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Histoire de se mettre aux parfums

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Osmothèque de Versailles
Osmothèque de Versailles

"Nous aurons des lits plein d'odeurs légères "… La poésie de Baudelaire est toute chargée d'amour, de mort, et de fragrances troublantes. Et pour cause : son siècle fut celui où le parfum, avec les progrès de la chimie, devint véritablement objet de séduction. Aujourd'hui, celui-ci reste l'un des cadeaux que les amoureux s'offrent le plus, et notamment pour la Saint Valentin.

D'ailleurs, l'Histoire des parfums a toujours été liée à celle du charme et de l'attraction. Parfois cependant, plus de loin que de près.

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A l'Osmothèque de Versailles, conservatoire d'anciens parfums reconstitués, rencontre avec un Nez : Jean Kerléo nous fait revisiter l'Histoire, au prisme de celle des odeurs et de la séduction.

Elisabeth de Feydeau, docteur en Histoire contemporaine, raconte que la séduction est venue plutôt tardivement au parfum :

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** De sacrées origines**
Miracle originel, et culte aux dieux

Jean Kerléo
Jean Kerléo

Abattons les cartes de suite : celle d'un jeu de sept familles olfactives. Car les parfums sont composés de tant et tant d'odeurs, qu'il a fallu les cataloguer pour ne pas y perdre son flair en même temps que son latin : il y a donc les fruités, à base de zeste d'agrume, les floraux, les fougères, les boisés et les orientaux, mais aussi les chyprés (si loin ?) qui fleurent bon la mousse de chêne, et les cuirs, enfin, à l'odeur de peau tannée.

"Dès l'aube de l'humanité, les hommes ont su distinguer les odeurs "utilitaires", liées à leur survie (odeurs de viande ou de végétaux destinés à leur alimentation), des bons effluves, et attribuer à ceux-ci un caractère sacré. ", écrivait Laure Bazantay dans La Croix , le 25 février 2012.

Pourquoi cette dimension sacrée d'emblée conférée aux odeurs agréables ? Jean Kerléo , parfumeur depuis cinquante ans, est le fondateur de l'Osmothèque de Versailles, où sont recréés et conservés des parfums anciens, voire très anciens (pas moins de 3000 essences du passé y sont stockées). Et il a une petite idée sur la question... :

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Quand on m'a demandé de faire un parfum ancien, j'ai d'abord dit "Non, j'ai déjà du mal à faire des parfums modernes. Si c'est pour remonter à des siècles en arrière, alors là, c'est illusoire."

Jean Kerléo

"C'est l'heure de l'apéro "

Parfum royal de Pline l'Ancien, reconstitué à l'Osmothèque de Versailles
Parfum royal de Pline l'Ancien, reconstitué à l'Osmothèque de Versailles
Histoire naturelle, Pline l'Ancien
Histoire naturelle, Pline l'Ancien

Le parfum le plus ancien jamais recréé par l'Osmothèque date du premier siècle : il s'agit du "Parfum royal", dont la recette figure dans l'un des trente-sept volumes de l'Histoire naturelle , écrite par Pline l'Ancien.

Une essence qui compte vingt-sept constituants (généralement, un parfum en contient de dix à quarante, voire plus)... et qui était utilisée à des fins très originales :

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Mais dans quelle mesure peut-ont vraiment recréer un parfum composé il y a des siècles ? Et nos nez contemporains sont-ils capables d'apprécier ces senteurs du fond des âges ? Elisabeth de Feydeau, docteur en Histoire contemporaine , a écrit Les parfums : histoire, anthologie, dictionnaire en 2011 (Robert Laffont) :

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Un usage thérapeutique
Mais quelles sont ces senteurs censées soigner ?

Après le parfum-apéritif, le parfum-médicament : vers le XIIè siècle, une personne inspirée a l'idée de tester le procédé de distillation - inventé au Xè siècle - sur le vin. "Là, on s'est rendu compte que le produit était blanc comme l’eau et fort comme le feu. Pas très bon, mais assez stimulant. On l'a appelé « esprit de vin », devenu ensuite « aqua vitae », l’eau de vie, car c'était un produit très stimulant. ", relate Jean Kerléo.

Rapidement, l'"esprit de vin" est utilisé à des fins médicales : les migraineux s'en frottent les tempes, les malades en absorbent avec du miel, les blessés en appliquent sur leurs plaies... On prête même à ce remède magique des vertus contre la gangrène, ou la peste.

Si la gangrenne est considérable, * & si elle paroît menacer la vie du Malade, on luy fera prendre en même tems pendant trois jours le matin, à jeun, deux ou trois onces d'Esprit de Vin rectifié, en y ajoûtant une once de Syrop de Vin : Au défaut de l'Esprit de Vin, on luy fera prendre un bon verre de bonne Eau de Vie. "* Pierre-Auguste Lemercier, Remèdes contre la peste , 1721 (avec "approbation & privilège du Roy ** " )
Quant à la peste, son odeur est combattue par les parfumeurs qui rapportent des herbes aromatiques pour les brûler dans la ville. Parmi les vinaigres de salubrité, le "vinaigre des quatre voleurs" est particulièrement réputé, pour son odeur forte et la légende qui lui a donné son nom : des détrousseurs de cadavres s'en seraient imprégnés pour pouvoir continuer à perpétrer leurs vols pendant une épidémie de peste.

Un peu de séduction, que diable !

