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Guernica, de Picasso : un "rapt des Ménines" de Vélasquez. Vraiment ?

Par
Guernica de Picasso, à gauche, et Les Ménines de Vélasquez, à droite
Guernica de Picasso, à gauche, et Les Ménines de Vélasquez, à droite
© AFP - Archives Snark / Domaine public

Il y a 80 ans, Picasso commençait à peindre sa toile la plus célèbre, Guernica. En 1993, Juan Marin, docteur en art, déroulait une théorie étonnante en se livrant à une étude comparative de cette toile avec "Les Ménines" de Vélasquez, père spirituel de Picasso. Élucubrations œdipiennes ?...

1er mai 1937, il y a 80 ans : après le bombardement de la ville basque espagnole de Guernica par l'Allemagne nazie le 26 avril, Pablo Picasso a la rage au cœur. Il s'empare d'un crayon et esquisse sur un petit bloc de papier bleu un taureau, un cheval, et une femme, inspiré par les trois premières photos du drame qui étaient publiées dans le journal Ce soir, dirigé par Louis Aragon. Ces dessins, il les convertira en une gigantesque peinture cubiste, réalisée dans son atelier sous les toits de Paris. Un tableau destiné à l'Exposition universelle de 1937 et intitulé Guernica.

Guernica, 1937
Guernica, 1937
© AFP - Pablo Picasso / Archives Snark

D'une archive de France Culture d'août 1993, intitulée "De Guernica à Guernica, histoire du tableau" et signée Elyane Milhau et Robert Grelier, une thèse étrange émergeait à propos de l'oeuvre : Juan Marin, Docteur en art et archéologie et auteur de Guernica, ou le rapt des Ménines (Lagune, 1994), s'était livré à une étude comparative de la toile et des fameuses Ménines, de Picasso. Pour lui, pas de doute, Guernica témoignait d'une volonté du peintre de supplanter Vélasquez, père de la peinture espagnole. Cet article vous propose de découvrir son argumentaire. Argumentaire que nous avons soumis à la conservatrice du patrimoine Anne Baldassari, qui a dirigé le musée Picasso de Paris de 2005 à 2014 et s'est montrée... plus que sceptique : "Picasso se prête malheureusement à toutes les divagations, même si parfois ça a une qualité. Ça fait partie des songes et mensonges qui sont suscitées par l’oeuvre."

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En tant qu’historienne d’art respectueuse de l’Histoire, je considère toujours une oeuvre dans son contexte historique, politique, sociologique, et pas simplement comme une image qu’on peut prendre, manipuler et confronter à tout, et parfois à n’importe quoi. (...) J’ai choisi ce camp-là, et ça me semble essentiel, sinon on n’est nulle part. Anne Baldassari

De Guernica a Guernica, histoire du tableau, août 1993

1h 56

Durée : 117 min

Comparaison n'est pas raison, mais comparons quand même

Les Ménines ou La famille de Philippe IV, 1656, Musée du Prado
Les Ménines ou La famille de Philippe IV, 1656, Musée du Prado
- Diego Vélasquez

Pour Juan Marin, Picasso a fait un véritable coup d'état sur le peintre Vélasquez, auto-représenté à gauche des ménines, ces femmes de qualité attachées à la reine et aux infantes : dans Guernica, c'est Picasso, métamorphosé en taureau, qui occupe la place. Alors qu'est devenu Vélasquez ? Rien d'enviable, à en croire le docteur en art.... :

[Picasso] a investi l’atelier des Ménines, a fait tomber, choir, le peintre qui occupait la place, pour violer la toile. C’est une entreprise œdipienne qu’il a menée, et qu’il a menée à bien. Si on lit le tableau de gauche à droite, la première place est celle occupée par le taureau, qui prend la place de Vélasquez. Vélasquez est devenu ce buste et ces bras découpés, tranchés, qui apparaissent au pied du taureau.

