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Gunter Pauli, chantre de "l’économie bleue" pour utiliser "la totalité du produit"

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"Soyons aussi intelligents que la nature !" clame Gunter Pauli. Ici à Rome, en 2014, avec son ouvrage de référence publié à différentes reprises, la dernière étant intitulée "L'économie bleue 3.0"
"Soyons aussi intelligents que la nature !" clame Gunter Pauli. Ici à Rome, en 2014, avec son ouvrage de référence publié à différentes reprises, la dernière étant intitulée "L'économie bleue 3.0"
© Getty - Stefano Montesi/Corbis

Entretien. Gunter Pauli fait souvent salle comble dans le monde entier, présenté par certains comme le "Steve Jobs du développement durable". À l'heure où la colère gronde chez les agriculteurs européens, le promoteur de "l'économie bleue", dont les contes écologiques sont enseignés en Chine, s'explique.

Économiste de formation, l'industriel belge Gunter Pauli parcourt le monde depuis des années pour vanter son "économie bleue". Ou comment s’inspirer de la nature pour développer une économie durable basée sur la mobilisation des entreprises du territoire, l’emploi des ressources locales, la valorisation des déchets (qui devient une source de profit en tendant au zéro déchet). Le réseau Zeri (zéro émission, zéro déchets) réunit autour de lui au sein d’une fondation plus de 3 000 chercheurs et un millier d’entreprises de par le monde. La pédagogie de cette "économie bleue" repose sur une bible de projets réussis dans le monde entier (surtout en Asie, Afrique et Amérique latine) et un livre de contes écologiques pour enfants, Les fables de Gunter, que le gouvernement chinois a déjà choisi d’enseigner dans toutes les écoles du pays. Un phénomène mené par celui que certains vont jusqu'à qualifier de prophète, trop approximatif dans ses solutions selon quelques autres.

Questions à ce bouddhiste qui aime à rappeler qu’il fut élève des jésuites et installé au Japon. Il participait déjà en 1997 aux travaux du sommet de Kyoto où il présentait son approche pour résoudre la crise écologique.

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Quel est le concept de "l'économie bleue", cette idée qui va plus loin que l'économie circulaire ?

L'économie circulaire accepte le modèle économique dans lequel nous travaillons tous et toutes aujourd'hui, c'est-à-dire la globalisation, toujours tâcher de trouver le prix le moins cher, avoir des économies d'échelle, échanger à une échelle mondiale. Moi, je le refuse. 

Selon moi, il faut comprendre avant tout ce qui nous entoure, il faut travailler avec ce qui est localement disponible. Au lieu d'être le moins cher, je vais tâcher de générer beaucoup plus de valeur. La valeur est le plus important de l'économie, pas le volume. Et je vais répondre aux besoins de base de tout le monde, y compris les besoins des 100 millions d'espèces vivantes avec qui nous partageons cette Terre.

Pouvez-vous nous donner des exemples concrets de projets que vous avez menés en France, en Europe, dans le monde ? 

Si vous prenez du café le matin, vous connaissez le marc de café. C’est un déchet que vous compostez peut-être, mais les pauvres vers de terre vont être aussi stressés que vous, avec trop de caféine. Ce n’est pas une bonne idée de le donner aux vers de terre. Et on oublie que les grains de café ont un cascara (une pulpe, NDLR) plein d'antioxydants qui n'est pas utilisé, composté dans le meilleur des cas. 

Nous n'utilisons que 0,2 % de la récolte du café d'Éthiopie, de Colombie, de Madagascar, et tout d'un coup, on ne donne de la valeur qu'aux quelques milligrammes solubles dans notre café.

Nous nous sommes dit : "Non, il faut en utiliser la totalité, pour avoir un prix juste et pour avoir une valeur reflétant la réalité du produit."

Nous avons donc développé le café solide : c’est-à-dire qu'avec le cascara, les grains de café torréfiés, nous produisons aussi des barres énergétiques. La recette est simple, nous rajoutons du beurre de cacao et nous avons un produit à manger qui est aussi riche en caféine, et qui est aussi très riche en antioxydants. Un produit à forte valeur ajoutée.

Le marc de café est aussi un très bon substrat avec lequel nous faisons pousser des champignons. Ces champignons partent à la vente et avec les déchets des champignons qui sont très riches en amino acides, nous nourrissons les poules. 

J’ai un œuf, des poules, des champignons, le café soluble, le café solide et j'ai donné de la valeur au cascara. C'est ce que la nature fait tout le temps. On génère des dizaines de fois plus de valeur, beaucoup plus d'emplois et à la fin de la journée, on satisfait beaucoup plus de besoins de base de tout le monde.

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Ces projets ont aussi la particularité d'être réalisés au niveau local, cela veut dire que vous remettez en cause la globalisation ?

Soyons clair. Je ne suis pas contre la globalisation. Je suis pour un modèle économique nettement meilleur. C'est-à-dire que j’importe encore le café, éventuellement, de la Colombie ou de Madagascar en France. Mais quand j'ai le café en France, j'utilise la totalité du produit. C'est ce qui nous manque. On est toujours en train de chercher les moyens pour être le moins cher mais arrêtons quand même ! Parce que c'est en étant le moins cher que vous êtes obligés d'éliminer des emplois, vous êtes obligés d'exploiter la nature. Sinon, vous ne pouvez jamais être le moins cher.

Les industriels disent par exemple qu'on ne peut pas remplacer le plastique, qu'il n'existe pas grand chose de mieux que les polymères fossiles à base de pétrole. Certains cherchent quand même des types de plastiques à partir de matière végétale. Qu'en pensez-vous ?

