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Henry Kissinger, Arundhati Roy, Nancy Huston... Un défi à l'organisation du monde

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Lutter seul contre le Covid-19 est-il possible ? La crise sanitaire semble remettre le multilatéralisme sur le devant de la scène.
Lutter seul contre le Covid-19 est-il possible ? La crise sanitaire semble remettre le multilatéralisme sur le devant de la scène.
© AFP - Noah Seelam

La Revue de presse des idées. Aux yeux de nombreux analystes, la brutalité de la crise du Covid-19 remet l’histoire en marche et autorise à imaginer des bouleversements exceptionnels à venir. De là à ce qu’ils se réalisent…

« On a beau dire, plus ça ira, moins il y aura de ge»As qui ont connu Napoléon » s’amusait au début du XXème siècle l’humoriste Alphonse Allais. Au début du XXIème siècle, rares sont ceux qui peuvent encore témoigner de la Seconde guerre mondiale telle qu’ils l’ont vécue. Henry Kissinger fait partie de ceux-là. Il peut ainsi débuter l’article qu’il confie, à 96 ans, au Wall Street Journal, traduit dans le quotidien L’Opinion, par ces phrases :

L’atmosphère surréelle dans laquelle nous plonge la pandémie de Covid-19 me rappelle ce que j’ai pu ressentir jeune homme, dans la 84 è Division d’Infanterie, durant la Bataille des Ardennes. Aujourd’hui comme à la fin de 1944 règne ce sentiment d’un insaisissable danger, qui ne vise personne en particulier, mais frappe au hasard et sans merci

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Oui, l’ancien secrétaire d'État des présidents Richard Nixon et Gérald Ford fait appel à son expérience de soldat de 1944 pour construire son analyse de la crise en cours. Dans ce qui peut apparaître comme une adresse au Président Donald Trump, il écrit ainsi: « Une différence importante caractérisait cependant ces temps lointains par rapport à notre époque  : la capacité de résistance des Américains se nourrissait de la poursuite d’un objectif national suprême. Aujourd’hui, dans un pays divisé, l’efficacité et la clairvoyance doivent guider l’action du gouvernement pour surmonter des obstacles sans précédent par leur ampleur et leur portée mondiale. Conserver la confiance du public est essentiel à la solidarité sociale, à la relation entre les sociétés, à la paix et à la stabilité internationales. »

Celui qui dispense ses conseils en géopolitique à des États comme à des entreprises poursuit : "Les dirigeants gèrent la crise pour l’essentiel à l’échelle nationale mais l’effet de désagrégation que le virus produit sur les sociétés ne connaît pas les frontières. Si l’impact sur la santé des individus sera, espérons-le, temporaire, les bouleversements politiques et économiques que la pandémie provoque pourraient être sensibles durant plusieurs générations. »

Aucun pays, pas même les États-Unis, ne peut vaincre le virus sur la base d’un effort purement national. Faire face aux besoins du moment doit en définitive s’accompagner d’une vision et d’un programme communs sur le plan mondial. Si nous ne menons pas les deux de front, nous aurons le pire de chacun des deux. 

Henry Kissinger donne trois conseils aux dirigeants : rompre avec la confiance qui nous a fait sous-estimer les épidémies ; atténuer les effets de chaos sur les pays les plus vulnérables ; maintenir « les principes de l’ordre libéral international ». Avant de conclure: « Les dirigeants ont un défi historique à relever : gérer la crise tout en bâtissant l’avenir. Leur échec pourrait consumer le monde. »

Une gouvernance sanitaire mondiale 

Un avis partagé par celui qui ne cesse de répéter que la puissance états-unienne est en défaut : Bertrand Badie. Dans L'Humanité, ce spécialiste de géopolitique en appelle à une « gouvernance sanitaire mondiale ». Car ceux qui ne voulaient voir dans la mondialisation qu’un phénomène économique ont négligé trois autres phénomènes : « le risque sanitaire, l’insécurité environnementale et l’insécurité alimentaire » qui eux aussi en étaient issus.

