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Hemingway, à la vie à la mort

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Les deux grandes traversées précédentes étaient consacrées à Marlene Dietrich et Fidel Castro. Celle de cette semaine est dédiée à Ernest Hemingway qui a eu la particularité de les connaître tous deux. L'actrice allemande, qu'il surnommait la Fridoline, fût l'une de ses plus fidèles amies. Quant au dictateur cubain, il le rencontra à plusieurs reprises lorsqu'il vécut sur l'île, mais brièvement et sans jamais être procastriste. Portrait du prix Nobel de littérature de 1954 au rythme des ses oeuvres majeures.

> Du 16 au 19 août, écoutez chaque jour cette Grande Traversée déclinée en trois temps : un recueil d'archives radiophoniques (de 9h05 à 10h), un débat (de 10h à 11h), un documentaire (de 11h à 12h).

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Portrait d'Hemingway dans les années 20
Portrait d'Hemingway dans les années 20

Portrait d'Hemingway dans les années 20 © DR

Le Soleil se lève aussi Pour l’écrivain, le soleil se lève à Paris au début des années 20. Cette période est déterminante et, à la fin de sa vie, Hemingway porte un regard nostalgique sur ses premières années passées dans le bouillonnement intellectuel et artistique de la capitale où, à force de travail, il trouva son style.

S’il arrive en France au tout début de l’année 1922, avec sa femme Hadley, épousée quatre mois auparavant, c’est sous les conseils de Sherwood Anderson. Hemingway rencontre le romancier à Chicago en 1920. Il est alors journaliste pour le Toronto Star , mais se confie sur son envie de devenir écrivain. Sherwood Anderson l’encourage à partir pour la France à la rencontre d’écrivains exilés outre-Atlantique. Il le recommande à Gertrude Stein, installée à Paris depuis 1903, et autour de laquelle gravitent artistes peintres et écrivains, dans son salon de la rue de Fleurus. La première année française, son travail de correspondant pour le Toronto Star , lui prend tout son temps. Il interviewe, entre autres, Tchitcherine, Clemenceau et Mussolini. Immergé dans le milieu littéraire, il fréquente Erza Pound, John Dos Passos, Malcom Cowley. Mais, il ne parvient à vendre aucune nouvelle. En 1923, Hadley est enceinte et le couple retourne aux Etats-Unis. Quatre mois après la naissance de leur fils John, surnommé Bumby, en octobre, Ernest est las de Toronto, la famille embarque à nouveau pour l’hexagone. Gertrude Stein l’incite à abandonner sa carrière de journaliste pour se consacrer exclusivement à l’écriture, sinon lui dit-elle, « vous ne verrez jamais les choses, vous ne verrez que les mots et cela n’ira pas. » Il s’exécute. Les Hemingways mènent une vie de bohème, voyagent en Espagne. Ernest s’acharne à vouloir créer un nouveau style. L’écrivain expérimental coupe, tranche, épure. Il parvient à publier quelques nouvelles. En 1925, il rencontre Scott Fitzgerald, célèbre et riche, il vient de publier Gatsby le Magnifique . Ils deviennent amis. Mais Hemingway a la rage : « je savais que je devais écrire un roman mais cela semblait une chose impossible à réaliser quand j’avais essayé avec grande difficulté d’écrire des paragraphes qui seraient la forme distillée de ce qui faisait un roman. » Il se met à l’écriture de ce qui deviendra Le Soleil se lève aussi . Il lui faudra six semaines pour en venir à bout. Publié en octobre 1926, le succès est immédiat. Le style Hemingway séduit toute une génération que Gertrude Stein qualifie de « perdue », ces jeunes désillusionnés par l’expérience de la guerre. Sa propre désillusion.

