Hate Radio : la radio peut tuer

Publicité

Hate Radio : la radio peut tuer

Par

Lorsque l'avion du président Habyarimana est abattu par deux missiles le 6 avril 1994, c'est le signal de départ du génocide au Rwanda. Le plus cruel jamais enregistré depuis la fin de la Guerre froide. Entre le mois d'avril et celui de juin 1994 on estime qu'entre 800 000 et 1 million de personnes appartenant à la minorité Tutsi ainsi que des milliers de Hutus modérés sont assassinés dans cet État d'Afrique centrale. Aujourd'hui, le metteur en scène Milo Rau utilise archives et témoignages pour donner à voir au théâtre ce qui fut l'un des maillons du génocide : la Radio-Télévision Libre des Milles Collines.

hate_radio
hate_radio
© Radio France

« Si on avait cherché un moyen efficace et rapide d'empêcher le génocide au Rwanda, arrêter les émissions de la radio RTLM aurait pu être un bon début » déclarait le journaliste américain Philip Gourevitch. Durant les mois précédant les 100 jours de massacre, les animateurs de cette radio ont distillé sur les ondes, entre chansons de pop congolaise et tubes internationaux, des pamphlets politiques et des appels explicites au meurtre. Créée en juillet 1993, la RTLM était la seule radio privée au Rwanda. Les extrémistes de la radio de la haine surnommée « radio machette » ont été condamné en 2003 pour génocide et incitation au génocide par le Tribual pénal International pour le Rwanda en première instance.

Publicité

Le spectacle* Hate radio* se propose de reconstituer une émission de la RTLM, avec l'animatrice Valérie Bemeriki (interprétée par Nancu Nkusi), l'italo-belge Georges Ruggiu condamné à 12 ans de réclusion pour incitation au meurtre (interprété par Sébastien Foucault), et le redouté Habimana Kantano (Diogène Ntarindwa).

milo_rau
milo_rau
© Radio France

Avec ce spectacle, Milo Rauutilise le théâtre pour éclairer la banalité du mal qui a conduit à l'horreur, comme une tentative de compréhension de l'incompréhensible. Une production de l' International Institut of Political Murder (Zurich/Berlin) qui avait travaillé en 2009 sur la reconstitution de la condamnation et de l'exécution du couple Ceausescu. La mise en scène d'évènements historiques est une démarche centrale de cet Institut qui désire intensifier les échanges entre le théâtre, l'Histoire et la recherche.

valerie)hate_radio
valerie)hate_radio
© Radio France

Le Tribunal pénal international pour le Rwanda a mis à disposition de très nombreuses archives sonores ainsi que des témoignages d'auditeurs à partir desquels Milo Rau a travaillé pour l'écriture. Il a également mené un long travail de recherche sur le terrain jusqu'à rencontrer Valérie Bemeriki en personne, l'animatrice vedette de la RTLM condamnée à la prison à perpétuité pour incitation au génocide. À Kigali, elle a pu donner au metteur en scène les plans du studio et expliquer l'ambiance qui régnait à la RTLM durant cette période.

miloe_rau_rencontre_valerie_hate_radio

1 min

Pour interpréter cette pièce de théâtre qui rappelle que l'on tue d'abord avec des mots avant de s'en prendre physiquement aux corps, Milo Rau a fait appel à trois acteurs rwandais. Pour une question de légitimité, mais aussi par contrainte linguistique : une grande partie de la pièce est en Kinyarwanda, une langue uniquement parlée au Rwanda très difficile à apprendre.

milo_rau_acteurs_rwandais

1 min

atome_hate_radio
atome_hate_radio
© Radio France

Sur scène, Diogène Ntarindwa (Atome) incarne le rôle du présentateur redouté Habimana Kantano. Engagé en 1994 au sein du Front Patriotique Rwandais (l'armée de résistance Tutsi), l'acteur se souvient de la RTLM, une radio très populaire, qui pratiquait la désinformation. Une radio qui « les faisait rire » :

hate_radio
hate_radio
© Radio France

Personne ne rentre dans la salle sans avoir son casque sur les oreilles et un petit transistor dans les mains. Hate radio vous place en auditeur de la radio des Mille collines, la voix militante de l'intégrisme ethnique. Sur scène, un studio de radio vitré, éclairé aux néons. Autour de la table, trois micros, trois animateurs. Une bouteille de bière et des volutes de fumée. À droite dans la régie, Joseph, le DJ-technicien prend les appels des auditeurs et diffuse les morceaux à l'antenne. En préface et en épilogue de la pièce, quatre visages projetés sur la vitrine, quatre témoignages. À vif. À blanc. Ceux de survivants de l'horreur des massacres au Rwanda.

*Hate Radio * donne à entendre le ton de la propagande qui se mêle au divertissement en utilisant des modèles bien connus : animalisation de l'Autre (les tutsis ne sont que des « inyenzi », des cafards en kinyarwanda), menace du complot (« les tutsis vont nous exterminer, nous devons nous défendre ! »), relecture de l'histoire (un questionnaire diabolise à l'antenne les tutsis et les hutus modérés). Dans le studio génocidaire, Habimana Kantano invite les auditeurs à appeler pour dénoncer les abris des Tutsis en fuite. Même les enfants passent à l'antenne comme Honeste, 11 ans.

Hate Radio donne aussi à voir « le off » de la RTLM, lorsque qu'après une envolée d'une violence inouïe de Valérie Bemeriki, le DJ diffuse les chansons de l'époque (Rape Me de Nirvana ou* I like to move it * de Reel 2 Real). Les animateurs attendent, tout comme les spectateurs. Ils n'entendent rien mais peuvent imaginer les échanges, des plus simples entre les animateurs. Des collègues de studio. Qui « parlent simplement » au micro. Le réalisme de la mise en scène met en lumière la cruauté des propos noyée dans la banalité du quotidien d'une émission de radio qui se clôture comme tous les soirs avec Le dernier slow de Joe Dassin.

En novembre 2011, Hate radio a été joué au Rwanda dans les anciens studios de la RTLM ainsi qu'au mémorial du génocide à Gisozi. Milo Rau et les acteurs appréhendaient ces représentations. Pour eux, l'important était de discuter plus que de jouer simplement une pièce de théâtre :

milo_rau_représentation_rwanda

52 sec

Après chaque représentation au Théâtre Paris-Villette à Paris, des conférences-débats sont organisées avec le Centre Iriba pour le patrimoine multimédia du Rwanda sur différents aspects du génocide : les arts, le langage, le travail sur l'histoire et la mémoire. Une démarche qui fait écho au dernier témoignage de la pièce : « Non, je ne crois pas en la fin des génocides. Quand il y en a eu un, il peut y en avoir d'autres ».

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d'intérêt.

Pour aller plus loin :

  • Milo Rau était l'invité d'Aude Lavigne dans La Vignette le 10 décembre 2012 sur France Culture :

LA VIGNETTE

5 min

  • ** Rwanda. Un génocide oublié ? Les Médias de la Haine** par Laure de Vulpian / Mehdi El Hadj. Journaliste à France Culture, Laure de Vulpian a mené un long travail documentaire sur le procès de 4 génocidaires rwandais qui s'est déroulé à Bruxelles en 2001, entremêlant l'enregistrement de l'audience et des témoignages recueillis a posteriori.

Rwanda les medias de la haine

57 min