Continuant son étude comparée, Juan Marin s'intéresse à l'une des ménines représentées, María Agustina Sarmiento de Sotomayor. C'est celle qui figure aux pieds du peintre, à gauche, et tient la main de la fille de Philippe IV, l'infante Marguerite Thérèse : "Elle a fait un demi tour sur l’axe de l’infante et on la retrouve de l’autre côté, nue, bien sûr. Il y a le cheval de Guernica qui vient prendre la place de l’infante, au centre du tableau, puis il y a toujours la tête d’Isabel de Velasco, une autre des Ménines [celle qui fait la révérence, NDLR]."

À LIRE ET À ECOUTER : Après la mort de Picasso, la bataille sur le sort de "Guernica"

Les Ménines, de Vélasquez, et Guernica, de Picasso. Pour Juan Marin, l'infante et les deux ménines seraient devenues respectivement le cheval et les deux femmes à sa droite
Les Ménines, de Vélasquez, et Guernica, de Picasso. Pour Juan Marin, l'infante et les deux ménines seraient devenues respectivement le cheval et les deux femmes à sa droite
- Domaine public / AFP

Exactement à la même place, et il y a le bras qui tient la lampe, la torche, on penserait que c’est le bras d’Isabel de Velasco, mais si on regarde bien c’est le bras du personnage qui est au fond des "Ménines", qui s’appelle José Nieto Velasquez [un possible parent du peintre, NDLR]

Le bras qui tient la torche, de Picasso, ferait écho au bras de José Nieto Vélasquez, qui tient le chambrale de la porte
Le bras qui tient la torche, de Picasso, ferait écho au bras de José Nieto Vélasquez, qui tient le chambrale de la porte
- Domaine public/ AFP

Quid de l'un des derniers personnages que l'on trouve au premier plan des Ménines, la naine María Barbola, située à droite d'Isabel de Velasco ? "Elle est toujours là. Elle a la tête renversée, qui semble tomber [la femme à droite de Guernica, prise dans les flammes, NDLR], mais c’est bien elle."

Il y a d’autres personnages qui ont disparu : les servantes, le chien qui est parti, le nain, Nicolas Pertusato [tout à droite, qui pose son pied sur le dos du chien, NDLR], qui sont partis. Et il y a bien sûr l’image du roi qui n’est plus là, mais toujours là sous la forme de cet œil-lampe qu’on trouve à côté du cheval.

Pourquoi Picasso aurait-il voulu supplanter Vélasquez ?

Pour justifier son étude comparative des deux toiles, Juan Marin affirmait que Pablo Picasso avait cherché à "régler un compte" avec son père spirituel en peinture, Vélasquez : "D’abord, il avait un compte à régler avec son papa. Il l’a réglé puisque d’après tous les biographes, le père de Picasso, quand Picasso avait 14 ans, lui avait remis sa palette et ses pinceaux en lui disant qu’il peignait bien mieux que lui, qu’il allait cesser de peindre. Donc voilà son père véritable qui a cédé devant le fils. Si on transpose, (...) une fois que son vrai père a été vaincu, dans la peinture espagnole c’est Vélasquez."

"Il est arrivé qu’en 1936, [Picasso] avait été nommé directeur du Prado. Il se retrouvait à la tête de ce musée, où tout le monde aimerait bien se trouver. Être directeur honorifique du musée, ça ne l’intéressait pas du tout, mais je crois que ça a pu déclencher l’idée de s’affronter à Vélasquez, ce père de la peinture espagnole.”

Et de terminer son argumentaire en soulignant que d'autres peintres espagnols s'étaient mesurés à Vélasquez, mais d'une autre façon, en "acceptant sa suprématie", en se contentant de se représenter eux-mêmes, dans des positions similaires à celle de Vélasquez dans Les Ménines : "On a le cas de Goya dans la famille de Carlos Cuarto [Charles IV, NDLR]. On voit la famille royale, et derrière, le peintre en train de peindre une toile retournée. Il y en a d’autres, comme Bottero, qui a fait de nombreux autoportraits où il se déguise même en Vélasquez, c’est une référence majeure, c’est la grande référence pour tous les peintres espagnols.

