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Haig Papazian : "Beyrouth et Beyrouth, travail en cours"

Par
Concert de Mashrou' Leila à l'Olympia
Concert de Mashrou' Leila à l'Olympia
- Charbel Abou Zeidan

Coronavirus, une conversation mondiale. C’est depuis New York que le musicien libanais Haig Papazian a vécu la terrible explosion du 4 août qui a détruit une partie de Beyrouth. Il nous livre ses impressions en cours sur sa relation avec la ville, entre amour, déception, détestation et espoir de jours meilleurs...

Dès le début du confinement l’équipe du Temps du débat a commandé pour le site de France Culture des textes inédits sur la crise du coronavirus. Intellectuels, écrivains, artistes du monde entier ont ainsi contribué à nous faire mieux comprendre les effets d’une crise mondiale. En cette rentrée, nous étoffons la liste de ces contributions en continuant la Conversation entamée le 30 mars. En outre, chaque semaine, le vendredi, Le Temps du débat proposera une rencontre inédite entre deux intellectuels sur les bouleversements qu'induit cette pandémie.

Haig Papazian est le violoniste du groupe libanais Mashrou' Leila (qui signifie “projet d'une nuit”). Les chansons des quatre musiciens évoquent les questionnements de toute une génération concernant l’égalité sociale, les libertés individuelles, la diversité, la religion, les droits des femmes et des LGBTI… Bien qu’ils forment l’un des groupes arabes les plus populaires au monde, Firas Abou Fakhr, Carl Gerges, Haig Papazian et Hamed Sinno ont été victimes de plusieurs campagnes haineuses qui ont parfois entrainé la déprogrammation de leurs concerts comme ce fut le cas en 2019 au Festival libanais de Byblos. 

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كان يا ماكان -Kan ya ma kan. Tous les contes arabes commencent avec incertitude. C’est arrivé ou pas. Il y avait ou il n’y avait pas. Être libanais, c’est croire en des histoires qu’on se raconte : notre folklore, nos mythes, nos métaphores, nos mensonges. Mon histoire est l’histoire de ma ville. 

Il y avait puis il n’y eu plus. Biryt, ou Bērutós, Bérytus ou Beyrouth. Elle était une ville d’avenir, avant d’être frappée par une catastrophe qui la laisse en ruines. Seulement pour la voir s’élever à nouveau. Civilisations après civilisations. Sept fois en 5000 ans, du moins d’après la légende. La résilience est le mot d’ordre de son peuple, qui, malgré ses éternelles luttes et souffrances a réussi à construire des merveilles sur les rives de la ville, près du port. Juste pour que la tragédie s’abatte encore et encore sur la ville. Des cendres, le phénix de la résilience est né : la cité s’élève toujours une nouvelle fois. Combien de catastrophes une ville peut-elle endurer avant de perdre sa résilience ? 

En grandissant, j’ai appris à donner du sens au monde qui m’entourait en fabriquant des histoires qui nous protégeaient des réalités troublantes dans lesquelles nous vivions. 

Il fut un temps, il n’y a pas si longtemps, où j’étais persuadé que Beyrouth était un chat noir que nous avions laissé derrière nous pendant la guerre, pour veiller sur notre maison jusqu’à ce que celle-ci soit de nouveau sûre. 

Pendant les cinq premières années de ma vie, j’ai réussi à me convaincre que nous vivions en Arménie. J’ai vite compris que ce n’était pas le cas. En 1991, la République d’Arménie, géographiquement située ailleurs, gagnait son indépendance de l’Union Soviétique et nous nous sommes retrouvés dans la ville méditerranéenne. Là, il n’y avait plus de chat dans la maison. C’est mon premier souvenir de Beyrouth. Je l’ai détesté. Bientôt, je tombais amoureux d’elle. 

J’ai grandi constamment perdu dans une boucle de récits multiples, avec toujours les mêmes personnages qui revenaient sans cesse dans ma vie. Les chefs de guerre libanais troquaient leurs armes contre des places au pouvoir, en assurant de sauver la ville de son pire ennemi : nous-mêmes. Au nom de la résilience, au nom du phénix, ils se sont absous. Sous couvert de construire une ville plus juste, ils ont volé notre argent, tué notre histoire et dépouillé notre ville de son âme. Ces histoires déroutent les étrangers, frustrent le peuple résilient et créent des identités fracturées et divisées pour nous faire oublier qui nous sommes vraiment. Nous nous raconterons tant d’histoires jusqu’au jour où nous nous demanderons : « Comment en sommes-nous arrivé.es là ? » Peu importe ce qui était ou non, c’est là que nous devons commencer : une catastrophe a détruit Beyrouth pour la huitième fois. 

Qu’est-ce que signifie être un survivant ? Est-ce qu’on doit avoir senti la mort et miraculeusement rester en vie ? Ou est-ce que survivre, tout comme la résilience, est une compétence que nous avons acquise après les traumatismes, ou est-ce que c’est la douleur qui nous définit, ou est-ce la mélancolie qui nous marque ?

