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Homophobie en fac de droit : un précédent misogyne il y a 70 ans... le café du commerce en moins

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Plus de sept ans après son inscription dans la loi française, le mariage pour tous continue de cristalliser les positions homophobes les plus crues.
Plus de sept ans après son inscription dans la loi française, le mariage pour tous continue de cristalliser les positions homophobes les plus crues.
© Getty - Jeffrey Hamilton

Les propos d'un professeur de droit de Paris I qui a comparé le mariage pour tous à de la zoophilie font un tollé. Dans le passé, d'autres enseignants ont pu pousser une parole réactionnaire, et par exemple misogyne, depuis le droit. C'était le cas d'Henri Mazeaud. Mais ici, est-ce encore du droit ?

Il y a quelques jours, Aram Mardirossian, un professeur de droit à la Sorbonne de 50 ans, a donc assimilé homosexualité et zoophilie. Dans un amphithéâtre de Paris I. En plein cours, devant ses étudiants. Et donc en vidéo puisque, Covid oblige, le cours était aussi diffusé sur la plateforme Zoom en distanciel. Le Professeur de droit a naturellement suscité un scandale avec ces propos homophobes qui ne relèvent ni de la pédagogie du droit, ni d’un éclairage de l’histoire de la doctrine. Des propos qui, outre qu’ils sont résolument réactionnaires, ressortent donc entièrement de son avis personnel, sans rapport avec sa position d’enseignant. De quoi donner une vigueur supplémentaire au tollé.

Très vite, l’université parisienne a fermement condamné les propos tenus par l’enseignant dans l’enceinte de son cours : “Les principes de liberté d’expression et d’indépendance des professeurs d’université, aussi fondamentaux qu’ils soient, ne sauraient abriter des propos de nature discriminatoire”, écrit dans un communiqué Paris I. La fac a aussitôt convoqué l’enseignant tandis qu’une poignée de défenseurs de l’enseignant déploraient l’avènement de “la police de la pensée à l’université” - c’est-à-dire, la censure, vieille antienne du “politiquement correct”.

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"J’ai une jument, je l’adore, je ne peux pas l’épouser, c’est un scandale"

On peut visionner l’extrait vidéo du cours, qui circule sur les réseaux sociaux. Ou décortiquer les propos tenus par l’enseignant sur la légalisation du mariage pour tous, en 2013, qui prévenait ses élèves : non, promis, ce n’était pas “de la polémique pour la polémique”. Verbatim :

L’un des principaux fondements [du mariage pour tous, NDLR] c’est la discrimination. C’est de dire: “Un homme et une femme peuvent se marier, c’est discriminant que deux hommes ou deux femmes ne puissent pas faire de même”, n’est-ce pas? Sur le strict plan juridique, cela a été l’argument principal [...] Demain, après-demain, dans dix ans, vingt ans, trente ans, il va y avoir quelqu’un, c’est obligé... alors ça viendra probablement des pays nordiques une fois de plus [...] il va y avoir forcément quelqu’un un jour qui va aller devant un tribunal et qui va dire: “Voilà, je suis discriminé, j’ai une jument, je l’adore, je ne peux pas l’épouser, c’est un scandale, c’est une discrimination.

Et le juriste de s’inquiéter : à quand une “personnalité juridique” pour la jument ?

Mais on peut aussi éclairer la polémique, aussi prévisible qu’immédiate, en remontant le temps. Et rappeler que ce n’est pas la première fois que, depuis un temple du droit, des enseignants pourfendent dans le cadre académique des évolutions sociétales. En 2020, c’est ainsi le mariage pour tous qui tombe dans le viseur de ce professeur de droit, titulaire de Paris I, qui est aussi connu pour ses contributions à la presse de droite (Atlantico) ou d’extrême-droite (Valeurs actuelles). Mais dans le passé, il y eut des bouffées contre les droits de l’homme. Ou encore, dans les années 50, contre l’éclatement de “la famille chrétienne”. Comprenez, dans le détail : la remise en cause du statut du chef de famille et donc en fait l’égalité entre les hommes et les femmes dans le cadre conjugal. A l'époque, c'est depuis le droit et la doctrine que d'éminents juristes développaient une pensée réactionnaire.

