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Histoire de la retraite en France : de l’acquisition d’un droit à la valse des réformes

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Des manifestants participent à la journée revendicative du 23 septembre 1975 à Paris, demandant le droit à la retraite à 60 ans. En tête de cortège, Edmond Maire, secrétaire général de la CFDT.
Des manifestants participent à la journée revendicative du 23 septembre 1975 à Paris, demandant le droit à la retraite à 60 ans. En tête de cortège, Edmond Maire, secrétaire général de la CFDT.
© AFP

Le ministère du Travail lance en ce moment de nouvelles concertations avec les partenaires sociaux sur la réforme des retraites. Régimes spéciaux, âge légal de départ, durée de cotisation... Ces questions d’actualité occupent les gouvernements depuis la création de la retraite.

Longtemps, vieillir, c’était avant tout risquer de ne plus pouvoir travailler et, de ce fait, ne plus être en mesure de subvenir à ses besoins. Contre ce funeste destin, le principe de droit à la retraite s’est progressivement imposé, à grands renforts de luttes et de propositions de lois, avec des systèmes très variés. Régimes spéciaux, âge de départ à la retraite, durée de cotisation, pénibilité... Ces questions toujours d’actualité occupent les gouvernements depuis plus d’un siècle.

Les réformes des retraites qui se succèdent, l’une repoussant l’âge légal de départ, l’autre allongeant la durée de cotisations nécessaire pour en bénéficier pleinement, suscitent de l’inquiétude, de la colère, et parfois même de la résignation. En 2019, le gouvernement d’Emmanuel Macron entendait faire passer la réforme des retraites censée parachever les précédentes, malgré le conflit social annoncé. Trois ans plus tard et la réélection d'Emmanuel Macron, l'exécutif rouvre les concertations avec les partenaires sociaux pour pour discuter d'une réforme des retraites qu'il souhaite voir adopter avant la fin de l'hiver, pour une entrée en vigueur 2023. Retour sur l'histoire mouvementée de l'acquisition de ce droit.

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Une pension pour bons et loyaux services maritimes

Jean-Baptiste Colbert visite le bateau du roi dans le port de Marseille, en 1977. Peinture de Jean-Baptiste de La Rose.
Jean-Baptiste Colbert visite le bateau du roi dans le port de Marseille, en 1977. Peinture de Jean-Baptiste de La Rose.
© Getty - DeAgostini

La création de la retraite en France est le fruit d’une longue histoire dont on peut faire remonter les origines à l’Ancien Régime. En 1673, Jean-Baptiste Colbert, contrôleur général des finances de Louis XIV, crée la Caisse des invalides de la Marine : elle assure une pension aux navigateurs, matelots et autres moussaillons qui ne peuvent pas travailler. Concrètement, ceux qui ne sont pas à flot perçoivent une demi-solde tandis qu’un prélèvement leur garantit le versement ultérieur d’une pension complétée par une subvention de l’État . On distingue la pension d’invalidité et celle de vieillesse , attribuée aux marins à l’âge de 60 ans. C’est la première profession à obtenir une compensation en période d’inactivité.

Progressivement, d’autres corporations au service du roi vont bénéficier de pensions, comme les employés des Fermes générales ou les fonctionnaires de l’État. Est-ce à dire qu’une vague sociale s’empare du pays ? Les historiens évoquent plutôt l’idéologie paternaliste du patron : on utilise les pensions pour recruter puis fidéliser la main d’œuvre. À une époque où la vieillesse est avant tout prise en charge par la solidarité familiale ou la charité. Les pensions ne concernent d’ailleurs qu’une infime partie de la population, comme le rappelait Benoît Carré, chercheur en histoire et auteur d’une thèse sur les pensions de la monarchie, dans La Fabrique de l’histoire en 2010 : "Cela représente environ 0,09% de la population française en 1789, un pays qui alors est le plus peuplé d'Europe et compte 28 millions d'habitants, donc 60 000 personnes environ sont pensionnées, et quelques milliers de retraités qui touchent des pensions".

Le droit à la retraite pour tous est encore une utopie. "Il faut considérer cette pension comme un don du roi, qui octroie aux personnes qui l’ont loyalement servi tout au long de leur vie une pension de retraite", explique Benoît Carré.