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Le premier jour d’école à Beyrouth, mon instituteur nous a appris, à mes camarades et à moi, qu’un Arménien naît survivant, car il est capable de garder en lui la mémoire de nos ancêtres, morts pendant le génocide quatre-vingt-dix ans auparavant. Mon grand-père, qui avait cinq ans au moment du génocide, fut le seul survivant de la famille. Il passa son enfance dans un orphelinat en France, puis s’engagea dans la Légion Étrangère en Libye. En 1931, d’après son passeport, il rejoignit la Légion au Liban, au port de Beyrouth, et ne partit jamais. Là-bas, il découvrit une grande population d’Arméniens, survivants eux-aussi, qui avaient traversé les déserts syriens et survécu aux massacres. Il épousa ma grand-mère et devint citoyen libanais. Je n’ai jamais rencontré mon grand-père : il mourut avant le début de la guerre civile. Il ne donna jamais la nationalité française à mon père. Mon père, en revanche, grandit avec de grandes ambitions : celles de venir à bout de la langue arabe, de la philosophie islamique et de devenir poète. Les souffrances de la guerre civile détournèrent ses grands rêves et il décida de transmettre son savoir à la communauté arménienne. Il devint professeur d’arabe, pendant soixante ans. Il ne décida jamais de quitter Beyrouth. Beyrouth, c’était le foyer. Beyrouth, c’est le foyer. Contrairement à mon père, j’ai choisi de partir. 

J’ai toujours cru que Beyrouth était une grande ville, le calme des années 1990 et la reconstruction d’après-guerre nous donnait l’impression que tout était possible ici. Pour un temps, ce fut le cas. 

Je n’étais pas à Beyrouth le 4 août 2020 quand l’explosion au port a semé le chaos. Ses ondes de choc ont tout brisé sur leur passage, laissant la moitié de la ville en ruines, se frayant un chemin jusqu’à moi, à New York. Que se passe-t-il maintenant ? 

Beyrouth, te souviens-tu de cet été 2019 ? Quand tu tournas le dos à quatre hommes arabes pendant que les fanatiques religieux les menaçaient, les ridiculisaient, les punissaient en public. J’étais l’un de ces quatre hommes. Notre crime ? De rêver d’une ville à nous qui serait plus juste, de rêver en musique, par notre projet musical que nous avions commencé en étudiant l’architecture, et qui devint notre carrière… Pour notre dixième anniversaire, notre groupe Mashrou’ Leila fut interdit de scène au Liban. Je pensais que nous étions faits l’un pour l’autre. Ton destin est lié au mien, toujours, comme le mien l’est au tien. Mais j’étais éteint. 

Tu m’as presque laissé mourir, j’ai décidé de te laisser mourir aussi, ensemble, doucement, après qu’ils aient tué notre dernier espoir et laissé le pays brûler. 

Des petits feux partout. Les banques ont volé mon argent, la pandémie nous a tous deux paralysés, seuls, sans personne pour nous aimer veiller sur nous, presque subsistant, te regardant toi à travers les vidéos pixélisées des flammes brûlantes. J’ai essayé de passer à autre chose mais le nouveau monde de la pandémie impose ses propres règles de mouvements et ses frontières, et peu importe où j’allais, l’horloge tournait, le tic-tac de la bombe continuait, j’attendais que mon visa américain expire pour être renvoyé vers toi, le 4 août. Je fus chanceux – où était-ce le destin ? Je suis resté à New York, avec trop d’incertitudes. Ce ne peut être une fin tragique si tu n’as pas le dernier mot. Je n’étais pas là quand la ville que j’appelle mon foyer explosa. Comment puis-je t’aimer et de détester à la fois ? Cinquante jours plus tard, je me perds toujours dans tes ruines et mes rêves ne peuvent faire le deuil. Je suis détruit. Je suis désemparé, je suis déchiré entre la mélancolie et la destruction. J’appréhende encore la réalité nouvelle, je vois bien que je ne crois plus, mes nuits sans sommeil se multiplient. Est-ce arrivé, ou pas ? Si je reviens un jour, te reconnaitre-je à peine ? 

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Je me souviens regarder le crépuscule sur Beyrouth le 4 août, au travers du live de Reuters : les rayons dorés luisant sur les ruines des immeubles qui nous avaient un jour inspirés, nous et d’autres, sur les mémoires de ces maisons vides que nous avions un jour habitées, d’autres partagées, sur les rues qui avaient modelé nos récits et sur les murs qui avaient taillé nos rêves. Depuis New York, j’ai regardé le soleil s’étendre profondément dans la Méditerranée, me demandant si c’était le dernier coucher de soleil que Beyrouth verrait. 

La fin est le début de cette histoire, je l’espère… Le mythe du phénix devrait peut-être être remplacé par celui du chat de mon enfance. Peut-être arrêterons-nous d’être résilients, et nous laisserons la ville mourir, en envoyant les chefs de guerre qui ont brûlé le pays tout droit en enfer. Peut-être continuerons-nous à façonner des mythes, mais plutôt que de les faire dans le passé, nous regarderons l’avenir. Cela se passera, ou peut-être pas, un prochain jour. Une dernière chance d’imaginer nos récits et de rêver d’un futur plus juste pour Beyrouth. 

Haig Papazian

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.