Hispaniola : une île pour deux

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Hispaniola : une île pour deux

Tout au long du mois de février dernier, le voyageur du métropolitain parisien se voyait proposer de s’échapper pour une destination alléchante : la paradisiaque République Dominicaine et les immenses plages de sable fin de ses rivages caribéens enchantant, à des prix bradés. A côté de ces panneaux publicitaires s’affichaient, au même format, des appels à la solidarité pour Haïti ravagée par le séisme du 12 janvier. Parmi ces voyageurs, certainement, peu savaient qu’il s’agissait de la même île : Hispaniola.


Quel étrange destin en effet que celui de cette île abritant deux états depuis 1844 !

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Découverte lors du premier voyage de Christophe Colomb, le 6 décembre 1492 , l’île splendide peuplée d’indiens Arawaks qui l’appelaient Ayiti, « la terre des hautes montagnes », fut baptisée par l’amiral explorateur la Española, « l’Espagnole ». Un hommage qui se transforma chez les cartographes en « Hispaniola » (« la petite Espagne ») !

Bref survol historique

La découverte de l'île d'Hispaniola (appelée très vite Saint-Domingue, du nom de la principale ville fondée en 1496 par le frère de l’amiral Colomb, Bartolomé Colomb Santo Domingo) fut fatale pour les populations autochtones. Les Espagnols soumirent les Arawaks et les Caraïbes à des travaux forcés afin d'extraire l'or des mines. En moins de vingt-cinq ans, les populations autochtones de Santo Domingo furent complètement décimées par les guerres, les maladies et les suicides collectifs. Les Espagnols firent alors venir des Noirs d'Afrique pour les remplacer.

Durant tout le XVIe siècle, Santo Domingo devint la métropole des colonies espagnoles du Nouveau Monde. Dès que l'île commença à ne plus rapporter d'or, elle suscita moins d'intérêt pour les Espagnols. Jusqu’au milieu du XVII° siècle la totalité du territoire de Saint-Domingue était colonie espagnole. Elle n’avait que peu d’importance lorsqu’en 1638 des flibustiers et boucaniers établis dans l’île de la Tortue, encouragés et soutenus par le gouvernement français dévastèrent les établissements espagnols et s’établirent dans la capitale même. Notre propos n’est pas ici de retracer l’histoire de cette colonisation française officialisée par le traité de Ryswick en 1697 où l’Espagne octroya la partie occidentale, soit un tiers de l’île à la couronne de France. Disons simplement que Saint-Domingue française devint très vite grâce à l’importation massive d’esclaves Africains (plus de 700 000 esclaves, à la veille de la Révolution française, travaillant sur 7 800 plantations de canne à sucre, de café, de coton) la plus fleurissante colonie de la monarchie, « la perle des Antilles » ce qui fit écrire à Aimé Césaire dans la tragédie du roi Christophe « cette île qui vaut tout un Empire ». Mais le régime esclavagiste avait provoqué des troubles dés 1722. La décision de l’assemblée nationale accordant les droits politiques aux noirs (28 mars 1790) encouragea la révolte de Toussaint Louverture en 1791. Cet ancien esclave employé comme cocher combattit d’abord avec les espagnols contre les français puis se rallia à la France révolutionnaire, qui venait d’abolir l’esclavage (1794). Ses victoires aux cotés du Général Laveaux contre les Espagnols et les Anglais (1795/98) lui firent acquérir le commandement en chef des troupes. En 1801 il prit possession de la partie orientale de Saint-Domingue qu’il souhaitait réunifier. Il ne tarda pas à promulguer l’autonomie de l’île ce qui provoqua l’ire de Bonaparte qui, sous l’impulsion des Créoles (blancs natifs) fit envoyer contre lui le général Leclerc à la tête d’un corps de 20 000 hommes. Arrêté, puis déporté, Toussaint Louverture ne verra pas l’indépendance que finira par proclamer peu de temps après, le 1er janvier 1804, son lieutenant Jean Jacques Dessalines qui se fit déclarer gouverneur à vie et mourut assassiné 2 ans plus tard. Haïti était devenue le second pays indépendant d’Amérique, « mais avec cette différence qu’aux Etats-Unis l’esclavagisme perdurait tandis qu’ici d’anciens esclaves redonnaient à l’île son nom indien, rendant hommage à ceux dont ils avaient été forcés de prendre la place » écrivait Edwy Plenel dans son « Voyage avec Colomb ». La première République noire de l’histoire allait devoir payer cher son affranchissement. Paris, en effet, l’assomma d’une dette colossale dont elle ne se remettra jamais et qui est encore aujourd’hui perçue comme une humiliation méritant réparation!

De l’autre côté de la frontière, les troupes françaises, défaites à Haïti, parvinrent à se maintenir dans la partie orientale de l’île, qui resta rattachée à l’Espagne, un statut entériné par le traité de Paris (1814). Toutefois, la tyrannie exercée par l’administration espagnole provoqua, en décembre 1821, la révolte des Dominicains qui proclamèrent leur indépendance. L’expérience fut de courte durée. En 1822, le président haïtien Jean-Pierre Boyer annexa la partie orientale. L’antagonisme entre les Noirs d’Haïti, les Créoles et les Métis hispanophones rendit l’unification de l’île impossible. Une insurrection chassa en 1844 la garnison haïtienne de Saint-Domingue et la république fut proclamée. Le pays prit officiellement le nom de République Dominicaine, en même temps qu'il obtint son indépendance. Cependant, fragilisée par la menace d’une invasion haïtienne, la République Dominicaine demanda l'aide de l’Espagne qui annexa à nouveau le pays. La présence de l’Espagne ne parvint pas à mettre fin à l’instabilité et, en février 1865, les Dominicains recouvrirent leur indépendance.

Après cette longue marche vers l’indépendance, les deux Etats traversent des années d’incertitudes, des périodes d’instabilité et de troubles qui se soldèrent par l’occupation américaine des deux côtés de la frontière : de 1916 à 1924 pour la République Dominicaine, jusqu’en 1934 pour Haïti ! Une occupation d’une nouvelle puissance tutélaire, qui raviva les nationalisme des deux nations et se répétera en 1965 après la mort du dictateur Trujillo en République Dominicaine et en 1994 en Haïti pour remettre le président destitué en scène et chasser la junte putchiste …

Contextualisation

René Depestre écrivait dans une tribune publiée au lendemain du séisme du 12 janvier par le Nouvel Observateur que l’une des solutions, la première, qui aurait pu être envisagée pour imaginer le futur de son pays meurtri aurait été la création d’une Fédération avec la voisine République Dominicaine. Mais dans la même phrase la proposition était, par lui-même, balayée brutalement « tant le contentieux entre les deux voisins est encore lourd à éponger ».

Nous proposons donc, à travers les archives ** , les débats** ** et les documentaires** ** de cette grande traversé, d’arpenter ce territoire des deux côtés de la frontière et de remonter le cours de l’Histoire depuis 1492, cette histoire commune mouvementée qui prit l’allure d’un face à face permanent au point de faire passer les deux états pour des sœurs ennemies.**