Jusqu’à présent les questions sanitaires étaient mises de côté car elles ne touchaient que les pays du Sud. Désormais il faut compter avec elle, poursuit le professeur à Sciences-Po : « Il n’y a qu’une manière de réagir, elle doit être globale et transnationale. Ressortir les vieilles querelles politiques ou se dissimuler derrière les paravents souverainistes et nationalistes est absurde. Il faut décloisonner le monde pour mener solidairement ce combat. » 

Et pour cela passer à un acte II de la mondialisation en permettant ainsi à l’Organisation mondiale de la santé (OMS), reléguée dans un rôle tout à fait secondaire, « d_e faire son travail d’harmonisation des politiques sanitaires et de définition des normes communes pour pouvoir lutter globalement et efficacement contre ce virus._ »

Et Bertrand Badie de préconiser ainsi un remède difficile à faire avaler par des États soucieux de leur souveraineté : « Dans les zones les plus faibles, il faut que la communauté internationale, par le biais de l’OMS, ait des moyens d’intervenir à la place des États. »

C’est également l’avis de l’ancienne Présidente chilienne, actuelle haut-commissaire aux droits humains de l’ONU, Michèle Bachelet. Interrogée dans La Croix par François d’Alençon, celle qui fut médecin dans son pays avant de faire de la politique regrette que « chaque pays gère la crise à sa façon, qu’il s’agisse du confinement, des tests ou des quarantaines. Les situations et les cultures sont différentes, mais si certaines mesures de base ne sont pas prises, le virus sera contenu, mais pas supprimé. »

Elle plaide aussi pour la levée des sanctions internationales contre des pays comme l’Iran ou le Venezuela afin de les aider à combattre la pandémie et espère que le monde ne reviendra pas à la situation d’avant le Covid-19: « Il a fallu deux guerres pour adopter la déclaration universelle des droits de l’homme. L’année dernière, je me disais que si elle était soumise à l’approbation de l’assemblée générale des Nations unies, elle ne serait probablement pas adoptée. » Et poursuit : 

Cette crise fournit aux gouvernements une opportunité pour comprendre l’importance du multilatéralisme et chercher des solutions collectives. Les pandémies, le changement climatique, les crises économiques, n’ont pas de frontières et requièrent des solutions multilatérales. Le nationalisme et l’isolationnisme n’améliorent pas la situation. 

Démocraties à l'épreuve

Car, comme l’explique l’éditorial du Financial Times ce matin, nos gouvernements démocratiques ont beau jeu de pointer les gestions de la crise par des pays autoritaires. Il faudrait admettre que la collecte des données, si peut être nécessaire, selon le très libéral journal économique, pour sortir de la crise sanitaire ne doit pas être détournée de son but. « Une grande partie de la discussion sur les droits de l'homme et le coronavirus s'est concentrée sur les États autocratiques utilisant la pandémie comme couverture pour des mesures anti-démocratiques. Il est tout aussi important de reconnaître que les libertés civiles peuvent être érodées par des décisions bien intentionnées des démocraties. » L'éditorial prévient aussi :

Les gouvernements doivent être aussi vigilants dans la restauration des libertés personnelles et de la vie privée une fois la crise terminée que dans le suivi et la lutte contre sa propagation.

