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Histoires d'arnaques : du mail du prince nigérian aux "lettres de Jérusalem"

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Dans cette illustration de 1827, trois pickpockets détroussent un gentleman.
Dans cette illustration de 1827, trois pickpockets détroussent un gentleman.
© Getty - Science & Society Picture Library

C'est un courriel qui atterrit dans la partie spams de votre boîte mail : un prince nigérian vous propose de l'aider à récupérer sa fortune en échange d'un dédommagement. Une arnaque bien connue, qui puise son inspiration dans une escroquerie du XVIIIe siècle nommée "lettres de Jérusalem".

Monsieur,   
Vous serez sans doute étonné de recevoir cette lettre d’un inconnu qui vient réclamer de vous un service : mais dans la triste position où je me trouve, je suis perdu si les honnêtes gens ne viennent pas à mon secours ; c’est vous dire que je m’adresse à vous, dont on m’a dit trop de bien pour que j’hésite un instant à vous confier toute mon affaire... 

Un énième spam reçu dans votre boîte mail que vous auriez supprimé sans une once d'hésitation, malgré la lucrative promesse de 50 000 euros ? Pas du tout. Il s'agit ici d'une escroquerie remontant au XVIIIe siècle et dont les tristement fameux courriels type "prince nigérian" ne sont que les lointains descendants. Dans sa forme moderne, l'arnaque nigériane type, aussi nommée fraude 419, a en effet un ton un peu moins emprunté : 

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Avant qu'il n'ait été grièvement blessé par les rebelles, urgemment conduit à l'hôpital, il m'a fait savoir qu'il avait déposé 5 000 000 $ dans une mallette dans une société de sécurité basée à Abidjan. Le directeur de la société m'a confirmé l'existence de cette mallette dans leur établissement. De peur de perdre cet argent, je sollicite l'aide de quelqu'un afin de transférer ce seul bien que mon père m'a légué dans un pays étranger pour investir car la situation en Côte d'Ivoire est toujours incertaine….

Au rang des escroqueries en ligne, la fraude 419 (du numéro de l'article du code nigérian sanctionnant ce type de fraude) est sans nul doute la plus connue. Son principe est finalement assez simple : en abusant de la crédulité des récipiendaires du courriel, les arnaqueurs en profitent pour lui soustraire une somme d’argent en contrepartie d’un généreux dédommagement à venir… qui bien sûr n’arrive jamais.

Avant Internet : l’arnaque aux lettres de Jérusalem au XVIIIe siècle

Ces escroqueries n'ont bien évidemment pas attendu l’apparition d’Internet pour exister, comme le montre cette lettre du “Prince Jones Dimka” de 1995… adressé par courrier : 

Exemple d'arnaque nigériane expédié par courrier postal en 1995
Exemple d'arnaque nigériane expédié par courrier postal en 1995
- Morburre - CC BY-SA 3.0

Elles essaimaient déjà dès la fin du XVIIIe siècle. En 1836, le célèbre Eugène-François de Vidocq, ancien délinquant et bagnard devenu chef de la Sûreté nationale pendant la Restauration, rédige un ouvrage intitulé Les Voleurs dans lequel il “dévoile les ruses de tous les fripons et destiné à devenir le vademecum de tous les honnêtes gens”. 

Il y entreprend alors de conter la façon dont des prisonniers envoient chaque jour des lettres d'escroquerie, nommées en argot des voleurs "lettres de Jerusalem". Dans ces courriers, les malfrats ciblent "des personnes riches habitant la province", auxquelles ils assurent qu’ils ont connaissance de l’existence d’un trésor caché. Ils sont évidemment dans l'incapacité d'y d’accéder et réclament l’aide, contre l'assurance de récupérer une partie de la fortune dissimulée. 

L’ex-bagnard devenu policier précise que ces lettres sont souvent adressées à des nostalgiques de l’Ancien régime, souvent plus crédules : 

Sur cent lettres de ce genre, vingt étaient toujours répondues. On cessera de s’étonner si l’on considère qu’elles ne s’adressaient qu’à des hommes connus par leur attachement à l’ancien ordre des choses, et que rien ne raisonne moins que l’esprit de parti. On témoignait d’ailleurs au mandataire présumé cette confiance illimitée qui ne manque jamais son effet sur l’amour-propre.

