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Histoires de peintures : Pour une histoire rapprochée de la peinture

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La Sainte Face ou le Voile de Véronique  du peintre Francisco de Zurbarán
La Sainte Face ou le Voile de Véronique du peintre Francisco de Zurbarán
© Getty - Quim Llenas

Histoire de peintures. Daniel Arasse raconte que son intérêt pour le détail a commencé en photographiant des tableaux pour la préparation de ses cours. La révélation dans les toiles "d'anomalies" réactive alors la curiosité pour l'oeuvre et alerte l'historien sur ses significations cachées.

La quête du détail se poursuit pour Daniel Arasse, toujours dans l'élaboration de son travail photographique, qui change son rapport à l'oeuvre. Celui-ci offre un temps de contemplation beaucoup plus long. Le regard au bout d'un moment devient "flottant et n'est plus en quête de l'information à capter". Mais il attend au contraire, que quelque chose du tableau vienne se montrer.

Histoires de peintures de Daniel Arasse : Pour une histoire rapprochée de la peinture

16 min

Cette exposition prolongée au regard, que ne permet pas forcément une relation muséale à l'oeuvre, implique du coup pour Daniel Arasse, une nouvelle histoire de la peinture : une histoire de près. Le regard rapproché fait surgir les détails que l'historien de l'art classe dans plusieurs catégories.

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Le détail iconique

C'est à dire le détail qui fait image et qui est lié en général au message que souhaite faire passer le tableau. Daniel Arasse pour l'expliquer, prend l'exemple d'une Vierge à l'enfant, tableau de Carlo Crivelli qu'il a vu dans un musée américain.

Vièrge à l'enfant, tableau de Carlo Crivelli peint vers 1480
Vièrge à l'enfant, tableau de Carlo Crivelli peint vers 1480
© Getty - UniversalImagesGroup

Je me suis dit : "C'est incroyable, il y a une mouche sur le tableau !" J''étais vraiment scandalisé, des mouches dans un musée américain ! Bien sûr, en me rapprochant du tableau je me suis rendu compte que je m'étais fait avoir par la mouche de Crivelli. J'aurais dû le savoir, la mouche est un thème à Giotto, un motif ancien de la peinture. J'ai été pris par la valeur iconique du détail de la mouche. Chez Crivelli, la mouche est évidemment la pourriture, le mal.

Le détail pictural

Au contraire du détail iconique, le détail pictural correspond au moment où la peinture se montre, c'est à dire ce moment qui ne relève pas de la représentation mais va vers l'image dans sa puissance de figurabilité. Pour mieux comprendre, il se tourne vers le tableau de Francisco Zurbaran, "La mort d'Hercule".

La mort d'Hercule (1637), peinture de Francisco de Zurbarán, peintre du siècle d'or espagnol / Wikipédia
La mort d'Hercule (1637), peinture de Francisco de Zurbarán, peintre du siècle d'or espagnol / Wikipédia

Hercule est brûlé dans sa tunique. Les flammes se répandent sur le sombre du tableau sous forme de gouttes de peinture. J'avais photographié photographié ce tableau dont le détail devient presque un tableau à lui tout seul, un tableau étrangement contemporain. Ainsi, le détail pictural est de l'ordre de la tache, de la macchia, et ne renvoie plus au message du tableau en général, comme le détail iconique qui condense le système du tableau, mais au contraire défait l'ensemble du tableau. Il a un effet dislocateur. Car si on le remarque, on est fasciné par rien. C'est-à-dire rien au sens étymologique, par la "chose". "Rien" viens de res, la chose. On est est fasciné par rien de représenté, mais par cette chose qui représente. Il y a donc une belle dialectique entre le détail pictural et le détail iconique.

Daniel Arasse distingue enfin deux autres types de détails : le particolare et le dettaglio. Le détail-particolare est celui qui fait partie d'une figure, d'un objet, "un endroit particulier de la chose représenté" (comme par exemple un pied ou des larmes) ; le détail-dettaglio pointe lui l'action du sujet et isole le détail, car "tout comme le boucher qui découpe le détail [...] Le spectateur détaille le tableau, il le découpe". Ces quatre éléments pouvaient lui permettre de construire une réflexion :

Je crois que la pratique habituelle de l'histoire de l'art consiste à éteindre le détail. L'historien est un peu comme le pompier du détail. Un détail est choquant, il faut l'éteindre, venir l'expliquer pour que tout soit à nouveau lisse. La fonction du détail est de nous appeler, de faire écart, de faire anomalie. L'histoire iconographique tend à penser que tous les détails sont normaux. Or ce qui m'intéressait, en tant que petit obsessionnel, c'était au contraire de dire que ce n'est pas normal, et de chercher les possibilités de cette anomalie. A ce moment-là s'ouvre une histoire rapprochée qui implique autant de lectures de documents, et peut-être même plus, qu'une histoire de loin.

Daniel Arasse, passeur de génie

Jamais quelqu’un n’avait aussi bien parlé de la peinture, tout style et toute époque confondue. Avant sa disparition en 2003, il avait enregistré pour France Culture, une « Histoire de la peinture » qui est devenue une référence dans le monde entier.

Daniel Arasse
Daniel Arasse
© Radio France - Capture d'écran

Daniel Arasse vous guide à travers cinq siècles d’Histoire de la peinture. Il vous prend par la main et vous emmène au plus près de toiles de grands maîtres en développant une approche didactique mêlant ses propres découvertes, son étonnement parfois, à la rigueur de la démonstration et à la précision du trait. Né en 1944 à Alger, élève de l’École normale supérieure, puis de l’école française de Rome de 1971 à 1973, il a consacré l’essentiel de ses études et de ses publications à l’art de la Renaissance italienne, dont il était le meilleur spécialiste français. Grand conférencier qui savait capter son auditoire, il rencontra la radio en 2001. Et France Culture, sous l’impulsion de Laure Adler, lui confia une émission mensuelle : "Art et essais". Mais "son plus beau cadeau", selon Bernard Comment, son ami et producteur de l’émission « Histoires de peintures », fut une cette "Histoire de la peinture", diffusée sur France Culture en vingt-cinq épisodes à l'été 2003. En compagnie du réalisateur Jean-Claude Loiseau et des techniciens en studio, Bernard Comment restait souvent électrisé devant la voix de Daniel Arasse, qui donnait à voir toute une série de tableaux et de fresques et faisait naître l’envie de "se précipiter pour les contempler autrement."