Pour Anne Baldassari, la référence aux Ménines est très facile, attendu que Picasso s'y est intéressé très tôt, ayant passé deux ans au musée du Prado et ayant étudié très attentivement chacune des peintures qui s'y trouvaient : "'Les Ménines' faisaient partie de sa structure, il n’avait pas besoin de les copier, ça fait partie de lui. On a toute une série dans les années 1950 autour des 'Ménines' ; ça va être l'un de ses grands thèmes, mais plus tardif."

On peut trouver des références aux "Ménines" qui sont explicites, on n’a pas besoin d’aller chercher midi à quatorze heures, mais bizarrement pas dans "Guernica". Anne Baldassari

Une divagation, pour Anne Baldassari

Pour elle, le fait que Guernica ait été une tragédie absolue (3000 personnes assassinées en une heure par 44 avions de la Légion Condor, comme un "terrain de répétition générale pour la solution finale") aurait dû suffire à désamorcer toute autre tentative de lecture : "Tout ce qui est amusement iconologique, iconographique, peut paraître secondaire, périphérique, voire indécent de mon point de vue. Je me suis battue pendant les presque 25 ans de ma présence au musée Picasso justement contre toutes ces approches, sachant qu’elles peuvent paraître intéressantes : c’est un espace de projection, la peinture, mais Picasso, lui, est un peintre engagé, il a inventé cette position. 'Guernica' est la première grande peinture d’histoire, et sans doute la dernière du XXe siècle .

Et si Picasso s'est représenté dans Guernica selon elle, ce n'est pas sous les traits du taureau, mais ceux de la femme aux bras levés, qui pleure : “ On a dans les études autour de 'Guernica' un homme qui pleure, et c’est son autoportrait. Il porte son tricot rayé, il a les bras levés, il est en larmes, en supplication, et cette posture, il l’emprunte d’ailleurs à une photographie que j’ai retrouvée dans ses archives et que j’ai publiée, qui est une femme pleurant ses morts dans un autre bombardement.

Photos de blessés de la guerre civile, retrouvées dans les archives de Picasso
Photos de blessés de la guerre civile, retrouvées dans les archives de Picasso
- Anne Baldassari

Car Picasso, pour réaliser cette toile, s'était énormément documenté, souligne l'historienne d'art, preuve que cette entreprise était définitivement tout sauf narcissique : "On a beaucoup de photographies des gueules cassées de la guerre d’Espagne, de ses propres dessins, études, textes… Il a écrit un texte magnifique qui est pratiquement une bande son de la destruction de Guernica, une sorte de poème qui est fondé sur le mot “cri”, c’est vraiment une sorte de répétition de sons, on sent la destruction avec le bruit des casseroles, l’explosion des objets familiers qui sont complètement pulvérisés, tout ce qui a trait à l’univers domestique, affectif..."

'Guernica', il y en a eu des milliers d’interprétations, de lectures, d’analyses, sur les obliques, le nombre d’or… tout ceci, comme disait Picasso, c’est de la littérature. Il faut d’abord inscrire la peinture dans l’histoire. La position d’artiste engagé est à la fois mûrement posée et réfléchie par Picasso à ce moment-là, il se veut combattant, et il est à la fois sous le choc, c’est un retour émotionnel très très puissant, ce qui fait que cette peinture a eu cette histoire. Anne Baldassari

À ECOUTER : Picasso : "La peinture, je la mange vivante"

Pour écouter l'intégralité de l'entretien avec Anne Baldassari :

Anne Baldassari déconstruit la thèse de Guernica vu comme un 'rapt' des Ménines

18 min

Durée : 18 min