Hooligans : éradiquer la violence, de la poêle à frire au fichage systématique

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Hooligans : éradiquer la violence, de la poêle à frire au fichage systématique

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C'est avec le drame du Heysel, qui coûtera la vie à 39 personnes dans les tribunes, le 29 mai 1985 à Bruxelles, que toute l'Europe chassera les hooligans.
C'est avec le drame du Heysel, qui coûtera la vie à 39 personnes dans les tribunes, le 29 mai 1985 à Bruxelles, que toute l'Europe chassera les hooligans.
© Getty - Mirrorpix

Il n'existe aucune définition rigoureuse du hooligan. Mais une histoire longue de la manière dont des supporters sportifs envahissent le terrain, s'affrontent, et parfois gâchent la fête. Il y a cent ans, on sortait les fouets.

Pas vraiment l’image d’Epinal du hooliganisme, et pourtant : ce petit tableau du Musée d’Orsay intitulé La Lutte bretonne et les images de supporters de football envahissant le terrain certains jours de match, comme ce samedi 28 mai 2022 à Saint-Etienne, un soir de descente, ont plus de points communs qu'on ne s'imagine. Sur cette toile dans la patte de l’école de Pont-Aven, du peintre nabi Pierre Sérusier et d’un peu moins d’un mètre de haut, on voit deux lutteurs qui s’affrontent. Des enfants. Dans le public, bien plus de femmes que d’hommes, et autant de coiffes bretonnes qui semblent docilement alignées sur des gradins, au second plan.

Ce tableau, "La Lutte bretonne", date de 1890.
Ce tableau, "La Lutte bretonne", date de 1890.
- Paul Serusier, domaine public, via Wikicommons

Cette foule spectatrice d’un match de “gouren” - le nom local de la lutte bretonne - fait écho à d’autres coiffes bretonnes, chez Gauguin cette fois, dont on sait qu’il fut d’une influence déterminante sur Sérusier. Lui aussi avait peint le gouren : ce sera notamment Vision d’après le sermon, une huile restée célèbre, où les Bretonnes à l’image portent leur tenue pour la messe. La focale de la toile, c’est elles, bien plus que les deux lutteurs.

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"Vision après le sermon" : le gouren dans les musées.
"Vision après le sermon" : le gouren dans les musées.
- Paul Gauguin, domaine public, via wikicommons

Paul Gauguin expliquera après coup avoir peint ce tableau, à l’été 1888, pour l’accrocher dans une église - celle de Pont-Aven ou bien celle du village Nizon, à deux pas, dans ce Finistère sud. On n’est pas exactement dans L’Orange mécanique, le roman d’anticipation d’Anthony Burgess effrayant de 1962 que Stanley Kubrick adaptera au cinéma dix ans plus tard. Figeant pour longtemps, en ce début des années 1970, l’image du hooligan, supporter de foot archi brutal, sous les traits de l’effroyable Alex, hooligan londonien de 17 ans (quatorze, chez Burgess).

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Coups de fouet et poêle à frire

Imagine-t-on une toile représentant des hooligans meuglant au stade, suspendue aux murs d’une pieuse chapelle ? Il y a un siècle, la lutte bretonne était pourtant souvent le théâtre de violents mouvements de foule et d’affrontements populaires en marge des matches. Et si, des Monts d'Arrée jusqu’à l’Aber-Vrach, le bon docteur Charles Cottonec, théoricien du gouren, fera la promotion sur ce qu’il regardait comme le sport idéal pour tempérer les Bretons soiffards, il racontera aussi les rixes dans ses brochures : il n’était pas rare que la lutte bretonne dégénère en de véritables bastons moins spirituelles que leur reflet chez Gauguin ou Sérusier. L’arbitrage, confié en général à un notable du coin mais pas impartial pour autant, était souvent à l’origine de bagarres. Le tout virant facilement au pugilat généralisé. Au point que les envahissements de supporters sur la lice (l’équivalent du ring) étaient si fréquents et si violents qu’une technique singulière s’installera, pour des décennies : on écartait à coups de poêle à frire et de fouets la foule en train d’investir les lieux. Non sans avoir pris soin de noircir les poêles au feu de bois : à l’époque, on venait à la lutte bien mis, et parce que c’était l’habit du dimanche qu’il fallait éviter de salir, c’est le risque de la suie qui dessinait un rempart. Une version pragmatique et locale de la doctrine du maintien de l’ordre.

On ne parle pas encore de hooliganisme, à l’époque : le mot n’avait pas encore été inventé par le journaliste qui forgera ce néologisme. La création reste floue, mais la légende envisage une faute de frappe : hooligan dérive de Hoolihan, du nom d’une famille, émeutière et irlandaise, à la réputation violente. Les Hoolihan sévissaient du côté de Londres à la fin du XIXe siècle et seront décapités du temps de la Reine Victoria. Mais en 1900, le hooliganisme avait déjà traversé la Manche : on retrouve le mot pour désigner les comportements délinquants et violents sous la plume de Georges Clemenceau. Journaliste, il avait séjourné aux Etats-Unis, lisait l’anglais, et cite The Daily Graphic dans L’Aurore : "Les hooligans sont ces jeunes voyous que rien n’arrête et qui sont encore, dans plusieurs districts, la terreur des citoyens paisibles". A l’époque, l’affaire n’a ainsi encore rien à voir avec le football. Mais, déjà, tout à voir avec l’idée de trouver un terme pour dire la violence des foules, et la déviance de jeunes délinquants d’origine populaire dont il s’agit de se prémunir. Le texte de Gustave Le Bon Psychologie des foules date de 1895. Il contribuera à ancrer et irriguer  bien des stéréotypes sur les foules populaires et la façon dont il s’agirait de les gérer.