C’est bien une des craintes qu’affiche dans son long texte pour Le Monde l’écrivaine indienne Arundhati Roy à propos de ce que l’on a coutume de nommer « la plus grande démocratie au monde. » 

Elle décrit d’abord les atermoiements, depuis la fin janvier, du Premier ministre indien, Narendra Modi, plus préoccupé à asseoir le pouvoir de son parti, le BJP, et à poursuivre les musulmans qu’à trouver une solution à la pandémie qui monte. « Au lieu d’informer les gens des mesures qu’allait prendre son gouvernement pour faire face à la crise, il leur a demandé de sortir sur leurs balcons, de sonner des clochettes et de taper sur des ustensiles de cuisine pour rendre hommage aux soignants. Il n’a pas mentionné le fait que l’Inde avait continué jusqu’alors à exporter du matériel de protection et des équipements respiratoires au lieu de les conserver pour le personnel de santé des hôpitaux et d’autres structures. »

L'autrice de « Capitalisme : une histoire de fantômes » (Gallimard, 2016), ajoute : 

Le 24 mars à 20 heures, Modi est passé à la télévision pour annoncer qu’à partir de minuit, l’Inde tout entière entrait en confinement. (…) Ses méthodes donnent vraiment l’impression que le premier ministre de l’Inde voit les citoyens de son pays comme une force hostile qu’il est nécessaire de prendre en embuscade, par surprise, et à laquelle il ne saurait être question de faire confiance. 

Arundhati Roy prend alors des accents épiques pour décrire les conséquences de ce choix politique : « Sous les yeux effarés du monde, l’Inde a révélé son aspect le plus honteux, son système social inégalitaire, brutal, structurel. Son indifférence et son insensibilité à toute souffrance. Le confinement a agi à la façon d’une réaction chimique mettant d’un seul coup en lumière des éléments cachés. Tandis que boutiques, restaurants, usines et chantiers fermaient leurs portes et que les classes aisées se claquemuraient dans leurs colonies résidentielles encloses, nos villes et nos mégapoles se sont mises à rejeter leurs ouvriers et travailleurs migrants comme autant d’excédents indésirables.

Nous pouvons choisir d’en franchir le seuil en traînant derrière nous les dépouilles de nos préjugés et de notre haine, notre cupidité, nos banques de données et nos idées défuntes, nos rivières mortes et nos ciels enfumés. Ou nous pouvons l’enjamber d’un pas léger, avec un bagage minimal, prêts à imaginer un autre monde. Et prêts à nous battre pour lui. 

Que dire loin de chez soi ? 

Cette tribune doit être publié bientôt par les éditions Gallimard qui ont bouleversé leur programmation en éditant en ligne, chaque jour, des réflexions d’écrivains et d’intellectuels sur la crise en cours. Ainsi celle de la romancière Nancy Huston, trente-quatrième publication de cette série spéciale et gratuite, titrée « Hors-sol ». Partie s’installer en Suisse chez son ami le Peintre, elle s’aperçoit trop tard et à distance combien son « chez elle » est à Paris. 

« Paris est ma ville depuis près d’un demi-siècle, or cette ville vit un drame et je ne suis pas là à son chevet, je l’ai abandonnée. J’ai beau suivre de près ce qui se passe en France, je ne partage pas dans mon corps le calvaire des Français, ne respire pas le même air qu’eux.

Soudain je vois que mon sol à moi, ce qui me permet d’exister, d’écrire et de respirer, ce n’est ni « la Langue française » ni « la Littérature » ni même « l’Écriture » (ainsi que le prétendent souvent des romantiques post-chrétiens en mal d’absolu), non, mon sol, à moi, Canadienne dont la jeunesse s’éparpilla entre trois pays et une dizaine de villes différentes, c’est la France.

Mon sol c’est l’histoire de ma vie telle qu’elle s’est tissée jour après jour à même l’Histoire française, avec ses gouvernements successifs, son mouvement des femmes, ses grèves et manifs, ses émeutes et attentats, son monde de l’édition, ses écoles, hôpitaux, librairies, théâtres, radios et télévisions, forêts et festivals... Tout cela, qui est infini et qui est français, m’a faite ce que je suis comme adulte et, l’ayant quitté, m’étant mise en quelque sorte hors-sol, je n’ai plus rien à dire. »

Emmanuel Laurentin, avec l'équipe du « Temps du débat »