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Guérir des cerveaux malades : quand l'homosexualité redevient une maladie honteuse

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Image tirée du film "The Frozen Dead" (1966) de Herbert J. Leder sur les expérimentations nazies.
Image tirée du film "The Frozen Dead" (1966) de Herbert J. Leder sur les expérimentations nazies.
© Getty - Keystone Features

Consulter un psychiatre serait de bon sens pour déminer tout élan homosexuel chez leurs enfants, estime le pape François. En revenant aux débuts de la psychiatrie normative, l'Eglise recule de 150 ans, lorsque les premiers travaux sur l'homosexualité décrivaient une pathologie mentale.

Lorsque le pape François enjoint les parents à consulter un psychiatre s’ils venaient à sentir quelque inclination homosexuelle chez leur enfant, il ne s’inscrit pas seulement dans une longue histoire cléricale homophobe. Il renoue aussi le lien qui s’est installé il y a plus de 150 ans entre psychiatrie et homosexualité. C’est cette grille de lecture qui a longtemps fait foi à l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), dont la France ratifiera en 1968 le classement qui fera de l’homosexualité une mentalité mentale. L'OMS cessera seulement en 1990 de considérer l’homosexualité comme une maladie mentale et il faudra attendre 1992 pour que la France, 19 ans après les Etats-Unis, ne considère plus l’homosexualité comme une pathologie psychiatrique. 

Dans le monde académique, les premiers travaux sur l’homosexualité sont pour l’essentiel des travaux psychiatriques. C’est dans les années 1880, qui coïncident avec l’essor de la psychiatrie dans les départements de médecine, que l’homosexualité s’installe en effet comme objet, sous le prisme d’une lecture presque toujours pathologisante. Il s’agit d’abord de débusquer les causes de cette homosexualité - une démarche qui nourrira de nombreuses recherches durant un bon siècle. Des médecins pionniers fécondent l’hypothèse d’un cerveau homosexuel. Dans La Volonté de Savoir, le premier volume de son Histoire de la Sexualité (paru en 1976), le philosophe Michel Foucault rappelle la date de 1870 :

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Il ne faut pas oublier que la catégorie psychologique, psychiatrique, médicale de l’homosexualité s’est constituée du jour où on l’a caractérisée – le fameux article de Westphal en 1870, sur les “sensations sexuelles contraires” peut valoir comme date de naissance – moins par un type de relations sexuelles que par une certaine qualité de la sensibilité sexuelle, une certaine manière d’intervertir en soi-même le masculin et le féminin.

Ce “fameux article de Westphal” fait référence à Carl Westphal, un psychiatre allemand, qui se trouve être par ailleurs l’inventeur du terme “agoraphobe” et dont Wikipedia nous apprend qu’il sera à l’origine de la première description de la narcolepsie. Aliéniste à l’Hôpital de la Charité à Berlin, ce Westphal dessine l’idée d’une “conträre Sexualempfindung”, c’est-à-dire “sentiment” ou “sens sexuel contraire”... qui débouchera sur le terme “inversion”. Cette inversion est une perversion pour le psychiatre spécialiste des maladies nerveuses. 

De la fac à Buchenwald, à la recherche du cerveau homosexuel

Quelques années plus tard, en Autriche cette fois, un autre psychiatre, détenteur de la chaire de psychiatrie à l’université de Vienne, va plus loin. Richard van Krafft-Ebing poursuit les recherches sur les causes de l’homosexualité et publie en 1886 un ouvrage qui conservera une place de classique jusque tard dans le XXe siècle. Son approche achève de médicaliser l’homosexualité, présentée comme une perversion sexuelle congénitale. Pour Richard van Krafft-Ebing, cette pathologie serait même le signe de la dégénérescence de toute une lignée familiale. Dans la foulée de ses travaux, d’autres poursuivent leurs explorations de ce qu’on présente comme “le cerveau homosexuel” dans le but d’y distinguer une malformation du cortex ou encore de la moelle épinière. 

Ce n’est que dans un second temps que les psychiatres spécialistes des maladies nerveuses seront relayés par des médecins endocrinologues qui s’aviseront, eux, de vérifier si l’attirance pour une personne de même sexe ou la sodomie ne proviendrait pas, plutôt, d’un déséquilibre hormonal. Nous sommes alors à la fin des années 20, et ces travaux trouveront bientôt un écho dans les explorations sordides du Troisième Reich : à Buchenwald, l’endocrinologue danois Carl Vaernet, arrivé en Allemagne en 1942, poursuivra avec le soutien de Himmler ses expériences hormonales destinées à soigner l’homosexualité. 

