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Histoire de la piscine : comment est née la nage en boîte

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La "piscine Tournesol" de  Bar-sur-Aube construite en 1974.  Œuvre de Bernard Schoeller dans le cadre de l'entreprise de démocratisation des  piscines et de la natation en France, à la fin des années 1960.
La "piscine Tournesol" de Bar-sur-Aube construite en 1974. Œuvre de Bernard Schoeller dans le cadre de l'entreprise de démocratisation des piscines et de la natation en France, à la fin des années 1960.
- carte postale de Jean-Marie Combier.

Avec ce beau soleil et ces fortes chaleurs, les piscines ouvrent grandes leurs portes au plaisir des adeptes de brasse coulée et d'eau chlorée. L'occasion de plonger dans l'histoire des bassins artificiels, des thermes de l'empereur Caracalla au complexe aquatique d'Aquaboulevard.

La baignoire était trop petite et la mer trop loin. Pour les adeptes des bassins de 25 ou 50 mètres, il est possible de se rafraîchir en quelques brasses alors que les vagues de chaleur estivales font leur retour. L'occasion pour nous de plonger dans l'histoire des piscines, des premiers bains publics en marbre aux grands parcs de loisirs aquatiques multicolores.

Sous l'Antiquité, comme un poisson dans l'eau…

A l'origine, la piscine comme le rappelle son étymologie latine piscina dérivé de piscis, le "poisson", désignait un vivier où les riches Romains pouvaient élever des poissons près de leurs villas. En quelque sorte, la piscine était à la fois un aquarium… et un garde-manger ! Réceptacle d'eau avant tout, le terme "piscine" désigne aussi la cuve d'eau bénite utilisée lors de certains rites purificatoires et cérémonies religieuses comme les ablutions, sacrifices d'animaux ou baptêmes.

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Les piscines telles que nous les concevons, comme lieux dédiés à la baignade et la natation, apparaissent durant l'Antiquité. Inspirés par les Grecs, les Romains vont faire de la baignade une véritable pratique sociale grâce aux bains publics et aux thermes, trésors de la civilisation romaine dont on peut encore admirer les vestiges. Les premiers apparaissent sous la République au IIIe siècle avant notre ère. Plutôt austères, on s'y rend essentiellement pour des raisons hygiéniques et rituelles : aux bains, on purifie les corps sales et profanes. Les thermes se développent quant à eux sous l'Empire. En 25 av. J.-C., l'empereur Agrippa fait construire de grands bains publics appelés thermae, du grec thermos, signifiant "la chaleur". Au sein de ces luxueux édifices, les Romains, convaincus des vertus curatives du bain louées notamment par le grand médecin Gallien, viennent prendre soin de leur corps, nager, mais aussi se détendre et rencontrer leurs concitoyens. Comme l'expliquait l'historien latiniste Jean-Noël Robert en 2013 dans l'émission Les Bons plaisirs sur France Culture :

  • "Les thermes, c'est à la fois les bains et le loisir. Ceux qui ont des bains privés chez eux s'y rendent quand même. Parce que les thermes, c'est aussi le lieu où l'on se rencontre. C'est le lieu de la mixité sociale. Même l'empereur vient aux thermes !"

La popularité des thermes va participer de la romanisation de l'Empire : de la Bretagne à l'Afrique du Nord, chaque province romaine doit disposer d'un tel édifice. Les thermes vont constituer un marqueur de l'identité romaine. "L'empereur Néron disait d'ailleurs : si on va au forum, au spectacle, aux thermes et qu'on porte la toge, c'est qu'on est un citoyen romain", commente l'historien.

