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Hervé Le Tellier obtient le Goncourt 2020 pour "L'Anomalie", fusion de tous les romans de genre

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Hervé le Tellier en 2011
Hervé le Tellier en 2011
© AFP - ULF ANDERSEN / Aurimages via AFP

Avec "L'Anomalie" (Gallimard), Hervé Le Tellier livre un "roman des genres", dans lequel une galerie de personnages voient leurs destins se croiser au cours d'un vol Paris-New York chamboulé. L'auteur remporte le 118ème prix Goncourt à 8 voix contre 2 pour Maël Renouard.

Deux jours après la réouverture des librairies, le monde littéraire célèbre le nouveau prix Goncourt : Hervé Le Tellier, pour L'Anomalie publié aux éditions Gallimard, maison habituée à recevoir le plus prestigieux des prix français. Mathématicien de formation, ancien journaliste et président de l'association de l'OuLiPo, (Ouvroir de littérature potentielle), l'écrivain a obtenu le prix à huit voix contre deux pour L'Historiographe du royaume de Maël Renouard (Grasset).

Exceptionnellement, cette année, c'est par visioconférence qu'a été annoncé le nom de l'heureux lauréat du prestigieux prix littéraire. "Le restaurant Drouant qui, traditionnellement, accueille toute l'année les réunions de l'Académie Goncourt et sert d'écrin en novembre à la proclamation du prix Goncourt puis à celle du prix Renaudot, est fermé pour raisons sanitaires", écrit le jury du Goncourt dans un communiqué.  A l'annonce du prix, Hervé Le Tellier n'a pas caché sa surprise : "On ne s'attend jamais à un prix comme le Goncourt, on n'écrit pas pour avoir un prix et on ne peut pas s'imaginer l'avoir."

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La réaction d'Hervé Le Tellier dans un reportage de Benoît Grossin qui a interrogé Anne Martelle, la présidente du Syndicat de la librairie française. Extrait du journal de 18h d'Aurélie Kieffer.

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Dans ce roman, son huitième, Hervé Le Tellier raconte comment un incident inexplicable survenu au cours d'un vol entre New York et Paris en juin 2021, va bouleverser la vie des passagers de l'avion, persuadés d'atterrir en mars… A bord, des personnages dignes d'une série télévisée : Blake, père de famille et tueur à gages, Slimboy, star nigériane lasse de vivre dans le mensonge, Joanna, avocate ambitieuse, ou encore Victor Miesel, écrivain confidentiel d'un roman dont le titre est également L'Anomalie. "Chaque individu est confronté à son propre double, expliquait le romancier au micro de La Grande Table sur France Culture. J'avais envie d'avoir beaucoup de personnages. J'avais tous ces personnages à manipuler, chacun relevant d'un genre littéraire différent, dans un roman avec un "S", pour traiter toutes les situations possibles face à cette duplication."

Pour chacun des personnages, Hervé Le Tellier pastiche des genres littéraires différents, comme il avait le loisir de le faire dans l'émission de France Culture Des Papous dans la tête ! La contrainte littéraire devient un terrain d'expérimentation ludique :

"Mon point de départ, expliquait-il il y a quelques jours dans La Salle des Machines, était Si par une nuit d’hiver un voyageur dans lequel Italo Calvino commence une dizaine de romans qu’il abandonne en cours de route, créant une frustration pour le lecteur. Je voulais écrire non pas un roman de genre, mais une série de romans de genre, qui les fusionnerait tous, du policier à l'anticipation en passant par le roman introspectif. Je ne voulais pas frustrer mon lecteur, mais au contraire, lui donner un sentiment de complétude. Un peu comme chez Borges qui est l'un de mes auteurs préférés : tendre à l'exhaustivité, aller au bout de la logique que l'on s'est imposée dans un projet d’écriture. Pour cela, j’avais des fils de couleur pour chaque genre : le fil noir pour Blake, le personnage de roman noir, le rose pour le roman sentimental, le bleu pour le roman d’introspection, le blanc pour Victor Miesel qui allait raconter la fin. Je crois que le scoubidou est une forme assez naturelle pour le romancier !"

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L'Anomalie se présente ainsi comme un hommage à l'OuLiPo (Ouvroir de littérature potentielle), dont Hervé Le Tellier est le président depuis 2019, ce mouvement littéraire initié dans les années 1960 qui entend explorer les potentialités du langage à travers des jeux d'écriture, et dont les fondateurs aimaient à se décrire comme des "rats qui construisent eux-mêmes le labyrinthe dont ils se proposent de sortir".  "C'est la première fois qu'un membre de l'OuLiPo gagne ce prix, réagissait l'écrivain Mathias Enard, lauréat du prix Goncourt  2015 pour son roman Boussole (Actes Sud), dans le Journal de 12h30 de France Culture :

Georges Perec avait eu le prix Médicis. Derrière Hervé Le Tellier, c'est un peu tout l'OuLiPo qui est récompensé par ce roman qui est extraordinaire. C'est à la fois un roman de genre, à suspense, d'anticipation, grand public, mais en même temps, un roman extrêmement oulipien, plein de contraintes cachées. Un roman qu'il décrit lui-même comme étant une forme de "scoubidou". Cela permet de toucher à la fois un public très populaire et les passionnés de la littérature à contraintes. Je pense que c'est aussi ça qui a séduit le jury du prix Goncourt. Mathias Enard

Invité dans Les Matins de France Culture le vendredi 27 novembre en compagnie des autres finalistes du prix, Hervé Le Tellier racontait comment il s'était lancé dans l'écriture de ce roman tenant à la fois du thriller, de la comédie humaine et du récit de science-fiction : 

Le sujet qui me passionnait, c'est celui de la confrontation à soi. Je voulais couvrir l'intégralité des âges, des gens, des sexualités, des couleurs de peau, de manière à montrer à chaque fois comment chacun, individuellement, par rapport à son propre vécu, pouvait réagir face à une situation inattendue, voire exceptionnelle, auquel il était confronté. (...) Tous ces personnages me permettaient en outre de traiter la question du genre en littérature. Avec le tueur, on est dans le roman noir. Avec les deux jeunes mathématiciens amoureux, on est dans la "chick lit". Et avec l'écrivain de littérature dite blanche, on est dans le roman d'introspection. Hervé Le Tellier

Attentif à l'expérience de lecture, Hervé Le Tellier expliquait dans La Grande Table avoir voulu mettre en place une sorte de jeu entre le lecteur, l'œuvre et l'auteur :

Je voulais proposer au lecteur une expérience de réflexion : un "Et si ?". Cette question, je me la pose moi-même à chaque fois que je me précipite dans un personnage. Je me demande comment je réagirai, mais aussi comment le personnage réagirait, il n'est pas nous. Il faut répondre à ces deux questions simultanément. Hervé Le Tellier

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Le lauréat succède à Jean-Paul Dubois, récompensé l’an dernier pour Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon (L’Olivier).