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Histoires de peintures : de Manet à Titien

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L'Olympia de Manet (à gauche) et la Vénus d'Urbino du Titien (à droite), côte à côte au Palais des Doges de Venise lors d'une exposition en 2013
L'Olympia de Manet (à gauche) et la Vénus d'Urbino du Titien (à droite), côte à côte au Palais des Doges de Venise lors d'une exposition en 2013
© AFP - Giuseppe Cacace

histoires de peintures. Plutôt que de suivre le cours de l'histoire de l'art, Daniel Arasse propose le titre "De Manet à Titien". Pour son tableau "Olympia", le peintre Edouard Manet se serait inspiré directement de l'oeuvre du Titien "La Vénus d'Urbin". Pourquoi l'historien de l'art joue t-il la carte de l'anachronisme ?

Comment passe-t-on de Manet à Titien ? Cette filiation que nous propose Daniel Arasse n'est pas supposée, puisque Edouard Manet a vu La Vénus en 1857 lors d'un voyage à Florence. A son retour à Paris, il en fait une copie et va s'en nourrir pour réaliser son Olympia en 1863. La peinture étant anachronique par rapport à son propre temps, Arasse poursuit sa quête et cherche à trouver comment fonctionne la Vénus d'Urbin pour comprendre ce qui a pu attirer Manet.

Histoires de peintures de Daniel Arasse : De Manet à Titien

17 min

Un tableau extrêmement médité

Lorsque Titien peint la Vénus d'Urbin, il a cinquante ans. Bien qu'il ait déjà réalisé un grand nombre du nus féminins, c'est son premier nu féminin couché. Se lancer dans une telle oeuvre, à cet âge, suppose une grande réflexion quant à sa réalisation analyse Daniel Arasse.

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Vénus d'Urbin, huile sur toile de Titien peinte en 1534 à Venise. A voir à la Galerie des Offices à Florence
Vénus d'Urbin, huile sur toile de Titien peinte en 1534 à Venise. A voir à la Galerie des Offices à Florence

Il y a au premier plan ce corps magnifique de jeune femme nue, et à coté, dans le fond, "un tableau dans le tableau". Cette salle, dans laquelle s'affairent deux servantes, nous donne notre place par rapport au tableau, puisqu'il y a une perspective. Comment lier ces deux espaces ? La conclusion à laquelle aboutit Daniel Arasse, c'est que le corps de la Vénus se trouve entre deux espaces. D'une part, la salle peinte au fond avec la perspective qui nous place en face du tableau, et d'autre part, l'espace "réel" depuis lequel l'on se trouve pour regarder le tableau. Dès lors, où se trouve alors le corps de la Vénus ?

Le lieu du corps de Vénus, c'est la toile du tableau de Titien. Elle n'occupe pas d'autre espace que celui-là. Son lieu, c'est la surface de la toile.

"J'avais oublié Manet !"

Arrivé à ce stade de sa réflexion, pour revenir à Manet, Daniel Arasse s'appuie sur les travaux de l'historien américain Michael Fried et son ouvrage "The Facingness of Painting". Ce livre analyse le propre de la modernité de la peinture de Manet : tout le tableau doit faire face au spectateur qui le contemple. Aussi bien Olympia que le simple bouquet de fleurs que porte la servante noire. C'est alors que Daniel Arasse comprend ce qui lie les deux œuvres :

Olympia, huile sur toile peinte par Edouard Manet en 1863 à Paris. A admirer au musée d'Orsay à Paris.
Olympia, huile sur toile peinte par Edouard Manet en 1863 à Paris. A admirer au musée d'Orsay à Paris.

A cette lecture, je me suis dit que je comprenais ce que Manet a vu dans la Vénus d'Urbin, et pourquoi il a été chercher ce nu-là, qui n'est pas le plus somptueux de Titien, mais sans doute le plus théorique. (...) Manet avait perçu l'opération même de Titien, qui consistait à faire que le nu n'ait pas d'autre lieu que la surface de la toile. Dès le XIIe siècle, Boschini disait d'ailleurs de Titien qu'il préparait la peinture comme un lit. Effectivement, ce lit est la toile elle-même. Je suis désormais persuadé que c'est ce qu'a vu Manet, et que c'est pour cela qu'il a choisi ce tableau et non pas la Maya nue de Goya, ou la Danaé de Titien, ou encore un nu de Rubens, mais la Vénus d'Urbin, son premier nu, où est faite l'opération théorique de la naissance du nu féminin. Manet l'a vu, et se l'est approprié au point de le démontrer.

Daniel Arasse, passeur de génie

Jamais quelqu’un n’avait aussi bien parlé de la peinture, tout style et toute époque confondue. Avant sa disparition en 2003, il avait enregistré pour France Culture, une « Histoire de la peinture » qui est devenue une référence dans le monde entier.

Daniel Arasse
Daniel Arasse
© Radio France - Capture d'écran

Daniel Arasse vous guide à travers cinq siècles d’Histoire de la peinture. Il vous prend par la main et vous emmène au plus près de toiles de grands maîtres en développant une approche didactique mêlant ses propres découvertes, son étonnement parfois, à la rigueur de la démonstration et à la précision du trait. Né en 1944 à Alger, élève de l’École normale supérieure, puis de l’école française de Rome de 1971 à 1973, il a consacré l’essentiel de ses études et de ses publications à l’art de la Renaissance italienne, dont il était le meilleur spécialiste français. Grand conférencier qui savait capter son auditoire, il rencontra la radio en 2001. Et France Culture, sous l’impulsion de Laure Adler, lui confia une émission mensuelle : "Art et essais". Mais « son plus beau cadeau », selon Bernard Comment, son ami et producteur de l’émission « Histoires de peintures », fut une cette "Histoire de la peinture", diffusée sur France Culture en vingt-cinq épisodes à l'été 2003. En compagnie du réalisateur Jean-Claude Loiseau et des techniciens en studio, Bernard Comment restait souvent électrisé devant la voix de Daniel Arasse, qui donnait à voir toute une série de tableaux et de fresques et faisait naître l’envie de "se précipiter pour les contempler autrement."