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Histoires de peintures : le rien est l'objet du désir

Par
Le Verrou, peinture de Jean-Honoré Fragonard réalisée en 1777 / Wikipédia
Le Verrou, peinture de Jean-Honoré Fragonard réalisée en 1777 / Wikipédia

Vingt-quatrième émission d'une série de vingt-cinq causeries par l'historien d'art Daniel Arasse qui éclaire dans cet épisode le tableau Le Verrou de Jean-Honoré Fragonard, et rend compte de l'utilisation du miroir en peinture.

Daniel Arasse s'étonne et s'amuse qu'un spécialiste de la peinture de Fragonard puisse voire dans toute la partie gauche du tableau Le Verrou, "rien". Or il s'agit quand même "de la moitié du tableau", donc ce rien "est la chose elle-même' nous explique Daniel Arasse : "Il apparaissait étrangement que ce rien en fait c'était l'objet du désir."

Histoires de peintures de Daniel Arasse : Le rien est l'objet du désir

17 min

Le drapé, comble de la peinture

Ce rien, cette moitié du tableau, "ce n'est rien d'autre que de la peinture, c'est du drapé, le drapé on sait bien que c'est le comble de la peinture" rappelle Daniel Arasse. Ce tableau Le Verrou est l'exemple même de "l’innommable" en peinture selon lui, "en ce sens qu'on ne peut pas le nommer". Car quand on commence à nommer les choses, on devient vulgaire au contraire de la peinture.

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Le résultat de cet innommable de la peinture, dont le Fragonard me paraît un bon exemple, c'est que la peinture est toujours dans le statut d'objet du désir puisque je prends comme sujet d'étude de décrire ou de parler sur la peinture qui est ce qui échappe précisément à l'écriture ou au discours. Donc, la peinture reste toujours objet du désir, plus j'en parle, plus je serai amené à en parler, c'est inévitable puisque à chaque fois que j'en parle je la restaure comme ce qui échappe à ce que j'en dis.

Daniel Arasse essaye alors de comprendre la fascination des historiens de l'art pour la peinture, forme artistique que l'on ne peut traduire en mots et qui semble si fluide, sans rupture dans les couleurs, en fait "cette fascination première c'est de l'ordre de la fascination du regard de l'enfant devant le réel pas encore devenu monde." Et toujours cette absence de mots possibles pour en parler justement.

Le miroir, modèle du peintre

A l'affût des détails dans la peinture, Daniel Arasse rappelle les usages du miroir par les peintres dès le XVème siècle. Le miroir montre forcément l'envers de ce que l'on voit. Le miroir est aussi l'un des attributs de l'Immaculée Conception.

Détail de "L'Immaculée Conception" par Il Garofalo (1481-1559).
Détail de "L'Immaculée Conception" par Il Garofalo (1481-1559).
© AFP - Electa/Leemage

Dans cette recherche des détails, Daniel Arasse s'est intéressé plus particulièrement dans le tableau de L'Immaculée Conception du peintre Il Garofalo, au miroir de quelques centimètres qui renvoie un visage à peine visible, comme un autoportrait du peintre. Or le miroir de la Vierge se doit d'être sans tache et d'ailleurs vu l'installation initiale du tableau derrière l'autel d'une église d'un couvent, il ne pouvait pas être vu des sœurs qui venaient prier.

Le miroir montre toujours ce que nous ne voyons pas de ce que nous voyons, ce que nous ne voyons pas dans ce que nous voyons.

Daniel Arasse, passeur de génie

Jamais quelqu’un n’avait aussi bien parlé de la peinture, tout style et toute époque confondue. Avant sa disparition en 2003, il avait enregistré pour France Culture, une « Histoire de la peinture » qui est devenue une référence dans le monde entier.

Daniel Arasse
Daniel Arasse
© Radio France - Capture d'écran

Daniel Arasse vous guide à travers cinq siècles d’Histoire de la peinture. Il vous prend par la main et vous emmène au plus près de toiles de grands maîtres en développant une approche didactique mêlant ses propres découvertes, son étonnement parfois, à la rigueur de la démonstration et à la précision du trait. Né en 1944 à Alger, élève de l’École normale supérieure, puis de l’école française de Rome de 1971 à 1973, il a consacré l’essentiel de ses études et de ses publications à l’art de la Renaissance italienne, dont il était le meilleur spécialiste français.

À réécouter : Daniel Arasse (1944-2003)
59 min

Grand conférencier qui savait capter son auditoire, il rencontra la radio en 2001. Et France Culture, sous l’impulsion de Laure Adler, lui confia une émission mensuelle : "Art et essais". Mais "son plus beau cadeau", selon Bernard Comment, son ami et producteur de l’émission « Histoires de peintures », fut une cette "Histoire de la peinture", diffusée sur France Culture en vingt-cinq épisodes à l'été 2003. En compagnie du réalisateur Jean-Claude Loiseau et des techniciens en studio, Bernard Comment restait souvent électrisé devant la voix de Daniel Arasse, qui donnait à voir toute une série de tableaux et de fresques et faisait naître l’envie de "se précipiter pour les contempler autrement."