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Harry Potter, un roman plus militant qu'il n'y paraît

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Harry Potter, surmonté du fameux "choixpeau magique" chargé de choisir la maison dans laquelle il se rendra à Poudlard.
Harry Potter, surmonté du fameux "choixpeau magique" chargé de choisir la maison dans laquelle il se rendra à Poudlard.
- Warner Bros.

Vingt ans déjà qu'Harry Potter est devenu le plus célèbre des sorciers. Le 26 juin 1997 sortait "Harry Potter à l'école des sorciers", premier roman d'une saga qu'on ne présente plus. Un succès d'édition qui a repoussé les frontières entre littératures adolescente et adulte.

Dans bien des bibliothèques, le livre est corné à force d’être passé de mains en mains dans la famille ou d'avoir été lu et relu. Le premier tome de la saga Harry Potter, Harry Potter à l’école des sorciers, fête ses vingt ans aujourd'hui et reste un des plus grands succès d’édition au monde avec plus de 450 millions d'exemplaires écoulés, traduits en pas moins de 67 langues (dont le latin et le breton). Et ce, sans même parler des chiffres liés aux adaptations cinématographiques, aux jeux vidéo et autres produits dérivés. Sur le podium des livres les plus vendus au Monde, Harry Potter occupe ainsi la cinquième place derrière la Bible, le Coran, le livre des Citations du Président Mao Tsé Toung et Don Quijote de la Mancha.

Gigantesque succès d'édition, la saga signée J. K. Rowling a su plaire tant aux enfants qu'aux adultes, parvenant à brouiller la frontière entre la littérature adolescente et une littérature plus mature, en entretenant une confluence des genres - si ce n'est une confusion - bienvenue, à une époque où la barrière entre adolescence et âge adulte se redéfinit sans cesse. Alors à quoi est dû le succès d'Harry Potter ? “Il y a presque tout, assure Béatrice Bomel-Rainelli, maître de conférences à l’IUFM de Nice et spécialiste de la littérature jeunesse. Vous avez une oeuvre qui tout à la fois relève de l’énigme, de la psychologie, de la politique, de l’aventure, des romans d’adolescence, de pensionnat, de farce, de toutes les formes d’humour… C’est un univers complet. C’est cela qui permet des succès à tous les niveaux."

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Un roman à la croisée des genres

Loin de s'astreindre à un genre littéraire, J. K. Rowling a préféré emprunter à plusieurs d'entre eux, à commencer par les contes de fées et la fantasy. Harry Potter n'est ainsi rien d'autre que le traditionnel héros à l’enfance malheureuse, orphelin, qui va s’accomplir en devenant “le héros qui est un élu, qui est prédestiné, qui a une quête qui lui fait incarner le bien contre le mal, précise Béatrice Bomel-Rainelli. Mais ce qui est frappant c’est la transformation de cela : alors que la fantasy a une idéologie aristocratique sur le thème de l’élection, Rowling, qui est une femme de gauche, se moque de cette tradition et va la miner. Elle amène une critique de ce thème. La résolution de l’énigme qu’est Harry Potter montre qu’il n’a rien de spécial : ce qui a fait son élection c’est qu’il a été choisi comme étant son ennemi par Lord Voldemort. Harry Potter n’est un élu que parce qu’il a été cru un élu.”

J. K. Rowling déconstruit ainsi le traditionnel roman de genre : avant Harry Potter, la littérature adolescente est dans une phase réaliste, qui propose majoritairement des romans se déroulant dans un univers contemporain. Harry Potter signe le retour au merveilleux. Dans la littérature jeunesse fantastique, les adolescents doivent souvent franchir une frontière pour passer dans un autre univers, à la manière du trou dans lequel tombe l’héroïne d’Alice au Pays des merveilles ou de l’armoire qui conduit les héros vers Le Monde de Narnia. Mais si le Poudlard Express, caché voie 9 ¾, fait ici figure de lieu de passage, monde merveilleux et monde contemporain restent profondément liés : “Il est évident que J. K. Rowling a énormément participé du développement de la "fantasy urbaine", qui maintenant est vraiment prégnante, et de ce qu’on appelle la "low fantasy", poursuit Béatrice Bomel-Rainelli_. On va ainsi avoir des combats et des présences d’êtres surnaturels dans le monde réel. Il y a des lieux de passage vers d’autres mondes ou des lieux cachés, aussi bien Poudlard que Le Chemin de Traverse , mais on va aussi avoir beaucoup de combats dans l’Angleterre d’aujourd’hui. Désormais, dans la littérature de fantasy, nous ne sommes plus que dans le monde réel. On ne distingue plus la fantasy et le conte de fées._”

Autrefois, on parlait du fantastique lorsqu’on était dans le monde réel et qu’il y avait une zone de rupture et qu’on pénétrait une autre dimension. Maintenant ce qui était autrefois l’autre dimension fait partie de notre monde à nous. Béatrice Bomel-Rainelli

