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Guerre d'Algérie : à quoi ça tient, une autre histoire ?

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Alger, en décembre 1960, deux ans avant la fin de la guerre d'Algérie.
Alger, en décembre 1960, deux ans avant la fin de la guerre d'Algérie.
© Getty - Ullstein Bild

Un vaste projet documentaire et historique se dévoile cette semaine, façonné autour de 66 témoignages inédits sur la guerre d'Algérie, qui ont été travaillés dans toute leur épaisseur. Parce qu'enfin la société est disponible, enregistrer cette trace permet de la rendre audible.

A l’approche des 60 ans des accords d’Evian, qui signaient la fin de la guerre d’Algérie, le 18 mars 1962, Arte diffusera ces 1er et 2 mars une vaste fresque documentaire, En guerre(s) pour l’Algérie. Accessible dans une version websérie de six épisodes, en ligne, dès ce 22 février. Le tout est signé de deux auteurs, l’historienne Raphaëlle Branche et le réalisateur Rafael Levandowski, et relève d’un travail colossal. Non seulement du point de vue de la trace documentaire de cette guerre de huit ans qu’on a mis du temps à nommer, connaître, et accepter d’entendre dire. Mais aussi du point de vue du savoir historique, et de ses ouvertures.

Car ce récit ample, tissé autour de témoignages d’une épaisseur rare, est un écheveau riche. Mais le projet va au-delà : le 1er mars, sur le site de l’Ina, qui en est à l’initiative et qui le co-produit avec Arte, ce sont pas moins de 66 entretiens qui seront proposés par l’institution au chevet des archives audio-visuelles. C’est dire s’il faut reconsidérer ce qu’on appelle “archives”, et voir plus loin pour bien prendre la mesure de ce que représente cet objet protéiforme. A la racine du projet, la productrice de l’Ina Anne Gèneveaux a en effet entrepris de combler un vide, en partant de l’idée de collecte. Ce n’était pas la première fois : depuis 2016, l’Ina a recueilli près d’un millier de témoignages liés aux attentats du 13 novembre 2015.

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Or cette génération, dont l’histoire personnelle avait directement été traversée, percutée, et parfois déstabilisée par la guerre d’Algérie, a aujourd’hui autour de 80 ans - parfois à peine moins, parfois sept ou huit de plus. Et l'on sait depuis longtemps, maintenant, qu’il y a peu de traces de leur parole, de leurs récits, et de l’écho que trouve ce conflit dans leur vie - et celle de millions d’autres, moins intimement touchés. C’est le cas, en particulier, côté algérien, où souvent ces mémoires et ces récits sont loin d’avoir été entendus pour ce qu’ils étaient, pour ce qu’ils disaient. Jusqu’à ce que, très récemment, et alors que bien des combattants de l’indépendance vont bientôt mourir, leurs enfants (et souvent leurs filles, en particulier), se mettent en tête de leur offrir de raconter. A partir du 28 février, vous pourrez découvrir, dans LSD, la série documentaire, sur France Culture, un riche travail documentaire du même Rafael Lewandowski. Le réalisateur s'est justement attelé à restaurer là une parole algérienne tissée des nombreux témoignages recueillis de l'autre côté de la Méditerranée : dans les archives de France Culture, cette guerre d'Algérie-là était encore celle qui avait été la plus assourdie.

Mais c’était le cas aussi ici, en France. Longtemps, on a pu se satisfaire de dire que “la guerre sans nom” avait aussi laissé des traces sans mots - ou un grand silence qui faisait le vide. Le terme “tabou” est facilement mobilisé lorsqu’on évoque le sort des 1,5 millions d’appelés qui furent envoyés de l’autre côté de la Méditerranée, et souvent en revinrent sidérés. En réalité, l’affaire est plus complexe, nuancée et subtile. Si l’écho a pu manquer, il est fait d’un silence plus concave qu’on ne se figure parfois : ce silence a ses enflures autant que ses encoignures, et parfois les soldats ont bel et bien voulu parler. Ou l’ont fait. Sans que, pour autant, la société dans son ensemble ne soit prête à les entendre, et plus encore à les écouter : c’est déjà Raphaëlle Branche et son livre paru en 2020 à La Découverte, “Papa, qu’as-tu fait en Algérie ?”, qu’il faut rouvrir pour prendre la mesure du grand saut que ces jeunes hommes faisaient, de retour au bercail , alors que la société entamait une mue profonde, et qu’on les attendait, eux, pour trouver du travail qui à l'époque ne manquait pas, fonder une foyer, et, très vite, camper ces pères de famille d’une nouvelle ère. Un décalage fulgurant avec la réalité de la dernière guerre coloniale française, torture et hiérarchie raciale comprise, comme l’écho de ce que ça avait bien pu faire, à ces vingtenaires-là, de s'y retrouver projetés. Qui en ressortiront davantage assourdis encore.

