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Hommage à Hans Küng

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Le théologien suisse Hans Küng (1928-2021)
Le théologien suisse Hans Küng (1928-2021)
© Getty - P/F/H/ullstein bild

Le Journal des idées. Le brillant théologien catholique, contestataire et moderne, est mort le 6 avril à l’âge de 93 ans.

"Sa vie a été marquée par d’incessantes confrontations avec la hiérarchie" rappelle Nicolas Weill dans Le Monde. Il revendiquait cette "fidélité turbulente" en soulignant que "c’est toujours de l’intérieur qu’il a entendu incarner sa catholicité critique_, face à la désertion des lieux de culte, la sécularisation croissante de la société, la raréfaction drastique des candidats au séminaire et la vague de révélation d’agressions sexuelles de la part de prêtres_".

Autre pomme de discorde, le célibat des prêtres, qu’il estimait relever exclusivement d’un "charisme" volontaire, et nullement d’une obligation. Küng le jugeait contraire aux droits de l’homme. Pour lui, il était le signe de l’inadéquation foncière de la hiérarchie catholique à l’évolution des mœurs.

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Et la cause principale de la pédophilie dans l’institution... À bien des égards, il estimait l’évolution de l’Église en régression par rapport aux avancées de Vatican II. Présent au concile à la demande de Jean XXIII, tout comme son collègue de la faculté de théologie de Tübingen, Joseph Ratzinger - devenu pape en 2005 sous le nom de Benoit XVI - il participera à ses travaux pendant trois ans, de 1962 à 1965. Le constat d’échec, il le dresse dans un ouvrage cinglant : Peut-on encore sauver l’Église ? (Seuil). C’est aussi l’encyclique Humanae vitae (1968), condamnant toute forme artificielle de régulation des naissances, qu’il estime détourner de nombreux catholiques - notamment jeunes - de fréquenter les églises. 

La curie romaine a provoqué cette sécularisation contre la religion.

Il se sent proche de la "nouvelle théologie" française, "où se profile l’aggiornamento de l’Église" : Teilhard de Chardin, Henri de Lubac et surtout Yves Congar "auquel le lie une amitié parfois orageuse – tous théologiens bientôt condamnés par Rome". 

Dans cette atmosphère du Paris des années 1950, il s’initie à la philosophie en lisant Sartre, mais aussi à la dialectique hégélienne, qu’il considère comme l’expression même de la pensée moderne.

À réécouter : Hans Küng, ou la catholicité critique

Son attrait pour l’œcuménisme l’amène à s’engager dans les voies ouvertes par le théologien protestant et hostile au régime hitlérien Rudolf Bultmann, ainsi que par Karl Barth, auquel il consacre sa thèse, soutenue à la Sorbonne en 1957. Il s’inspire de leur mise en valeur du Jésus historique "tel que le restituent les outils de la critique biblique, contre le Dieu platonicien et figé, légué par la philosophie hellénistique reprise par les Pères de l’Église". Cette figure réelle de l’homme de Nazareth s’est retrouvée presque ensevelie sous l’histoire deux fois millénaires d’une religion qui s’est diffusée dans l’ensemble de l’humanité – un humain sur trois est chrétien – et aujourd’hui, souligne le théologien dans un livre sobrement intitulé Jésus (Seuil), "beaucoup, beaucoup trop de choses sont chrétiennes : Églises, écoles, partis politiques, et naturellement l’Europe, l’Occident, le Moyen Âge…" Or, ce qui est commun à toutes ces entités et à toutes ces histoires, c’est la vie et l’enseignement de Jésus, qui fait que le christianisme ne peut se dissoudre dans une sorte de morale élémentaire et à vocation vaguement universelle – voire impérialiste – où l’on passe, dans le meilleur des cas, "d’un Che Guevara avec le look de Jésus à un Jésus ayant les traits de Che Guevara". Et de rappeler que les premiers chrétiens s’opposaient farouchement à l’admission de leur Christ dans un panthéon, préférant, fût-ce au prix de leur vie, être accusés d’athéisme.