Mais cet alcool, pas très bien distillé, sent un peu la vinasse. Aussi, au XIVè siècle, l'idée vient d'en améliorer l'odeur. C'est ainsi qu'est inventée l'Eau de Hongrie, à la fragrance de romarin, ancêtre de l'eau de Cologne :

- Elisabeth de Pologne, commanditaire de l'eau de Hongrie, par Simone Martini. 1322-1326 -

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Peu à peu, le parfum, sans perdre les vertus hygiéniques qu'on lui prête, devient une marque de statut social. Sous Louis XIV notamment : à Versailles, lieu le plus répugnant du Royaume de France, les nobles fuient l'eau comme la peste (susceptible, à l'instar de l'air, d'être vecteurs de maladie (!)), et n'ont de cesse de se poudrer et de se parfumer pour masquer leur abominable odeur corporelle. Le Roi Soleil lui même, possède une aura... pestilentielle (après la mort du souverain, Madame de Maintenon n'hésite pas à s'en confier à ses proches). Pour autant, tout ce petit monde n'est pas insensible aux bonnes effluves. Jean Kerléo :

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Fin XVIIè, début du XVIIIè siècle, les eaux issues d'une distillation ont toujours la réputation de soigner les maux les plus divers. Un parfumeur italien, après avoir tenté, en vain, de vendre une "Eau de la Reine de Hongrie" et une "Aqua Admirabilis" en Italie (les Italiens, qui possèdent pléthore de citronniers dans leurs jardins, ne sont pas impressionnés par cette odeur fruitée) s'expatrie à Mayence. Succès immédiat auprès des Allemands, qui ne connaissaient pas le citron jusque là, et plébiscitent ce médicament qu'ils trouvent excellent.

Parfums_Eau de Cologne
Parfums_Eau de Cologne

De Mayence, l'inventeur de l'Eau admirable se rend ensuite à Cologne où son neveu, Jean-Marie Farina, développe après lui son industrie d'"Eau admirable de Cologne". Durant la Guerre de Sept ans, les soldats de Louis XV rapportent de Prusse ce parfum : un comptoir important ouvre à Paris en 1808, sur l'initiative des descendants de Jean-Marie Farina.

D'ailleurs, c'est dès 1727 que ce remède secret avait été approuvé par la Faculté de médecine de Paris. Alors, comment s'est effectuée la transition, du parfum-médicament, à l'eau de senteur ? Jean Kerléo :

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Pourtant, si c'est bien Napoléon qui a contribué à rendre le parfum illégitime en tant que médicament, il n'en était pas moins un fervent utilisateur de l'eau de Cologne avec laquelle il se frictionnait dans un but d'hygiène et de bien être, tandis que l'impératrice Joséphine usait et abusait des parfums les plus capiteux de son époque :

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La séduction avant toute chose *Les parfums les plus séducteurs c’est la catégorie de ce qu’on appelle les ambrés, ou orientaux, comme le * *Shalimar de Guerlain, ou * Opium de Yves Saint Laurent etc., beaucoup plus que les eaux de toilette, ça c’est sûr. Vous avez aussi certaines fleurs qui sont plus séduisantes par leur essence, que d’autres. Vous en avez d’autres moins capiteux, mais plus séducteurs. C’est un moyen d’affiner sa personnalité, de la compléter de belle façon.

Jean Kerléo

C'est donc après 1810 que le parfum commence à véritablement devenir objet de séduction, même si, Jean Kerléo le souligne, "il y a toujours eu cette notion de rêve et de séduction ". Le début du XIXè marque celui de la parfumerie moderne, et c'est en 1828 qu'est créée, à Paris, la très fameuse Maison Guerlain, première parfumerie française. A la fin de ce siècle, les progrès de la chimie permettent l'amélioration de certaines techniques : l'extraction au solvant volatil permet désormais d'emprisonner des odeurs de plantes si fragiles qu'on ne pouvait les distiller (comme la rose de Grasse).

L'orgue de Jean Kerléo
L'orgue de Jean Kerléo

D'ailleurs,* "* quand on parle de Marie-Antoinette, oui, elle adorait les parfums, mais sans doute aussi tous les produits végétaux qu’elle sentait. Et donc il y avait de petits produits qui étaient faits de décoction, des eaux de ceci, de cela, qu’on faisait bouillir, mais ça n’allait pas très loin, ce n’était pas très complexe. ", précise Jean Kerléo

La palette des odeurs s'élargit, et avec elle, les appétences des créateurs : parfums capiteux ou subtiles essences, leur but est maintenant de séduire... les séducteurs. Un exercice de charme où l'objet flacon a aussi son mot à dire (quoiqu'en dise Alfred de Musset) qui, au départ, "joue [même] plus que le parfum dans le domaine de la séduction ", à en croire Jean Kerléo :

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Mais le parfumeur de préciser que le but de l’Osmothèque n'est pas de retrouver ou de recréer les flacons initiaux, contrairement à celui du Musée International de la Parfumerie, situé à Grasse : "Nous, ce que nous avons là, c’est simplement des flacons qui illustrent les parfums que nous avons à l’Osmothèque, et qui nous sont confiés par des marques. A part quelques exceptions, comme le coffret des parfums de Poiret, qui était le premier couturier à faire des parfums ."

A respirer cette myriade d'odeurs délicates, à recueillir ces confidences de spécialistes, à découvrir, sur la Toile, la fascination qu'éprouvaient certains grands penseurs pour les parfums,... on en vient à se demander s'il est encore possible de séduire... sans odeur. Jean Kerléo le croit, qui se plaît à se remémorer la demande d'un client japonais pour qui la définition du parfum idéal était "une femme, la peau d'une femme, mais qui n'a pas d'artifices du tout, qui sent naturellement bon. Car beaucoup de Japonais n'aiment pas les parfums. "

Mais pour d'autres… Le parfum, "indispensable accessoire"... Elisabeth de Feydeau :

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> Emissions à réécouter :

> Retrouvez aussi notre sujet de la Saint Valentin 2012, "Ces romans qui font l'amour"