Soixante ans plus tard, le décalage entre la manière dont la métropole a pu se représenter cette guerre, et ce que ses protagonistes ont pu y vivre, ne s’est sans doute pas résorbé entièrement. Mais la connaissance historique a progressé, et la torture durant la guerre d’Algérie est par exemple désormais enseignée dans le secondaire. On sait, justement, qu’elle ne fut pas le fait de sinistres militaires sanguinaires, mais bien un mode de gestion suffisamment ordinaire pour avoir marqué des milliers d’hommes : c’est ce qui ressortait, notamment, dès l’année 2000, d’une thèse soutenue… par Raphaëlle Branche.

Une disponibilité pour savoir

Des témoignages ont paru, entre-temps, via des articles de presse, ou du côté des associations d’anciens combattants, par exemple. Qui ont eu le plus grand mal à faire reconnaître les acteurs d’un conflit qu’on ne s’embarrassait pas d’estampiller, et qui désormais mènent un travail ambitieux depuis une petite dizaine d’années, pour compiler des témoignages. Ce sont autant de signes qui parlent en filigrane d’une disponibilité nouvelle de la société française à laisser dire, à entendre, et parfois à susciter. Et aussi, pour les intéressés, d'habiter le récit sourd de l'événement qui ainsi n'est plus tout à fait le même dès lors que eux disent "je".

C’est dans ce moment-là que s’ancre l’initiative de l’Ina et de la moitié française d’Arte. Qui ont eu la bonne idée de confier le projet à la fois à un réalisateur (Rafael Lewandowski) et à une historienne (Raphaëlle Branche), co-auteurs. C’est décisif car la durée moyenne de ces entretiens dépasse bien souvent les deux heures : bien plus que des documents, les verbatims qui trament ces témoignages-là sont ce que les chercheurs en sciences sociales appellent des “récits de vie”. Menés dans les règles de l’art, ils sont d’autant plus pérennes, et féconds. Sur les soixante-six entretiens disponibles en ligne à partir du 1er mars via l’Ina, cinquante-six ont été utilisés dans la version finale du montage des films désormais accessibles sur le site d’Arte. Sans doute le film abouti a-t-il le défaut de ses qualités (et c’est plutôt un compliment) : dans le rythme cadencé du montage, la parole s’interrompt nécessairement, et tous les témoins se succèdent pour laisser parfois le spectateur sur sa faim - malgré plus de cinq heures au total pourtant, et c’est dire si on les écoute. 

Rendre accessible la version longue de tous ces entretiens est d’autant plus bienvenu : si un assistant réalisateur, des historiens algériens et des journalistes algériens, ont sauvé le recueil de témoignages en Algérie courant 2020, en pleine pandémie, côté français, les entretiens ont principalement été réalisés, en 2019, par des doctorants ou des historiens et historiennes qui souvent travaillaient déjà sur la guerre d’Algérie. En même temps qu’un espace de parole fertilisant à faire voyager dans bien des familles, et bien des mondes, ils sont un matériau considérable pour des recherches par la suite.

Ces entretiens filmés représentent en réalité les archives de demain. Et d’ailleurs le projet s’est-il bâti autour d’une trame à double fil : ces 198 heures d’entretiens au total, contemporaines, et plus de 200 heures d’archives audiovisuelles issues de pas moins de 60 fonds différents. Et encore faut-il ajouter les documents que certains témoins ont pu prêter. Ceux-là, en particulier, donnent une chair sans équivalent au récit, tout en permettant sans doute d'éviter bien des écueils : ils sont une trace sensible, évidemment. Mais ils sont aussi autant d’indices archéologiques pour une histoire à portée de voix qui résiste mal aux injonctions hors sol à la réconciliation. Dire “je”, c’est toujours parler depuis une abscisse et une ordonnée, même quand le temps a fait son affaire. Et que, parfois, l’histoire individuelle a décanté au tamis de l’histoire collective. 