L'Église, "une institution médiévale"

"Dans un style à la fois mordant et savant", Hans Küng va produire des dizaines d’ouvrages, dont une trilogie sur les religions du monde : Le Judaïsme (Seuil, 1980), Le Christianisme (Seuil, 1994), L’Islam (Cerf, 2010), jusqu’à son plaidoyer pour le droit à mourir en paix (La Mort heureuse, Seuil, 2015). Un peu à la manière de ses contemporains - estime Nicolas Weill dans son bel hommage - l’épistémologue Thomas Kuhn ou Michel Foucault, "Hans Küng a conçu sa théologie et l’histoire de l’Église comme une succession de cinq "paradigmes" (le paradigme originel judéo-chrétien, le paradigme hellénistique, le paradigme romain catholique du Moyen Age, la Réforme et la modernité). Voilà pourquoi s’arc-bouter au système romain du XIe siècle, fût-ce au prix de restreindre la communauté des croyants à un "petit troupeau" de fidèles, était d’après lui un non-sens".

Dans la page Débats de La Croix, Jean-Louis Schlegel et Jean-Robert Armogathe évoquent son héritage intellectuel. Le premier, qui l’a traduit et édité au Seuil revient sur les polémiques – contre Jean-Paul II, la Curie ou l’Église comme institution "médiévale" – des questions qui demeurent d’actualité. Il souligne que juste après le concile Vatican II, Hans Küng met en cause le dogme de l’infaillibilité pontificale, inventé par un XIXe siècle antimoderne et qu’il combattra toute sa vie, notamment dans son livre Infaillible ? Une interpellation (1970). Ce qui ne l’empêchera pas d’accueillir avec joie l’élection du pape François en 2013, qui lui adresse alors une "lettre fraternelle" et avec lequel l’échange durera.

Pour l’avoir plusieurs fois rencontré, je peux dire qu’il était habité par un sincère souci pour l’Église. Il l’a exprimé avec ses qualités – une impressionnante culture, un don de synthèse et d’expression tout à fait remarquables – et ses défauts : arrogant en apparence, brillant, provocant...      
Jean-Louis Schlegel

Dans son livre sur Jésus, une réponse au Jésus de Nazareth de Joseph Ratzinger - alors Benoît XVI - qui promeut un Jésus très « divinisé », loin du personnage historique des évangiles, il revient sur l’homme révélé par les études historiques, et sur son message. Nombreuses sont les religions qui tiennent un discours émancipateur et de salut pour l’humanité : les juifs, les musulmans, les hindous, les bouddhistes, les humanistes comme les athées. Mais, insiste le professeur de théologie œcuménique, "il n’y a de christianisme que là où le souvenir de Jésus Christ est activé dans la pensée et dans la pratique". Et parce que "Jésus est en personne, le programme du christianisme", Hans Küng revient sur la vie et la mort, les paroles et paraboles, les actes et le comportement de ce juif "laïc ordinaire" qui aura "pris la plupart de ses matériaux dans le domaine de la vie quotidienne et non dans celui du sacré » pour diffuser dans un « message amical et joyeux" sa promesse d’un avenir meilleur au prix d’une « conversion » essentielle : épouser la cause de Dieu dans le monde. Non pas celle de la souveraineté hiératique et immuable que les monothéismes ont reléguée dans une transcendance d’où l’histoire humaine apparaît comme négligeable, dont le cours ne pourrait être changé. Mais celle d’une grâce inconditionnelle "en faveur notamment des égarés et des misérables".

C’est la singularité de ce message qu’explore Hans Küng, sa dimension originaire de scandale : reconduire l’humanité à son envergure divine. Dans notre époque désenchantée, où les dieux se sont retirés en abandonnant le terrain aux faux prophètes ou aux raidissements fondamentalistes des religions, il résonne avec une vigueur renouvelée.

À réécouter : Hans Küng / Revue Etudes

Le Journal des idées de Jacques Munier est proposé uniquement en version numérique pendant le mois d'avril, vous retrouverez toutes ses diffusions précédentes et à venir ici.