Avant la jument, la famille chrétienne

Un nom est resté célèbre en la matière : c’est celui de Henri Mazeaud, qui fait l'objet de nombreux hommages, même depuis sa mort, en 1993. Mazeaud fut un éminent juriste, auteur de très nombreux ouvrages de droit, et fut, avec son frère jumeau Léon, juriste lui aussi, un des penseurs du droit privé les plus célèbres dans les années d’après-guerre. Les Mazeaud sont en fait une grande famille de juristes : diplômé d’une thèse de droit à 21 ans, Henri Mazeaud, pourtant né à Limoges en 1900, était lui-même déjà le petit-fils d’un magistrat, et le fils d’un président de chambre à la Cour de cassation. Et son neveu n’est autre que Pierre Mazeaud, l’ancien secrétaire d’Etat proche de Pompidou, qui présidera le Conseil constitutionnel jusqu’en 2007.

C’est depuis cette position très hégémonique dans la discipline qu’Henri Mazeaud tiendra des positions rigoureusement misogynes et réactionnaires qui contribuèrent à naturaliser l’inégalité entre l’homme et la femme dans le couple, sous prétexte que la femme serait, par nature, plus faible, et moins apte aux responsabilités. En 1951, alors que la société française débat du rôle et du statut du “chef du famille”, Henri Mazeaud écrit :

La femme est l’associée de l’homme. Dans cette association indissoluble, chacun a ses attributions propres, fixées par la nature elle-même. La puissance n’appartient pas à l’homme mais à Dieu, qui en confère seulement l’exercice. C’est dire dans quel esprit celui dont Dieu a fait son délégué doit agir. Celui-là, c’est le mari, parce que la nature [en italique dans le texte, NDLR] l’a rendu plus apte à assumer les responsabilités et à remplir les lourdes tâches qu’exige la direction de la famille.

Ou encore cet autre passage :

L’homme est généralement plus, par sa force plus grande et son caractère plus ferme, mieux apte que la femme à porter le fardeau des charges familiales et la responsabilité de la direction.

Le mari, ce maître-né

Henri Mazeaud, qui ne fait pas mystère de vouloir défendre “la famille chrétienne”, part donc en croisade contre l’égalité en droit entre l’homme et les femmes. Et passe par la nature, le corps, la biologie, donc le sexe pour justifier le tout. Bien sûr, écrit celui qui fut aussi résistant et dénoncera les lois raciales de Vichy jusque dans son amphi, il peut arriver que la femme soit éligible au rang de chef de famille… mais seulement si le mari venait à se révéler franchement défaillant. Il l’ecrit in extenso : la famille doit être “comme une association des époux avec prééminence contrôlée du mari, exceptionnellement de la femme”. Sous peine de voir les divorces se multiplier comme des petits pains, et le socle chrétien de la société française voler en éclat.

En fait, depuis le droit, c’est l’absence de chef, donc de dominant, qui effraye le plus le professeur de droit qui publiait en 1951 un livre resté célèbre pour ceux qui s’intéressent à l’histoire de la doctrine, ou celle de la famille : Une famille sans chef (chez Dalloz). Page 143, on lit par exemple que “si la nature a fait l’homme plus apte que la femme à la direction du foyer, il existe des ménages où le sexe faible est le sexe fort. Mais la loi est faite pour la situation normale et elle prévoit, pour les cas exceptionnels, la possibilité de dérogations”.

Après les propos d’Aram Mardirossian, des enseignants en droit ont pointé un détail qui n’en est pas vraiment un, au fond : ces propos sur la jument, les homosexuels, la personnalité juridique et le mariage pour tous ne sont pas seulement révoltants du point de vue éthique. Et hors sujet dans le cadre d’un cours d’amphi devant des étudiants. Ils sont aussi spectaculairement hors sol du point de vue de la doctrine juridique elle-même. Par exemple, l'enseignant dit que "ça" (la jument qui revendique, si vous suivez) viendra "des pays nordiques une fois de plus" Mais ne cite aucun élément de jurisprudence, ni sources positives étayées. En bref, ce n’est ni un cours, ni du droit. Au mieux, une tribune homophobe, en fin de compte ?