Ni documents ni monuments : des témoignages pour consolider une histoire

Mais justement parce qu’un entretien sur le mode du “récit de vie” n’est rien d’autre que ce qu’il est, Raphaëlle Branche a formé celles et ceux qui ont recueilli la parole de ces témoins. Sur le fond : les souvenirs sont fragiles et les mémoires percolent aussi de récits plus collectifs, ou plus façonnés, comme de l’oubli et du non-dit. Ils ne sont pas seulement un pari osé parce qu’ils risquent d’être biaisés, élimés par le temps ou refabriqués par le psychisme. A plus de soixante ans de distance des événements, ils sont un matériau qui n’est pas là pour étayer des faits, nourrir une chronologie ou une arithmétique. Mais sans être pour autant cantonnés au rang d’anecdote, d’incarnation, ou de verbatim destiné à rehausser d’un coefficient humain un récit martial et/ou glaçant. Toute la substantifique moelle de l’histoire orale niche là. Et c’est d’autant plus intéressant de voir que ce projet est co-signé par une historienne et un documentariste que l’origine de l’histoire orale, qui s’enracine aux Etats-Unis dans les années 1930, émergeait déjà à la confluence de l’histoire comme discipline académique et du journalisme.

C’est en effet un journaliste de métier, du nom de Alan Nevin, qu’on trouve à l’origine : c’est lui qui identifiait un besoin, en 1931, alors qu’il travaillait à une biographie de Grover Cleveland, qui présidera par deux fois les Etats-Unis d’Amérique dans les années 1880 et 1890. Cleveland était mort depuis plus de vingt ans lorsque Nevin s'attellera à son histoire. Pour regretter publiquement qu’il ne soit venu à l’idée de personne d’aller interroger ses collaborateurs et ses ministres. 

Cherche traces de vie(s) significatives désespérément 

La lumière était née de cette frustration : en 1938, le même Nevin proposait de créer “une organisation qui ferait un effort systématique pour obtenir des Américains vivants, qui ont eu des vies significatives, par oral ou par écrit, la relation la plus complète à la vie politique économique ou culturelle des soixante dernières années”. Bien sûr, on pourra sursauter à l’idée de vies “significatives” qui est très floue et en même temps un peu suspecte. Et considérer, encore, que l'affaire évoque bien une histoire qu’on dirait aujourd’hui “par en haut” - celle des puissants et de ceux qui décident et qui racontent. Ce serait une erreur de cantonner l'ambition de l'histoire orale à pareille profession de foi : elle paraît forcément datée à présent que l’aiguillonnent des travaux sur les événements à hauteur de vies “ordinaires”. Qui, souvent, disent précisément l’écart qu’il peut y avoir à regarder un épisode historique selon que l’on observe les élites ou les classes populaires - la Grande guerre, par exemple.

N’empêche : c’est bien à Nevin et à ses regrets devant le vide historiographique qu’on doit beaucoup l’histoire orale. Aux Etats-Unis, d’abord, avec une première enquête financée en 1948 par l’Université Columbia à New-York pour que Nevin, passant côté académique, s’essaye à la chose, à l’échelle de l’histoire de la municipalité new-yorkaise. Il récidivera en offrant par exemple à quelque 400 salariés de chez Ford de raconter leur aventure industrielle. L'historien Philippe Joutard rappelait dans son livre Ces Voix qui nous viennent du passé, en 1983, qu’au moment où Nevin quittera l’université, à la fin des années 1950, il laissera un catalogue de 130 000 pages d’entretiens. 

D’emblée, l’histoire orale n’a cessé en réalité de tisser des ponts avec l’écrit, à travers des questionnaires notamment. Et justement, dans le projet Ina - Arte qu’on peut découvrir ce mois-ci, Raphaëlle Branche a commencé, d’abord, par procéder par questionnaire avec les enquêtés, en amont de ces entretiens réalisés seulement ensuite. Il est frappant, aussi, de voir qu’à côté des explorations pionnières de Nevin, se déploiera rapidement un autre projet d’histoire orale, pour le compte du New Deal, celui-là. Ce sera le “Federal Writer’s Project”, qui associera quantité d’interviewers parmi lesquels de nombreux écrivains recrutés pour construire une documentation historique de grande ampleur entre 1935 et 1942 - et parmi lesquels on peut encore repérer Saül Below ou Richard Wright. Ce projet-là, contrairement aux premières tentatives de Nevin, se souciait plus explicitement de compiler les voix des oubliés, et de tous ceux qu’on avait évincés du récit historique orthodoxe. Les femmes, et les minorités ethniques, en particulier, n’auront jamais été aussi audibles qu’à partir du moment où l’on envisagera des voies alternatives.

Rien d’étonnant à ce que ce soit Philippe Joutard qui ait exhumé, il y a près de quarante ans dans ce livre, les racines américaines de l’histoire orale : c’est lui, en France, qui a bousculé les manières de de l’histoire en faisant de la place au récit oral des intéressés. Ce sera le cœur de sa thèse, entamée dans les années 60 et soutenue la décennie suivante par celui qui venait d’officier une petite décennie au lycée Thiers de Marseille : elle était consacrée à la trace de l’histoire des Camisards, telle qu’elle avait cristallisé, et consolidé dans une mémoire vive. C’est à cette époque, et alors que l’histoire orale explose aux Etats-Unis, qu’elle traverse l’Atlantique. Et germe laborieusement en France.

