Publicité

Henri Troyat, une enfance au temps de la révolution russe

Par
L'écrivain Henri Troyat pose sur le plateau d'Antenne 2 lors de l'émission "Apostrophes", le 19 octobre 1984 à Paris.
L'écrivain Henri Troyat pose sur le plateau d'Antenne 2 lors de l'émission "Apostrophes", le 19 octobre 1984 à Paris.
© AFP - CHARLES PLATIAU

Voilà 10 ans qu'Henri Troyat, auteur de grandes fresques romanesques, est mort. En 1968, il était venu raconter la manière dont, enfant, il avait perçu la révolution russe de 1917, et l'exode familial vers la France. À l'écouter, on a la sensation de tourner les pages d'un livre...

"Je me demandais si les rouges étaient vraiment rouges, comme des peaux rouges, par exemple..." Le romancier Henri Troyat, élu à l'Académie française en 1959, est mort il y a 10 ans. Alors que cette année marque le centenaire de la révolution russe, nous avons exhumé une archive de France Culture de novembre 1968, dans laquelle il racontait la manière dont il l'avait vécue, enfant. Né en 1911, Henri Troyat avait seulement 6 ans lorsqu'il dut s'exiler en France avec sa famille. Dans la première partie de ces entretiens en 5 volets, il en faisait le récit dans une prose remarquablement fluide et riche : au micro de l'écrivaine Thérèse de Saint Phalle, venue le rencontrer sans son ancien hôtel de la rive gauche, il semblait lire dans sa mémoire comme dans un livre ouvert.

Entretiens avec Henri Troyat_21/11/1968

21 min

Durée : 21 min

Publicité

Une enfance dorée, choyée par les domestiques

Né à Moscou, Henri Troyat a été élevé en Russie jusqu'à l'âge de 6 ans, entouré de ses parents, de son frère, de sa sœur, mais également d'une "bonne douzaine de domestiques qui étaient dans l’ensemble très serviables, un peu nonchalants”.

“C’était une époque de farce et d’insouciance extraordinaire, les derniers sourires avant la tempête.”

Dans cette archive, le romancier dresse une véritable galerie de portraits, se souvenant de sa vieille nounou, “qui était une personne sentencieuse, geignarde, superstitieuse, pleine de dictons et de légendes”, du cocher, de la blanchisseuse, “qui chantait des rengaines en repassant le linge”. Ou encore du portier “qui en hiver construisait dans la cour des montagnes de neige que nous, les enfants, nous descendions en traîneau", et de la gouvernante d’origine suisse, qui leur apprenait le français à travers des chansons. Une enfance également parmi les livres, et nourrie d'histoires racontées par sa mère… Tout un univers confortable et chaleureux, chamboulé par l'arrivée de la révolution : "Lorsque les premiers troubles ont commencé, alors là je me rappelle de notre excitation d’enfants à l’annonce des combats de rue par exemple : c’était comme si le souffle de l’aventure entrait dans notre vie et bouleversait les habitudes de la maison.

“Il est probable qu’au moment de la déclaration de la guerre de 1914, il y a eu un sursaut patriotique qui a rassemblé au contraire les hommes des tendances politiques les plus diverses autour du tsar. Donc à ce moment-là je ne pense pas qu’il y ait eu crainte de révolution. La crainte de la révolution est venue plus tard, avec les premiers revers militaires."

Des matelas cloués aux fenêtres, par crainte des obus

"Le bolchevik"
"Le bolchevik"
- Boris Koustodiev / Russian Avant-garde Gallery/ Wikipédia

Habitudes bouleversées... à commencer par leur environnement direct : ainsi, Troyat se rappelle que ses parents avaient, par crainte des éclats d’obus et des balles de shrapnel, cloué des matelas aux fenêtres. Ou encore que des amis de la famille, habitant dans des quartiers exposés, venaient se réfugier chez eux pour la nuit : “Derrière les murs, on entendait des détonations, des cris, et mon frère et moi, en cachette de notre gouvernante, nous soulevions le matelas, nous jetions un petit coup d’œil dehors, et on voyait, tournant le coin de la rue, des ombres grises qui avançaient, pliées en deux, le fusil à la main."

"Mon frère me disait : ‘Ce sont des blancs et ils vont attaquer les rouges par surprise !' (...) Moi je me demandais si les rouges étaient vraiment rouges, comme des peaux rouges, par exemple. Ma gouvernante affirmait que non, mais comme elle était suisse, on pouvait se dire qu’elle n’avait pas une grande compétence en matière de révolution.”

Nous les enfants, nous avons vu brusquement toutes les grandes personnes prises de panique, se souvient Troyat, on s’est mis à parler autour de nous de passeports, de laissez-passer, on a vu les domestiques qui étaient les plus proches de nous, qui nous aimaient le plus, qui quittaient la maison d’un air rogue... Et on a appris tout à coup que les bolcheviks avaient conquis la ville." Ces derniers prenant des otages parmi les notables, le père d'Henri Troyat fuit la Russie avant le reste de la famille. C'est sa mère qui prépare le départ du reste de la maisonnée, cousant billets de banque et bijoux dans les doublures de vêtements de peu de prix, "pour ne pas attirer l'attention des nouvelles milices".

À la fin de cette archive, Troyat évoque “l’extraordinaire exode” qui s'est ensuivi à travers la Russie, en zigzag selon le mouvement des armées blanches. Wagons à bestiaux, mésaventures, fuites nocturnes, grippe espagnole… jusqu'aux retrouvailles avec le père de famille à Tsaritsyne (ensuite appelée Stalingrad, puis Volograd), encerclée par l’armée rouge, et le départ quasi miraculeux de toute la famille en bateau vers la France, via ce qui était encore Constantinople.

“A cette époque-là, la violence, la cruauté de ces luttes fratricides entre rouges et blancs dépasse l’imagination.”