29 min

Les thermes de Caracalla, une architecture du loisir

Illustration des therme de Caracalla dans la Rome antique.
Illustration des therme de Caracalla dans la Rome antique.
© Getty - Nastasic

Tour à tour, les empereurs ont ainsi voulu marquer leur règne et impressionner le peuple en édifiant des thermes toujours plus fastueux. Alors que Rome comptait déjà des centaines de thermes et bains publics, le tempétueux Caracalla (empereur de 188 à 211) fit sortir de terre en seulement quatre ans des thermes gigantesques sur près de 11 hectares. Pour construire ce "palais du peuple" aux 64 citernes de 80 000 litres d'eau chacune, pas moins de 16 000 ouvriers et 1 800 décorateurs ont travaillé nuit et jour. Les coûts du monument représentaient la totalité du budget impérial ! De quoi affoler les autorités chargées des finances… Il faut dire que les thermes de Caracalla sont presque un musée : plafonds peints, murs ornés de bronze doré, sols couverts de marbre, baignoires en basalte, granite, porphyre ou albâtre, mais aussi de nombreuses œuvres d'art, des statues comme le Torse du Belvédère du grec Apollonios, et de grandes mosaïques sur lesquelles on pouvait admirer des athlètes ou des divinités aquatiques.

A l'intérieur, près de 2 000 Romains pouvaient déambuler quotidiennement entre les trois principales salles de bain. Le tepidarium : la salle tiède précédée de la salle de sudation ; le caldarium dans lequel on s'asperge d'eau très chaude et se fait racler la peau à l'aide d'un strigile ; enfin, le frigidarium où l'on peut nager dans une piscine d'eau froide de 53 mètres de long. L'apprentissage de la natation est primordial chez les Anciens : l'éducation d'un homme n'est pas complète s'il ne sait pas nager. Sorte d'équivalent de l'étape "premiers coups de pédales sur le vélo sans les petites roues", les premières brasses du petit Romain font la fierté des parents. “L’heure viendra, mon enfant, où ton corps s’étant formé et ton esprit s’étant mûri, tu nageras, sans liège, en pleine eau”, écrit le poète Horace dans ses Satires. La natation s'exerce même en compétition, mais seulement en rivière ou en mer...

Les étuves moyenâgeuses : barbotage... sans nage

Au Moyen Âge, la "piscine" évoque surtout les fonts baptismaux utilisés pour le baptême chez les chrétiens, mais les bains publics existent toujours, même s'ils sont moins grandiloquents que ceux de leurs ancêtres. "Les étuves se situent généralement dans l'espace public, dans les villes. Ce sont des bains qui apparaissent dans le monde occidental latin principalement à partir des XIIe et XIIIe siècle", expliquait l'historienne médiéviste Marilyn Nicoud dans "la Fabrique de l'histoire" en 2018. On y va pour des raisons hygiéniques et pour socialiser… mais pas pour nager. Dans une lettre datée de 1415, l'érudit humaniste florentin Poggio Bracciolini, dit Le Pogge, livrait une précise description des bains de la ville d'eau de Baden :

  • "Dans les bains publics s'entassent, pêle-mêle, hommes et femmes, jeunes garçons et jeunes filles, et tout le fretin environnant. Dans les piscines privées les hommes et les femmes sont séparés par une cloison, criblée de petites fenêtres qui permettent aux baigneurs et aux baigneuses de prendre ensemble des rafraîchissements, de causer et, surtout, de se voir. Le costume des hommes consiste en un simple caleçon et celui des femmes en un léger voile de lin ouvert sur les côtés.Lettres à Niccolò Niccoli

En 1560, un édit met fin à cette pratique, à cause des phénomènes de délinquance et de violence qui se sont propagées beaucoup dans ces lieux, mais aussi par rejet de la promiscuité dans les bains. Le Moyen Âge a bien ses figures de nageur comme Charlemagne qui, d'après son biographe Eginhard, se "livrait souvent au plaisir de la natation, où il excellait au point de n'être surpassé par personne" et s'était installé à Aix-la-Chapelle pour pouvoir jouir de sa magnifique piscine avec "ses fils, ses grands, ses amis" et même "ses gardes du corps" (Vie de Charlemagne) ! Cependant, il n'est pas encore question d'espaces de natation urbains à proprement parler.