Hemingway avec ses soeurs à Oak Park
Hemingway avec ses soeurs à Oak Park
© Reuters

Hemingway avec ses soeurs à Oak Park © Reuters

L’Adieu aux armes Ce ne sont pas ses premiers pas sur le vieux continent, celui qui l’attirera toute sa vie. Il a déjà foulé le sol italien lors des combats. Né en 1899, à Oak Park, riche banlieue de Chicago, il a 18 ans quand les Etats-Unis entrent en guerre. Il est alors reporter pour le quotidien Kansas City Star . Cette expérience sera déterminante pour son écriture sèche et dépouillée. Mais, il aspire à être sur le terrain de la guerre. Il veut s’enrôler. Son œil gauche est défectueux, l’armée le refuse. Etre au cœur de l’action reste viscéral, il intègre alors le corps d’ambulanciers de la Croix-Rouge et part pour l’Italie en juin 1918. Débarqué sur le front italien, ambulancier ne lui sied guère, il veut être au plus près du conflit. Il s’aventure dans les tranchées pour distribuer chocolat et cigarettes. Jusqu’à un jour de juillet, où il saute dans une explosion, ses jambes sont criblées de « saloperie métallique ». Pour avoir porté, en dépit de ses blessures, plusieurs soldats italiens et attendu que tous soient amenés au poste de secours avant d’être évacués vers l’hôpital de la Croix-Rouge à Milan, il recevra du gouvernement italien la médaille d’argent du Mérite. Cette blessure au combat sera à l’origine du roman Le Soleil se lève aussi . Puis, à l’hôpital où il est soigné, il s’éprend d’une jeune infirmière américaine. Cette idylle sera au cœur de L’Adieu aux armes , publié en 1929.

L’absurdité de la guerre est un thème récurrent de son écriture. Ernest ne pourra jamais s’empêcher de retourner en zones de conflit. De mars 1937 à novembre 1938, il est correspondant de guerre en Espagne. Durant ses allers-retours aux Etats-Unis, il plaide la cause des loyalistes et récolte des fonds pour les services médicaux de l’armée républicaine espagnole. « Le fascisme est un mensonge, un écrivain qui ne veut pas mentir ne peut pas écrire ni vivre sous le fascisme », déclare-t-il dans une interview donnée à Martha Gellhorn, journaliste qui l’accompagne sur le front et qui devient sa troisième femme trois ans plus tard. Sa présence à Guernica, au moment où la ville est bombardée par les allemands, et aux côtés d’une unité loyaliste dans la sierra est le terrain de Pour qui sonne le glas .

Puis vient la Seconde guerre mondiale. Lorsque les Japonais bombardent Pearl Harbor, Hemingway vit dans sa maison baptisée la Finca Vigia, à quelques kilomètres de La Havane. A bord de son bateau Le Pilar, il traque les sous-marins allemands qui viendraient se ravitailler à Cuba. En 1944, il est à Londres, correspondant pour le magazine Collier’s . Il est sur les côtes françaises lors du débarquement. Il prétend avoir libéré le Ritz avec quelques partisans et son chauffeur. Mais qu’en est-il réellement ? Il se trouve bien sûr à Paris au moment de sa libération et l’hôtel devient son QG. La chambre 31 lui est affectée. Il y rencontre Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Marlene Dietrich ou encore Salinger. Puis, après quelques semaines parisiennes, il retourne sur le front auprès de la 4ème division d’infanterie qui lance une offensive en Rhénanie. Un des colonels dira à propos d’Hemingway : « *je ne l’ai jamais vu agir de façon inconsidérée au combat. Il comprenait la guerre et la part qu’y jouait l’homme avec plus d’acuité que la plupart des gens. Il avait le sens de la situation à un degré remarquable. Quand il voulait apporter sa contribution, il savait très bien quand il fallait passer à l’action ou quand il valait mieux attendre le moment opportun. * » En janvier 1945, il retourne au Ritz, mettant fin à sa participation au combat.

Dessin d'Ernest Hemingway
Dessin d'Ernest Hemingway
© Radio France - Guillaume Baldy

Pour qui sonne le glas
La mort hante ses œuvres et sa vie. La corrida le passionne depuis qu’il assiste à sa première course de taureaux en 1923. Elle est le sujet de Mort dans l’après-midi . La chasse, la pêche au large de Cuba, sont ses passe-temps. Les affrontements, quels qu’ils soient, combats de coqs, courses de chevaux, ou boxe, le fascinent. Alors qu'Hemingway, en voyage en Espagne, rend visite à Ava Gardner hospitalisée, celle-ci lui demande s’il n’a jamais consulté de psychiatre. Réponse : « *Mais si, je l’ai fait. C’était une Corona portative type trois. Voilà mon psychiatre je t’avouerai, bien que je ne croie pas à la psychanalyse, que j’emploie un temps considérable à tuer des animaux et des poissons pour ne pas avoir à me tuer moi-même. Quand un homme est en révolte contre la mort, et je suis un homme en révolte contre la mort, il éprouve du plaisir à faire usage d’un des attributs divins, celui précisément de pouvoir donner la mort. * »