Ces explorations sont longtemps restées méconnues : nul n’en dit un mot au procès de Nuremberg. Dans son "Que-sais-je" L’Homophobie, le juriste Daniel Borillo évoque les expériences de Vaernet qui mourra en Argentine sans avoir été jugé en 1965 : 

Dès 1930, les expérimentations médicales pour "guérir" l’homosexualité ne cessent de se multiplier. Si l’homosexuel était un aryen, il fallait le récupérer pour l’entreprise procréatrice. Dans ce but, le Dr Vaernet soumit 180 individus à un traitement hormonal, et, en contrepartie de la fourniture de déportés-cobayes dont il disposait librement, le scientifique dut céder le brevet d’invention du "traitement" supposé mettre un terme au “désir anormal”. Afin de récupérer des “producteurs d’enfants”, les gays et les lesbiennes aryen(ne)s furent également soumis à des “stages de réhabilitation”. Dans une chronique terrifiante, Heinz Heger, survivant d’un camp de concentration, raconte comment lui-même et les autres déportés homosexuels étaient obligés par les ss de s’accoupler avec les prostituées. Toutefois, ces entreprises thérapeutiques ne produisirent pas les résultats espérés, et la conséquence de ce constat d’échec fut aussi brutale que la solution proposée : à défaut de soigner les homosexuels, il fallait les châtrer pour les priver désormais de tout plaisir. Un projet de loi prônant la castration des homosexuels avait déjà été déposé en 1930 par celui qui deviendra plus tard le ministre de l’Intérieur du Reich, le député Wilhelm Fiek.

Lire La Volonté de savoir de Michel Foucault permet de saisir dans quelle mesure l’homophobie s'est inscrite au XIXe siècle dans une dynamique positiviste, d’ordre médical, qui disqualifiera le sexe entre personnes de même sexe (essentiellement des hommes, à l'époque) au nom de la science en en faisant une pathologie. Pourtant, des travaux revisitant Foucault depuis ont souligné qu’il ne fallait pas non plus prendre au pied de la lettre cette idée que la “naissance” de l’homosexualité sous ce prisme médical - et pathologique, du coup - interviendrait soudainement en 1870. 

La famille bourgeoise avant la médecine homophobe

En 1961, quinze ans avant La Volonté de Savoir, Michel Foucault abordait déjà l’histoire de l’homosexualité (et de sa stigmatisation) dans la toute première édition de son Histoire de la folie à l’âge classique

Foucault arrivait alors à la même conclusion : c’est bien le XIXe siècle et l’essor d’une lecture médicale d’une homosexualité pathologique qui achèvera de ciseler la catégorie de l’homosexuel. Mais 1870 figurait davantage comme l’aboutissement d’un long processus de bien deux siècles, qui démarrera d’abord par l’affirmation du modèle de la famille bourgeoise. Foucault en parle comme d’un processus de rationalisation :

En un sens, l’internement et tout le régime policier qui l’entoure servent à contrôler un certain ordre dans la structure familiale, qui vaut à la fois comme règle sociale, et comme norme de la raison. La famille avec ses exigences devient un des critères essentiels de la raison ; et c’est elle avant tout qui demande et obtient l’internement. On assiste à cette époque à la grande confiscation de l’éthique sexuelle par la morale de la famille […] triomphe de la morale bourgeoise. L’amour est désacralisé par le contrat [de mariage] […] Aux vieilles formes de l’amour occidental se substitue une nouvelle sensibilité : celle qui naît de la famille et dans la famille ; elle exclut, comme étant de l’ordre de la déraison, tout ce qui n’est pas conforme à son ordre ou à son intérêt. […] Débauche, prodigalité, liaison inavouable, mariage honteux comptent parmi les motifs les plus nombreux de l’internement. Ce pouvoir de répression qui n’est ni tout à fait de la justice ni exactement de la religion, ce pouvoir qui a rattaché directement à l’autorité royale, ne représente pas au fond l’arbitraire du despotisme, mais le caractère désormais rigoureux des exigences familiales. L’internement a été mis par la monarchie absolue à la discrétion de la famille bourgeoise[...] Finalement, c’est le décret de la Constitution qui créa les tribunaux de famille en 1790 […] Sans doute ces tribunaux ont fonctionné d’une manière assez défectueuse et ils ne survivront pas aux diverses réorganisations de la justice. Mais il est assez significatif que, pour un certain temps, la famille elle-même ait été érigée en instance juridique, et qu’elle ait pu avoir à propos de l’inconduite, des désordres, et de différentes formes d’incapacité et de la folie, les prérogatives d’un tribunal. Un moment, elle est apparue en toute clarté ce qu’elle était devenue et ce qu’elle allait rester obscurément : l’instance immédiate qui opère le partage entre raison et folie – cette forme judiciaire fruste qui assimile les règles de la vie, de l’économie et de la morale familiales aux normes de la santé, de la raison et de la liberté.

En conseillant aux parents de prendre en main l’homosexualité supposée de leur progéniture, quitte à consulter des psychiatres, on voit que le Pape François se situe au croisement précis des deux dynamiques décrites par Michel Foucault il y a cinquante ans.