pense notamment à celui de la chlordécone. Les événements d’aujourd’hui sont le fruit d’une crise qui dure depuis presque deux ans, voire plus. 

Quelles sont les origines de cette défiance en Guadeloupe ?

Le premier facteur explicatif de cette défiance est politique. Les élus sont restés pendant un certain temps en retrait, comme s'ils étaient frappés de mutisme, qu’ils peinaient à prendre la parole. Et lorsqu’ils prennent la parole, ils sont inaudibles. Aujourd’hui, la défiance est généralisée contre les autorités locales et centrales, en raison de cette toile de fond socio-historique difficile. Cette défiance touche aussi les scientifiques puisque leur parole est mise en doute, voire contestée à travers les réseaux sociaux. Il y a une concurrence des savoirs et des différentes formes de connaissance. C’est vrai ailleurs mais ici, c’est sous une forme exacerbée. Des gens qui n’ont pas nécessairement les outils pour s’approprier les connaissances scientifiques font circuler des demi-savoirs qui sont érigés en monument de vérité. Beaucoup de personnes se contentent de cliquer sur telle ou telle vidéo sans pouvoir vérifier leur validité. Ces citoyens s’approprient beaucoup plus facilement toutes ces informations erronées que le discours scientifique qui requiert des démonstrations, des argumentations des vérifications, etc. 

Quel est plus précisément le rôle du scandale de la chlordécone dans cette défiance ?

Son rôle est très important puisque ce scandale a été géré de manière très approximative, et pour tout dire discutable par les autorités. Depuis quelque temps, nous sommes sous l’empire d’un nouveau "plan chlordécone" dit "plan chlordécone IV" qui fait cette fois-ci l’objet d’une large concertation, ce qui n’était pas le cas pour les plans précédents. Mais dans l’ensemble, on a le sentiment que l’État n’a pas été à la hauteur des attentes face à ce scandale sanitaire, si bien que dans les sociétés antillaises s’est développé une sorte d’éco-anxiété. 

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Qu’est-ce que l’éco-anxiété dans les sociétés antillaises ?

C’est la crainte d’être contaminé avec des conséquences sur sa propre santé, même si aujourd’hui il y a une traçabilité des produits. Dans la mobilisation actuelle, il existe des revendications en faveur d’une sorte de dépistage systématique dans le sang. Aujourd’hui, des politiques publiques sont mises en place mais elles n’apportent pas de réponses fermes et définitives face à ces questionnements.

Concernant le Covid-19, pourquoi les Guadeloupéens ont davantage peur du vaccin que de la maladie ?

Il y a un paradoxe. Aujourd’hui, le personnel soignant est largement vacciné en Guadeloupe, ce qui n’est pas le cas dans la société générale. La mobilisation actuelle se fait aussi au nom de la lutte pour les libertés qui seraient menacées par les mesures prises par le gouvernement. Certains considèrent aussi que le vaccin tue, en raison des fausses informations qui circulent. Et de manière plus général, il y a le fait que beaucoup de personnes considèrent que le vaccin a été élaboré de manière hâtive et ne croient pas en son efficacité, en plus d’effets négatifs sur le long terme. Face à tout cela, les contestataires considèrent qu'une barrière identitaire serait plus efficace contre le coronavirus que la médecine conventionnelle. Une croyance en la pharmacopée locale persiste. 

Pourquoi existe-t-il une telle croyance dans les médecines alternatives et traditionnelles ?

Cette croyance dans la pharmacopée locale a toujours existé aux Antilles. Mais nous assistons aujourd'hui à une inversion des valeurs en raison de cette défiance généralisée. Une forme de mentalité obsidionale s'est développée aux Antilles, créant un repli identitaire chez une partie de la population. Ces personnes considèrent que tout ce qui vient de l’extérieur, en particulier de l’Occident et de la France, est frappée d’une forme d’altérité et peut donc être remis en cause, y compris le vaccin. 

Le problème en Guadeloupe va donc au-delà des enjeux sanitaires ?

On est bien au-delà des enjeux de la vaccination qui continue de susciter des réticences. Il y a des problèmes beaucoup plus structurels, liés au taux de chômage, à la pauvreté qui reste extrêmement importante dans nos territoires. Le tissu socio-économique de la Guadeloupe est peuplé de très petites unités et il est extrêmement fragile. 

Durant les premières phases de confinement, on s’en est relativement bien tiré aux Antilles parce que la politique décidée par le gouvernement était le fameux "quoi qu’il en coûte" et elle avait été plutôt bien absorbée sur le plan socio-économique. Aujourd’hui, ce n’est absolument pas le cas parce qu’on sort d’une quatrième vague qui a été extrêmement violente à tout point de vue. Cela a amené à prendre des mesures qui s’inscrivent dans la durée, qui posent le problème de leur acceptabilité et qui révèlent sous un verre grossissant les difficultés des entreprises, notamment dans les domaines du tourisme.  

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