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En inscrivant sa saga à la confluence de multiples genres, J. K. Rowling a ainsi créé un genre qui lui est propre, au point de déboucher sur l’industrialisation des sagas pour adolescents. “Quand il y a un gros succès, les maisons d’édition lancent des tas d’auteurs qui vont industrialiser les procédés, explique ainsi Béatrice Bomel-Rainelli_._ Harry Potter n’est pas de la littérature industrielle parce que c’est un produit beaucoup trop complexe qui ne suit pas, justement, un système narratif, mais qui en mélangeant des tas de système narratifs avec une très grande richesse va finalement créer un nouveau modèle. Il crée à l’intérieur du grand domaine apparent de la fantasy_, un nouveau sous-genre. Et c’est ce modèle là qui va être industrialisé."_

Pour autant, Pierre Bruno, auteur de l'ouvrage Harry Potter, ange ou démon ?, tient à préciser que les romans de J. K. Rowling continuent de s’appuyer sur les structures naturelles des contes : “On a une écriture à la croisée des genres, mais qui repose de plus en plus sur le développement des sciences humaines. On voit bien, chez beaucoup d’auteurs dans la jeunesse, l’influence des théories de Bruno Bettelheim ou Vladimir Popp”.

Dans l’émission Les Nouveaux Chemins de la connaissance, en mars 2012, Adèle Van Reeth revenait avec le psychanalyste Paul Denis sur l’oeuvre de Bettelheim : "Le conte qui marche est le conte qui fait que l’enfant vous dévore des yeux quand on le lui lit. Qui fait que l’enfant à la fin du conte s’endort tranquillement, et complète entre temps en imagination ou en rêve ce qu’il a pu commencer d’imaginer à travers le conte. Ce qui marche c’est que le conte lui donne une espèce de reflet de ce qu’il se passe dans sa tête et qu’il n’arrive pas exactement à formuler. Les contes sont bâtis presque tous sur le même modèle, comme l'a montré Vladimir Popp dans Morphologie du conte_. Le conte est situé dans le temps, “Il était une fois…”, c’est loin de ce qu’il se passe aujourd’hui, c’est rassurant pour l’enfant_.”

Émerveillez-vous : "Psychanalyse des contes de fées" (Les Nouveaux Chemins de la connaissance, 2012)

59 min

Un roman politique

Le succès d’Harry Potter ne tient évidemment pas qu’à sa capacité à mélanger des genres mais pour beaucoup aux positions prises par son auteur à mesure qu’elle déroule son récit. L’univers inventé par J. K. Rowling, s’il est d’abord profondément manichéen, finit par gagner en profondeur et en complexité : “Il y a un discours politique et moral extrêmement structuré dans l’oeuvre, raconte ainsi Pierre Bruno. Le manichéisme très fort des premiers volumes va s’atténuer au fil des œuvres. Reste à savoir si cela faisait partie du projet initial de l’auteure, où s’il y a eu une espèce de correction quand elle a fait évoluer son discours à partir du quatrième volume”.

C’est très nuancé et ça n’est pas quelque chose qu’on retrouve dans la littérature fantastique, précise Béatrice Bomel-Rainelli. Dans Tolkien par exemple on ne va pas essayer de rédimer les méchants, il y a une opposition absolue entre le bien et le mal. Alors que Rowling considère qu’on ne peut pas raisonner de manière manichéenne.” A la rédemption de Drago Malefoy vient ainsi s’opposer la faillibilité des héros, qu’il s’agisse d’Harry Potter, de Ron Weasley ou même d’Albus Dumbledore, figure de la sagesse par essence. “Tous les êtres sont le lieu d’une lutte, nous choisissons d’être du côté du bien ou du mal, et nous pouvons choisir jusqu’à la fin. [...] C’est un rejet de l’idéologie de la fantasy : là le héros lui même va constamment se battre contre une partie de lui-même, puisque dès l’origine il apprend qu’il peut être Serpentard comme Gryffondor. Apprendre qu’il peut être Serpentard c’est expliciter ce qu’il redoute toujours, qu’il peut ne pas être totalement bien. Il va essayer de se prouver à lui même qu’il n’est pas du côté du mal.

Plus qu’un roman qui s’attache à ne pas être manichéen - une rareté dans le domaine de la fantasy-, Harry Potter est un roman politique. Hermione Granger, personnage féminin fort et probablement le moins faillible du trio de héros, dont l’influence sur une génération de jeunes lectrices n’est plus à prouver, est ainsi considérée comme un personnage féministe. Elle est d’ailleurs une des seules à dénoncer les mécaniques d’oppression, subies ici par les autres créatures magiques, dont les deux autres héros se désintéressent totalement.