Portrait d'Eugène-François Vidocq, par Marie Gabriel Coignet, Musée Carnavalet.
Portrait d'Eugène-François Vidocq, par Marie Gabriel Coignet, Musée Carnavalet.
- Via Wikimedia Commons

Vidocq, dans ses mémoires (Les Mémoires de Vidocq, Nouveau Monde éditions), dresse une copie de cette lettre-type, dont la construction est parfaitement similaire à celles des fameux courriers de prince nigérian : 

Vous serez sans doute étonné de recevoir cette lettre d’un inconnu qui vient réclamer de vous un service : mais dans la triste position où je me trouve, je suis perdu si les honnêtes gens ne viennent pas à mon secours ; c’est vous dire que je m’adresse à vous, dont on m’a dit trop de bien pour que j’hésite un instant à vous confier toute mon affaire. Valet de chambre du marquis de [...], j’émigrais avec lui. Pour ne pas éveiller les soupçons, nous voyagions à pied et je portais le bagage, y compris une cassette contenant seize mille francs en or et les diamants de feue madame la marquise. Nous étions sur le point de rejoindre l’armée de [...] lorsque nous fûmes signalés et poursuivis par un détachement de volontaires. Monsieur le marquis voyant qu’on nous serrait de près, me dit de jeter la casse dans une mare assez profonde…

La lettre, évidemment, explique les pérégrinations du faux valet qui l’ont conduit à se retrouver enfermé à la prison du Bicêtre, à Paris, avant de solliciter l’aide de son destinataire en échange de l’emplacement du fameux trésor. Les victimes étaient nombreuses, comme le précise Vidocq : “On peut se rappeler encore l’aventure de ce marchand de draps de la rue des Prouvaires, surpris minant une arche du Pont-Neuf, sous laquelle il croyait trouver les diamants de la duchesse de Bouillon”.  

En 1991, France Culture proposait une série de 20 émissions, "Héros du roman noir français". Le premier volet racontait la vie de Vidocq, qui exista réellement. Aventurier, bagnard, policier puis détective privé, le personnage fascine :

Sue, Dumas, Feval, Hugo, Balzac, et tous les autres ils ne m'ont pas donné un sou de droits d'auteur. Pourtant c'est moi qui ai mis le crime à la mode ! [...] Vidocq aventurier ? Peut-être, Vidocq mouchard ? Jamais. Hableur et menteur ? Parfois... Mais Vidocq bon policier : toujours !

Vidocq : "C'est moi qui ai mis le crime à la mode !" (Les Nuits de France Culture, 12/02/2017)

30 min

Au XVIe siècle : délivrer une princesse espagnole 

Les lettres de Jérusalem elles-mêmes ne sont évidemment qu’une variante d’une escroquerie plus ancienne encore : la “prisonnière espagnole”, qui remonte au XVIe siècle. Tout comme pour l’arnaque précédente, on fait miroiter à la victime une récompense tout en l’incitant à dépenser une somme d’argent pour en bénéficier. La prisonnière espagnole implique cependant une dimension “romantique” : on fait croire à un riche noble ou bourgeois qu’une princesse imaginaire est retenue par des turcs, et qu’il faut payer sa rançon. Cerise sur le gâteau, la princesse délivrée allait même accorder sa main à son sauveur ! 

Au même titre que les lettres de Jérusalem, il existe une version contemporaine de l'arnaque de la "prisonnière espagnole" : sur les sites de rencontre, de prétendues jeunes femmes contactent ainsi des hommes en mal d’amour et, après avoir gagné leur confiance, juste avant leur rencontre, demandent de l’argent en urgence pour pouvoir se rendre sur les lieux... quand ce n'est pas carrément une rançon pour ne pas diffuser des photographies intimes. En 2016, dans les Pieds sur Terre, Olivier témoignait ainsi de la façon dont il avait été victime de piège à la webcam : 

Sur Skype j'ai vu qu'un bandeau rouge venait d'apparaître avec marqué 'Enregistrement en cours'. La webcam se coupe. Là je reçois un message tu viens de te faire piéger, ne coupe surtout pas la conversation. Je me dis, 'Je suis mal, qu'est-ce qu'il va m'arriver encore' ? Il relance la webcam, j'accepte et là je revois la vidéo de moi en boucle. [...] Il me dit qu'il veut 1500 euros.

Sexe, mensonges et vidéo (Les Pieds sur Terre, 02/03/2016)

28 min

En France, les faux princes nigérians et autres consorts sont à l'origine de nombreuses arnaques. Dans son rapport “Les Débits frauduleux sur compte bancaire” publié en mai 2018, l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales” constate que 1,2 millions de ménages ont déclaré avoir subi une escroquerie bancaire en 2016 en France. Un chiffre qui a plus que doublé en l’espace de six ans, du fait de la démocratisation des moyens de paiement en ligne.