Les plastiques ont apporté une extraordinaire contribution à la qualité de la vie, il ne faut pas le nier. Mais nous devons aussi nous rendre compte des bêtises réalisés avec le plastique. Comment est-il possible, par exemple, que les plastiques que nous avons labellisés “biodégradables” ne sont dégradables que dans la terre. Vous jetez des plastiques bio, bioplastique, dans l'eau de mer, ils ne se dégradent pas. Sauf pour une entreprise italienne qui a eu la grande idée lumineuse, il y a déjà 25 ans, de développer des polymères qui se dégradent dans l’eau, avec le soleil car les ultraviolets se dégradent aussi très bien et en même temps dans la terre. 

Il est inexplicable qu’aujourd'hui toutes les universités qui enseignent l'ingénierie chimique n’enseignent pas du tout aux jeunes comment faire des polymères qui se dégradent dans ces trois conditions. 

C'est une folie. On peut avoir une fonctionnalité des plastiques sur vingt-cinq ans ou sur trois heures, mais cela n’a pas sens qu’ils ne se dégradent pas dans toutes les conditions naturelles. 

C'est pour cette raison que nous avons dit qu'il faut nettoyer la grande déchetterie plastique présente dans les océans et ailleurs. Et il faut changer la structure, la matrice des plastiques, pour obtenir des plastiques fonctionnels.  

Il faut tâcher de trouver des substituts bio extrêmement compétitifs, mais pas seulement pour faire des plastiques. Les matières végétales doivent aussi servir par exemple à des biolubrifiants, des pesticides, des insecticides, des herbicides.

Il faut se rendre compte que les glyphosates sont faits avec du pétrole. Nous sommes capables aujourd'hui de produire des glyphosates avec la même plante, le Chardon, que pour réaliser des fibres plastiques pour la cosmétique.

Aujourd'hui, un agriculteur français ne gagne que 300 à 400 euros par hectare. Mais s'il fait du bioplastique, biolubrifiant, herbicide, pesticide bio, il gagnera 3 000 à 4 000 euros par hectare. Je ne comprends pas pourquoi la transition n'a pas lieu. Des intérêts ne sont pas prêts d’être à l’écoute de cette transition dont nous avons besoin.

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Etes-vous en contact avec nos dirigeants en France ? Faites-vous du lobbying ?

Je ne fais pas de lobby. Je propose, j’informe, je partage et je crois que nous avons surtout besoin des entrepreneurs qu'ils prennent la relève. Nous ne pouvons pas attendre. Quand le président de la République déclare qu’après 2022 il n'y aura plus de glyphosate autorisé en France, il faut avoir une autre industrie qui émerge. Qui s'en charge ? Cela doit être fait par des entrepreneurs. 

Et je crois que le plus important est d’inspirer des jeunes entrepreneurs à prendre la relève de ce défi pour le transformer en une nouvelle économie. 

J'ai partagé mon point de vue avec plusieurs ministères. Ils sont à l’écoute, mais il y a des priorités, d’autres choses à faire. 

Les actions menées par l'Union européenne en matière de protection de l'environnement ou de développement durable sont-elles suffisantes ?

Je suis désolé de devoir le dire mais, pour moi, la majorité de ces actions représente du temps perdu. Pourquoi est-il impossible d'imposer que tous les plastiques se dégradent dans la terre, l'eau et au soleil ? Comment peuvent-ils considérer que cette directive sur les plastiques à usage unique est le grand succès ?

Ce n’est pas un grand succès, c’est un pas nécessaire qu’on aurait dû prendre il y a vingt-cinq ans. Nous devons non seulement exiger de plus fortes ambitions des hommes et des femmes politiques en la matière mais aussi encourager les entrepreneurs qui soutiennent les scientifiques qui y croient. Nous aurons ainsi beaucoup plus d'opportunités de vraiment accélérer l'introduction de ces innovations.

L'entreprise innovante en Italie que je mentionnais a à peine 20 ans et plus de mille brevets dans le domaine que je viens de décrire. Cette entreprise ne peut se développer qu'en Italie ? Pourquoi n’a-t-on pas une réussite ailleurs ? 

L’Europe doit avoir quand même la force et la clarté de vraiment faire ce que le grand public souhaite avoir. Le grand public souhaite des produits qui ne sont pas nocifs mais qui bénéficient aussi au développement économique et qui relancent surtout l'agriculture.

Et le projet de loi sur l'économie circulaire présenté en France ?

L’économie circulaire accepte la globalisation, la mondialisation. On accepte sans le discuter le modèle en vigueur aujourd'hui.

Nous devons quand même nous rendre compte que notre problème actuel - changement de climat, micros plastiques, etc. - est le résultat de notre modèle économique. Il faut le repenser. Je ne suis pas membre du Parti communiste, j'ai fait mon MBA (Master of business administration) à l'INSEAD [une école de commerce]. Et je ne comprends pas la situation alors qu'il existe des propositions nettement meilleures. 

Je m'attends quand même à une grande grève des agriculteurs français et européens en raison du mauvais traitement qu'on leur réserve et l’impossibilité de faire la transition vers une économie qui n'est pas seulement écologique mais qui respecte et qui régénère ces grandes terres que nous avons en Europe. 

L'accord de Paris a eu lieu fin 2015. Que nous a-t-il apporté ? Rien. 

Il faut avoir de l'action, et l'action veut dire aussi prendre des risques, des risques politiques notamment. Il faut changer de stratégie pour la plus-value. On ne peut pas concurrencer avec notre tissu social européen la logique des Chinois, des Indiens, des Brésiliens, ni des Américains. L’Europe reste le continent où le social et l'écologie sont des questions centrales mais la stratégie que nous poursuivons ne nous donne pas du tout l'opportunité de devenir véritablement une société heureuse et en bonne santé.

Avec la collaboration de Nathalie Lopes    

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