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"Jouir du repos du corps" : l’émergence de l’idée de droit à la retraite

Le comité des Forges de France, en pleine commission de direction en 1914. Peinture d'Adolphe Déchenaud, en 1914.
Le comité des Forges de France, en pleine commission de direction en 1914. Peinture d'Adolphe Déchenaud, en 1914.

À la Révolution française, le concept du droit à la retraite fait son chemin, En témoigne la définition des "Pensions et retraite" ajoutée à l'édition de 1791 du Supplément Finances de L'Encyclopédie méthodique de Diderot et d'Alembert : "En finance, faire sa retraite, c’est se retirer des affaires pour vivre paisible et dégagé de tous les soins qu’elles entraînent. Demander sa retraite se dit d’un employé qui, après avoir rempli les fonctions attachées à son titre pendant un long espace de temps, désire jouir du calme de l’esprit et du repos du corps, qui sont si nécessaires quand la vieillesse commence à appesantir toutes les facultés".

Le droit de redistribution de l’État pour services rendus fait partie des notions développées par certains penseurs des Lumières. C’est surtout l’aristocratie qui se mobilise souligne Benoît Carré : "À cette époque, l'espérance de vie est de 50 à 60 ans pour la masse des Français alors que pour l'aristocratie, elle va jusqu'à 70-80 ans. Ce sont donc eux qui réclament une retraite, puisqu'ils estiment pouvoir en bénéficier".

Avant que ne s’impose l’idée d’une retraite généralisée à base d’épargne et de subventions, différentes sociétés mutuelles ou systèmes d’assurance ébauchaient leurs propres solutions pour remédier à la pauvreté des populations les plus âgées. Au cours du XIXe siècle, des retraites collectives fondées sur des sociétés de prévoyance ou des régimes d’entreprise se développent. La loi du 9 juin 1853 met en place un régime de pension unifié pour les fonctionnaires civils d’État : ils peuvent percevoir une pension de retraite calculée sur la moyenne des six dernières années de salaire, à partir de 60 ans et au terme de trente années de service.

Mais l’État intervient encore très peu sur ces questions, comme soulignait l’historien Michel Dreyfus, spécialiste du mouvement ouvrier et du syndicalisme, au micro de France Culture : "L’action très tardive de l’État au sujet des retraites et de la protection sociale va favoriser la multiplication de ces régimes qu'on n'appelle pas alors encore "régimes spéciaux", mais qu'on peut appeler des régimes particuliers".

De 1884 à 1909, diverses professions se dotent en effet de caisses de retraites spécifiques. Le Comité des Forges (CFF) fonde la Caisse syndicale de retraite des Forges afin de constituer des pensions de retraite pour les ouvriers de la métallurgie. Toujours dans La Fabrique de l’histoire, l’historienne spécialiste des entreprises Danièle Fraboulet faisait remarquer la dimension intéressée de cette initiative : "Il fallait que les ouvriers de métallurgie travaillent au moins douze ans pour en bénéficier. C'était une logique d'assurance, c'est-à-dire que le système de cotisation variait par tranche d'âge. Cette création avait pour objectif de fidéliser la main d'œuvre. La retraite était assimilée à une récompense après des années de bons et loyaux services".

Le développement de ces régimes est aussi une conséquence de l’essor de l'industrialisation, observait Élise Feller, historienne auteure de Du vieillard au retraité, la construction de la vieillesse dans la France du XXème siècle (L’Harmattan, 2005). "Ces systèmes de retraites permettaient d’attirer une main d'œuvre dans des secteurs de pointe, où elle était très exposée. Ce sont les mines d’abord, avec la grande loi 1894, expliquait-elle dans dans La Fabrique de l’histoireEnsuite, les chemins de fer, où il faut recruter une main d'œuvre extrêmement fiable et facile à faire partir. Puis les secteurs de la sidérurgie, les maîtres de forges, essaient aussi de fidéliser leur main d'œuvre de cette façon. C'était les premiers régimes de retraite. Ils apparaissaient comme un progrès".

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Une "retraite pour les morts"

Au début du XXe siècle, la France est cependant encore en retard sur la question de la retraite pour tous. Nos voisins germains ont mis en place un système de retraite obligatoire depuis 1889 déjà, à l’initiative d’Otto von Bismarck. Afin de composer avec le mouvement socialiste et ouvrier qui progressait dans l'empire, le "chancelier de fer" a instauré des caisses de retraites auxquelles cotisaient à la fois les employeurs et les salariés. Elles étaient gérées, conjointement, par les syndicats et les patrons, et permettaient d'obtenir une pension de vieillesse à partir de 65 ans.