Et on inventa le magnétophone

Entre-temps, l’invention du magnétophone, en 1949, allait considérablement consolider cette nouvelle approche. Mais si la technique jouera un rôle considérable, le changement sera aussi intellectuel. C’est une nouvelle manière de chercher, et de raconter l’histoire dans le monde historien qui s’implante. Non sans faire débat : des questions sur la fiabilité du témoignage se posent, autant que sur l’intérêt à façonner et propager une histoire qui ne se soucierait pas de vérifications et de grande échelle. Sauf que précisément ce n’est pas cela que défendent, justement, les apôtres de l’histoire orale. Eux parlent de traces, mais plus encore d’une réflexion sur les traces. Car déjà il ne s’agit pas d’un simple geste documentaire. Mais plutôt d’une analyse de ce qui tient, de ce qui reste, et de ce qui date. Mettre en évidence les pleins et les déliés du grand récit, ou dire l’histoire des oubliés, c’est nécessairement mettre en évidence les leviers de l’éviction, ou, de façon plus latente et souvent plus excitante, montrer à quoi tient une trace. Si l'archive orale est ancrée dans le présent de la recherche, c'est bien sur une réflexion sur le temps qu'elle ouvre.

En 1977, un écho-musée au Creusot, en Saône-et-Loire, entreprenait d’édifier une histoire ouvrière qui justement raconterait autre chose parce qu’elle s’ouvrirait à d’autres tessitures. C'est à cette époque que l’historienne Madeleine Rebérioux travaillait par exemple sur les ouvriers du livre - même si Rebérioux répétait que les témoignages avaient quelque chose de périlleux, et qu'il fallait avant tout les confronter pour mieux les maîtriser. Le travail de Philippe Joutard sur la trace des protestants camisards dans les Cévennes, lui, nous permet rétrospectivement de mieux palper ce qu’apportent aujourd’hui quelque deux cents heures d’entretiens nouveaux sur l’expérience vécue de la guerre d’Algérie, à six décennies de distance : à l’époque où il avait entamé sa thèse, en 1967, Joutard s’était attendu à trouver des versions fondamentalement divergentes du rôle et de la place des camisards, à l’époque où ces derniers s’étaient soulevés, au début du XVIIIe siècle, du côté de Saint-Jean-du Gard et de ce qu’on appelle “la vallée borgne”, entre Alès et le mont Aigoual. 

Or, au lieu de tomber sur un récit catholique et un récit protestant qui s’opposeraient et croiseraient le fer, l’historien en train d’accumuler une vaste bibliographie avait découvert au contraire que les deux communautés s’étaient plutôt montrées très sévères quant au souvenir laissé, de part et d'autre, par les insurgés protestants ravalés à leur éruption de violence. Et le thésard en cours de recherche de prendre la mesure d’un grand vide : seul le récit oral, auquel un pasteur du coin l’invitera à prêter une oreille attentive, allait permettre de raconter les camisards au plus près d’une histoire dilatée qui, en réalité, s’était poursuivie ou réinventée dans bien des actes de résistance et quantité de montées au maquis durant la Seconde Guerre mondiale. Le souvenir, et quantité de façons de faire, avaient métabolisé - sans jamais être dites, ni rapportées.

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La première heure de gloire de l'histoire orale sera toutefois éphémère : dès les années 1980, les critiques avaient cimenté, et compliqué au passage sa consécration - jusque dans les rangs qui lui avaient pourtant fait la plus grande place, en particulier l'Institut d'histoire du temps présent, à Paris. "Idéologie du témoignage", trivialité journalistique, légèreté méthodologique, prosaïsme des sources, tentation ventriloque ou "populisme scientifique" (selon les mots de l'historien Henry Rousso)... le monde historien n'épargnera pas celles et ceux qui ouvriront leur pratique à toutes ces sources orales comme autant d'ouvertures vers une histoire qu'il restait encore à raconter. Sans doute le recours à l'histoire orale est-il moins brutalement suspect aujourd'hui, notamment parce qu'il n'est souvent qu'un des outils à disposition du chercheur ou de la chercheuse pour consolider son histoire. Et aussi parce qu'il ne viendrait sans doute à aucun historien ou aucune historienne d'échafauder une démonstration armée d'un récit pris pour argent comptant. Mais plutôt de le prendre pour ce qu'il est.