Au-delà du fleuve et sous les arbres S’il voyage souvent en France, en Espagne et en Italie, sa grande découverte est l’Afrique. « J’aime l’Afrique et je m’y sens comme dans ma seconde patrie et chaque fois qu’un homme éprouve cela pour un lieu autre que celui où il est né, cela signifie que c’est là qu’il doit aller. » dit-il à Hotchner, journaliste et écrivain rencontré en 1948 et qui reste son ami jusqu’à la fin de sa vie, alors qu’il s’apprête à y aller pour la seconde fois. Son premier safari date de1933. Il s’y rend avec sa seconde femme, Pauline Pfeiffer, qu’il a connue en France juste avant la publication de Le Soleil se lève aussi et avec qui il aura deux enfants, Patrick et Gregory. Ce séjour lui inspire deux nouvelles majeures, Les Neiges du Kilimandjaro et L’Heure triomphale de Francis Macomber .

Le second, il le fera avec sa quatrième et dernière épouse, Mary Welsh, journaliste rencontrée à Londres en 1944 qu’il épouse en 1946. Mais ce voyage, en 1953-1954 est un désastre. Le couple survit à deux accidents d’avion en quelques jours. Lors du premier, les journaux annoncent leur mort. Les blessures lui laissent des douleurs jusqu’à la fin de sa vie.

Les Etats-Unis n’ont que très peu de place dans ses écrits, exception faite du roman En avoir ou pa s qui se déroule entièrement sur le sol américain. Hemingway, après avoir grandi dans l’Illinois, vit quelques années à Chicago et Toronto au retour de la Première guerre mondiale. Il s’installe, avec sa seconde épouse Pauline Pfeiffer sur l’île de Key West en 1928, mais ayant mis en scène sa vie privée, il finit par étouffer. Il fuit à Cuba en 1939 où il s'installe jusqu'en 1960.

Visitez ci-dessous sa maison de Key West :


Le Vieil homme et la mer « Mais j’ai aussi mes problèmes d’écrivain, n’allez pas croire que je n’en ai pas », concède-t-il à son ami Hotchner. Lorsqu’il revient s’installer à La Finca Vigia, avec « Miss Mary » en 1945, Hemingway n’a pas publié de roman depuis 1942. Celui qui a vu chaque jour le soleil se lever est en échec. Pourtant, comme toujours, il se met à écrire, debout « parce qu’on a plus de vitalité quand on est sur ses pieds » et dès l’aube. Il commence par relire le travail de la veille, et ensuite ne tatillonne pas parce qu’il s’est arrêté « en sachant précisément ce qui va arriver ensuite ». Il lui faut huit ans pour accoucher de Au-delà du fleuve et sous les arbres , mais les critiques ne sont pas positives. La reconnaissance fait son retour avec Le Vieil homme et la mer pour lequel il obtient le prix Pulitzer en 1953. Un an plus tard, il est consacré avec le Nobel. Mais le génie est fatigué et ne se déplace pas pour le recevoir. Les journalistes qui l’assaillent l’épuisent. Toujours en souffrance, en raison des accidents survenus en Afrique, il boit beaucoup et ne veut qu’une chose, écrire. Il retrouve ses vieux carnets datant de sa première période à Paris, l’une des plus heureuses. Il travaille à écrire Paris est une fête . Il quitte Cuba pour Ketchum, dans l'Idaho, où il s’installe définitivement en 1960. Il regrette son départ de la Finca, ses quelques cinquante chats, reste des heures devant le manuscrit sans pouvoir y travailler. Sa santé se détériore. Son père, lui aussi malade, s’était suicidé en 1928. Ernest s’était ouvert à Hotchner sur ce sujet : «* il y a un paragraphe dans * Pour qui sonne la glas* qui… Il me fallut vingt ans pour envisager son suicide, écrire sur lui et m’en délivrer. Ce qui me torturait le plus, c’était le fait que je lui avais écrit une lettre qui était sur son bureau le jour où il s’est tué, et je crois que s’il avait ouvert la lettre et l’avait lue, il n’aurait pas appuyé sur la gâchette.* » Le 2 juillet 1961, Ernest Hemingway se tire une décharge de carabine à bout portant.