La question de la rémunération des populations âgées devient de plus en plus prégnante en France. Dans Les Vieux. De Montaigne aux premières retraites (Fayard, 1989), l’historien Jean-Pierre Bois note que le débat qui s’instaure s’articule autour de certains thèmes : l’idée de justice réparatrice (il n’est pas juste d’abandonner un citoyen qui a travaillé toute sa vie), la solidarité sociale (le droit à l’assistance devient un service public), et l’utilité de cette assistance, qui éviterait le vagabondage et la misère des personnes âgées.

Les députés de gauche souhaitent aligner le statut de l’ensemble des travailleurs sur celui des catégories professionnelles qui bénéficient déjà d’un système de retraite. En 1906, le ministère formé par Clemenceau dépose un projet de loi concernant la retraite ouvrière et paysanne. Il prévoit l’obligation pour les travailleurs de cotiser chaque année à raison de 2 % du salaire, sauf pour ceux qui gagnent moins de 1,50 franc par jour. Le versement patronal était du même montant et l’État complétait la somme afin de pouvoir assurer 360 francs par an à chaque retraité. Le droit à la retraite était reconnu à tout ouvrier ayant atteint les 60 ans et ayant cotisé 30 ans.

En 1910, la loi sur les retraites ouvrières et paysannes est enfin votée, mais l’âge de la retraite est repoussé à 65 ans. La cotisation ouvrière est portée à 18 francs pour les hommes, 12 francs pour les femmes, avec une cotisation équivalente pour l'employeur et intervention de l’État pour le paiement d’une prime de 60 francs. Les fonds sont gérés par une Caisse nationale des retraites pour la vieillesse ou par la Caisse des Sociétés de secours mutuel.

À réécouter : Actualité de Clemenceau
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L’adoption de cette loi ne s’est pas faite sans querelle. L’un des principaux griefs concernait déjà l’âge de départ à la retraite. 65 ans alors que l’espérance de vie dépasse alors difficilement les 45 ans, c’est quasiment une "retraite pour les morts" comme la baptisent alors les syndicats ainsi qu’un certain… Jean Jaurès, qui appelle néanmoins à la soutenir :

"Camarade, ne vous y trompez pas, ce n’est pas à l’heure où il arrive à l’heure de la retraite, ce n’est pas seulement à 60, 65 ans, que le vieil ouvrier a ce réconfort, c’est quand il voit la suite de la vie. Aujourd’hui, quand l’ouvrier de 40 ans voit passer à côté de lui un vieux de 60 ans sans abri, sans travail, sans retraite, mendiant, (...) il se dit : "C’est comme cela que je serai dans quelques années", et il y a vers lui un reflux d’abjection... Dès demain, si vous le voulez, par le vote immédiat de la loi, et par l’effort d’amélioration que nous ferons tout de suite, dès demain, tous les vieux relèveront le front, et tous les jeunes, tous les hommes mûrs se diront du moins que la fin de la vie ne sera pas pour eux le fossé où se couche la bête aux abois." Jean Jaurès, discours du 8 février 1910, à Nîmes, lors du Congrès de la SFIO consacré à la loi sur les retraites ouvrières.

La mesure n’a cependant qu'une faible portée : 1,8 millions de cotisants sur 8 millions de travailleurs concernés. La loi de 1912 instaure une prime de 100 francs versée par l’État, avec majoration de 10 % par enfant au-delà du troisième. Il ne faut pas s’y tromper : à cette époque, la politique en faveur de la vieillesse cherche aussi à lutter contre la baisse de la natalité et les effets du vieillissement.

De la guerre naîtra la retraite

C'est à la Libération que le premier système général de retraite est mis en place. Les ordonnances des 4 et 19 octobre 1945 instituent la création d’un régime général de Sécurité sociale qui s’accompagne d’une assurance vieillesse à laquelle tous les salariés sont obligatoirement assujettis. Ce système fonctionne par répartition : les pensions des retraités sont payées par les cotisations des actifs qui, ce faisant, se constituent aussi des droits pour leurs futures retraites. Les droits à la retraite sont ouverts à l’âge de 60 ans, après 30 ans d’activité. La pension représente alors 20 % du salaire de référence, à savoir la moyenne des dix meilleures années. Elle augmente de 4 % par année de service supplémentaire, de sorte qu’à 65 ans, le taux est de 40 %.