À réécouter : Le Moyen Age et le bain
52 min

Des écoles de natation à l'essor des piscines municipales

Le bassin principal de la piscine de la Butte-aux-Cailles, en juin 2019.
Le bassin principal de la piscine de la Butte-aux-Cailles, en juin 2019.
© AFP - THOMAS SAMSON

Il faut attendre la fin du XVIIIe siècle pour voir se développer des piscines publiques où l'on pratique avant tout la natation, terme qui apparaît en France pour la première fois en 1785. La première école de nage est créée la même année par un certain Barthélemy Turquin, sur un bassin flottant sur la Seine, près du pont de la Tournelle à Paris. Jusqu'au début du XIXe siècle, les campagnes de Napoléon contribuent à la systématisation de l'apprentissage de la natation. On sort de la seule pratique hygiénique et de l'activité ludique pour faire de la piscine un lieu dédié à la nage. Dans plusieurs villes fluviales essaiment des "écoles de natation", une initiative encouragée par le milieu éducatif qui introduit des cours de natation dans ses programmes pour ses vertus ludique, physique et civique.

Progressivement, la construction des piscines municipales va devenir un sport de compétition. Ce sont d'ailleurs les Jeux olympiques qui poussent la France à rattraper son retard en la matière. Au début du XXe siècle, "elle compte 20 piscines, dont 7 à Paris, quand l’Allemagne en possédait 1 362 et l’Angleterre 806", souligne le conservateur du patrimoine Antoine Le Bas dans un article intitulé "Des piscines et des villes : genèse et développement d'un équipement de loisir" publié dans la revue Histoire urbaine. Dans la perspective de l'organisation des JO de 1924, Paris se met en chantier. Finies les petites cabines autour du bain façon piscine Molitor, bienvenues aux "usines à nager" comme le complexe aquatique Georges-Vallerey, porte des Lilas, ses 15 000 places prêtes à accueillir le public, son olympique bassin de 50 mètres x 21 mètres et sa fosse de nage synchronisée. Toujours en 1924, on construit la jolie piscine de la Butte-aux-Cailles (13e arr.), qui "inaugure des dispositifs répondant aux nouvelles normes de construction et de compétition. Le bassin, favorable à l’apprentissage de la natation (petit bain) mais aussi aux compétitions (mesures homologuées), dispose de modestes tribunes pour accueillir un éventuel public", analyse Antoine Le Bas. Avec sa cuve de béton, son revêtement céramique et son circuit hygiénique, elle devient un modèle du genre !

À réécouter : La piscine Molitor
3 min

Bénéficiant de la prospérité des Trente Glorieuses, les piscines deviennent un indispensable des équipements municipaux. En 1969, le gouvernement lance l'opération "1 000 piscines", un programme national de construction de piscines industrielles. L'objectif : favoriser l'apprentissage de la natation dans un pays vexé par les mauvais résultats des nageurs français aux JO d'été de 1968, mais aussi endeuillée par la noyade de 19 enfants d'un centre aéré dans la Loire et de 24 personnes dans le naufrage d'un bateau sur le lac Léman, près de Thonon-les-Bains. Vont ainsi éclore près de 700 piscines "Iris", "Plein-Ciel", "Plein-Soleil" ou encore la très populaire piscine "Tournesol", du nom de son créateur Bernard Schoeller, le Corbusier du petit bassin. Son œuvre : un édifice ovale qui évoque une soucoupe volante, et dont le toit a la particularité d'être ouvrable pour, comme le tournesol touché par les rayons du soleil, s'ouvrir dès que l'été arrive. (voir illustration principale).

Depuis, les piscines privées se sont démocratisées, notamment grâce aux piscines en kit. D'autres tendances ont émergé comme les piscines biologiques sans chlore où l'on nage au milieu de la vase, des nénuphars et des libellules, ou au contraire, d'immenses complexes aquatiques multifonctionnels : toboggans multicolores, rivières artificielles à contre-courant, piscines à vagues, buses d'hydromassages surpuissantes et activités sportives hybrides comme l'aquabiking. La piscine s'est révélée être un édifice de choix pour les architectes en quête de prouesses techniques. Pensez par exemple, à l'Infinity pool de Singapour en tête de tous les classements des "piscines les plus spectaculaires" : une piscine à débordement de 150 mètres de long, juché à 200 mètres du sol. Même si on y a pied, il y a de quoi avoir le vertige.

28 min