Le féminisme est représenté par Hermione Granger, mais il y a également les combats contre ce que représentent les Serpentards, c’est-à-dire le nazisme, toute idéologie raciste qui veut la domination d’un groupe sur l’autre par revendication d’un sang pur, poursuit Béatrice Bomel-Rainelli. Il y a chez elle la dénonciation politique de l’obéissance par principe : je repense à une phrase d’Harry Potter qui, quand il va obéir, rétorque qu’il faut qu’on mérite qu’il obéisse, alors qu’on est dans un roman de pensionnat, et dans les romans de pensionnat traditionnels, comme chez Kipling, il y a le "fitting", qui consiste à casser les personnalités en grande partie pour que les gens puissent s’adapter au monde tel qu’il est."

Si Béatrice Bomel-Rainelli voit également dans l’école Poudlard (une école mixte dans laquelle tout le monde est admis, peu importe les ressources et les origines) un choix politique, Pierre Bruno tient cependant à nuancer certains aspects des choix de J. K. Rowling : “Ce qui me surprend c’est l’image de la société que l’oeuvre véhiculait. Il y a des gens qui naissent sorciers et d’autres qui naissent moldus. On voit dans cette oeuvre par-delà l’image qu’on peut juger positive ou non des femmes, de l’identité dominée, qu’on est dans une société où le destin des individus est déterminé à la naissance par leurs inégales compétences. Ce qui me gêne c’est quand l’auteur nous dit qu’il y a une inégalité naturelle des individus, et qu’il y a deux manières de penser cette inégalité : la bonne qui est celle d’Harry, et la mauvaise qui est celle des Serpentards - identifiés aux nazis - qui disent que l’inégalité entre les êtres est basée sur l’hérédité et que les lignées inférieures doivent être marginalisées, voire éliminées.”

L'ambiguïté n’est pas sur le fait de condamner le discours des Serpentards, mais le fait de présenter - en allant vite - comme un discours progressiste le fait de dire qu’il y a des gens qui naissent moins doués que d’autres, que ce n’est pas leur faute. On ne pose finalement pas la question de savoir si véritablement la théorie de l’inégalité naturelle des dons est fondée ou non. Un discours tenu tel quel par un homme politique aurait aujourd’hui du mal à passer. Pierre Bruno

Un roman psychologique

Les romans de J. K. Rowling ont souvent été renvoyés aux qualités psychologiques des protagonistes, facilitant l’identification des jeunes enfants aux héros. “Comme il y a tout, c’est un miroir du monde, un miroir des problèmes politiques, sociaux mais aussi psychologiques, assure Béatrice Bomel-Rainelli. Il y a évidemment un succès par identification avec ce héros modeste, torturé. Les lecteurs peuvent se retrouver en lui.”

La grande réussite de J. K. Rowling est en effet d’être parvenue à faire grandir ses personnages en même temps que les lecteurs, faisant ainsi perdurer le phénomène d’identification : “Il y a une grande évolution de la psychologie et des représentations du héros au fil des volumes, on n'a pas un héros qui est figé d’un bloc, mais un personnage dont le point de vue évolue progressivement au fur et à mesure de ses expériences vécues dans l’ouvrage. On constate son accès à la maturité, notamment les préoccupations sexuelles qui vont apparaître chez ces adolescents.

C’est un ouvrage qui grandit avec l’enfant mais qui fait grandir l’enfant. Il y a une forme d’apprentissage de la complexité : la complexité des êtres, la complexité du monde. Béatrice Bomel-Rainelli

Si lors de leurs premières apparitions, les héros comme leurs adversaires sont caricaturaux au possible, leurs personnalités s’affinent peu à peu. De personnages stéréotypés ils deviennent nuancés et plus complexes : “C’est un dosage très subtil entre leurs qualités et leurs défauts, écrit Isabelle Smadja dans Harry Potter, ange ou démon, qu’elle a coordonné avec Pierre Bruno_. Parallèlement entre leur faiblesse ou fragilité littéraire et la force de conviction qui émane de leur détermination, et qui vaut comme attestation de leur vie ou vitalité_”.

En 2007, dans l’émission Masse Critique, Christine Baker, directrice littéraire chez Gallimard Jeunesse, trouvait “extraordinaire qu’un livre écrit pour la jeunesse soit devenu ce grand phénomène culturel. Pour ceux qui travaillent dans le milieu de la jeunesse c’est une évidence qui devient partagée : la qualité de la littérature de jeunesse, qui prend des risques, qui sait raconter une histoire, qui crée une identification très forte avec les personnages. On sait que le lecteur jeune c’est un lecteur plein de sincérité. La franchise Harry Potter c’est aussi la franchise du jeune lecteur. Cette intensité directe, elle appartient à l’auteur de jeunesse” :

La Franchise Harry Potter (Masse critique, 2007)

50 min