Le principe d’une retraite pour tous est enfin acquis, mais dans les faits, la situation des retraités reste précaire. Pour faire face à l’inflation, les professions indépendantes se dotent de leurs propres caisses de retraites complémentaires : l’Agirc pour les cadres, l’Arrco pour les salariés (les deux ont fusionné début 2019), la CNAVPL pour les professions libérales, la Cancava pour les artisans, l'Organic pour les commerçants et les industriels… Les régimes spéciaux, plus avantageux, sont maintenus.

Jusqu’au début des années 1960, le montant des retraites reste faible, car la durée des cotisations de la plupart des retraités n’est pas encore assez longue, comme le rappelait Christophe Capuano, auteur de Que faire de nos vieux, Une histoire de la protection sociale de 1880 à nos jours (Presses de Sciences Po, 2018) dans Le Cours de l’histoire sur France Culture en septembre 2019 : "Les personnes âgées constituent la population la plus pauvre de la société française jusque dans les années 1970. Et c'est avec le relèvement du minimum vieillesse, le relèvement des retraites, qu'on va réussir à sortir ces populations de la pauvreté. En 1960, 40 % des personnes âgées touchent le minimum vieillesse. En 2004, ils n’étaient plus que 4% à le toucher".

Le temps des réformes

Dès octobre, des retraités se mobilisaient contre la nouvelle réforme des retraites.
Dès octobre, des retraités se mobilisaient contre la nouvelle réforme des retraites.
© AFP - Jacques Demarthon

L’histoire des retraites est entrée, à la fin du XXe siècle, dans une nouvelle phase : celle des réformes... et des mouvements sociaux qui les accompagnent presque systématiquement. Pour l'économiste et membre du Conseil d’orientation des retraites (COR) Monika Queisser , invitée de l’émission Cultures Monde sur France Culture en 2018 , ce sont les réformes qui suscitent le plus d’émotion dans l’opinion publique : " Une réforme des retraites nécessite un très grand effort pédagogique et de communication. (...) Le grand enjeu de toutes les réformes des retraites, c'est de trouver un équilibre entre les intérêts des jeunes et des plus âgés".

Au fondement du système de retraite, il y a en effet une relation de confiance à entretenir. Selon Bruno Palier, directeur de recherches au CNRS et auteur de La Réforme des retraites (PUF), entretenir ce lien est la gageure de toute réforme du système des retraites : "Ce qui est extrêmement difficile à mettre en place, c’est une confiance sur 70 à 80 ans. C'est-à-dire que pendant toute ma vie active, je paye pour les retraités actuels, en échange de la garantie que d’autres gens paieront pour moi. C'est le contrat social et c'est difficile à tenir dans le contexte socio-économique actuel. Beaucoup de jeunes pensent qu'ils n’auront pas de retraites. Beaucoup de gens qui ont des carrières interrompues et chaotiques sur le marché du travail se disent qu’ils auront des retraites relativement basses".

Au nom de l’équilibre financier, mais aussi pour faire face au vieillissement de la population, les réformes des retraites menées ces dernières années tournent, schématiquement, autour de trois options :

  1. Baisser le niveau des retraites. C’est le choix fait par le gouvernement Balladur en 1993, en liant le niveau des pensions non plus sur les salaires, mais à l’inflation.
  2. Augmenter les recettes. Lionel Jospin tente de le faire en 2001, en créant le Fonds de réserve pour les retraites (FRR), dont la mission était d’accumuler quelques 150 milliards d’euros jusqu’à 2020, afin d’amortir le choc des départs à la retraites des baby-boomers. Mais en juin 2010, cette cagnotte est employée pour renflouer la Caisse d'amortissement de la dette sociale (Cades).
  3. Travailler plus longtemps, réduire la période pendant laquelle on touche une pension. Une orientation prise par Nicolas Sarkozy en 2010, en reculant l’âge symbolique du départ à la retraite de 60 à 62 ans, et l'âge permettant de bénéficier d’une retraite à taux plein de 65 à 67 ans.
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