C’est plus tard, une fois que le football se sera popularisé sur le continent, qu’on se mettra à dire “hooligans” en France et ailleurs encore en Europe dans son usage actuel. Alors que les Britanniques, eux, ont plutôt utilisé le mot "thug" pendant longtemps (qui signifie plutôt “voyou” mais qui vient d’une confrérie de bandits, en Inde, qui resteront dans l’histoire pour avoir assassiné à tour de bras par strangulation, dépeçant leurs victimes dans le cadre d'un rite). Dès les années Trente, on retrouve des échos d’envahissements de terrain de foot dans les journaux locaux, quand on fouille les archives de presse. Et  sur Gallica, en épluchant Le Miroir des sports, on découvre par exemple l’histoire de ce quart de finale de la Coupe de France, en mars 1930 : ce jour-là, 14 000 spectateurs étaient au stade pour voir le derby qui opposait Montpellier, le tenant du titre, à Sète, la voisine. Chaque rendez-vous entre les deux clubs était l'occasion de bien des rixes après le match. Alors, un mauvais tacle et c’est toute la rencontre qui avait fini par partir en toupie : la bagarre générale dans les tribunes avait fait tâche d’huile sur la pelouse, et les joueurs s’étaient mêlés aux supporters jusqu’à l’intervention de la police. Le FC Sète l'emportera finalement 4-1, dont trois buts en l’affaire de six minutes une fois que la police avait quitté le terrain, et le club finira champion de France cette année-là.

En Grande-Bretagne, dans les années 1950, envahir le terrain s’installera comme une manière de défier les forces de l’ordre. C’est une des façons de faire, violente et contestataire, dans l'éventail de bien des manières d’être un supporter. Les historiens rappellent que la violence autour des matches n’a pourtant rien de fondamentalement nouveau : depuis la fin du XIXe siècle, des bagarres accompagnent facilement les rencontres. Et aux origines du Calcio italien, en Toscane par exemple, le chercheur Horst Bredkamp a montré qu'avant même le XVIIIe siècle, on avait jugé nécessaire de durcir les règles pour interdire explicitement d’envahir le terrain. Et cela dit bien que c'était monnaie courante. Mais ce qui change après la Seconde Guerre mondiale, en Grande-Bretagne, c’est par exemple qu’il ne s’agit plus seulement de guerres de clocher, de contester l’arbitrage ou de refaire le match depuis les gradins - le tout pro domo évidemment. Ces violences ne “trouvent pas nécessairement leur origine dans le jeu, le résultat du match, les incidents émanant du terrain (arbitrages, fautes, comportement du banc de touche ou des joueurs…), ni même dans la rivalité sportive induite par la compétition elle-même, écrivent Dominique Bodin, Luc Robène et Stéphane Héas dans la revue Vingtième siècle. Elles sont également parfois d’une rare violence et opposent un grand nombre d’individus. La violence n’est plus occasionnelle ou spontanée, en relation avec des résultats ou des événements selon le schéma frustration-agression, mais organisée, préméditée et très souvent groupale.”

Lorsqu’en 1993, Michèle Alliot-Marie, ministre des Sports, fera passer une loi pour réprimer distinctement le fait que des supporters investissent le terrain un soir de match, la pratique avait déjà une histoire longue - indissociable de la démocratisation du football… mais aussi de la manière dont les autorités chercheront à canaliser ces foules. En effet, plutôt qu’y voir seulement un match dans le match, qui se jouerait entre la police et des hordes de supporters barbares et alcoolisés, on peut aussi creuser une histoire plus fine. Et suivre par exemple le sociologue Norbert Elias, qui vivait en Angleterre et qui, avec son élève et co-auteur Eric Dunning, a montré notamment qu’en dressant des grillages dans les stades pour séparer les groupes de supporters, on a certes fait baisser le niveau de violence visible pendant le match - et au passage les envahissements de terrain. Mais que cette nouvelle façon de faire, qui remonte aux années 1960, n’a pas éradiqué pour autant la violence, ayant même plutôt tendance à décupler la rivalité entre les groupes, dont l’identité (et parfois la haine) allait se renforcer.

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En France, en 1984, une nouvelle loi voit le jour, pour encadrer les activités physiques et sportives. On n’y parle pas de hooliganisme, et c'est dire aussi la place du phénomène dans la pile des urgences politiques. Tout changera avec le drame du Heysel, lorsque 39 personnes trouveront la mort, le 29 mai 1985, dans un stade à Bruxelles, un jour de finale de la coupe d’Europe entre Liverpool et la Juventus de Turin. Un tournant : un groupe de supporters s’en prend à un autre dans les tribunes, débouchant sur un vaste mouvement de foule. Ceux qui perdront la vie seront piétinés ou mourront étouffés, poussés sur les grilles qui, justement, séparent les gradins du terrain. Le tout en direct à la télévision, un traumatisme à l’échelle européenne qui fixera pour de bon l’image du hooligan dans les têtes et à l’écran.

En 1993, l’alcool sera interdit dans les stades en France. A la même époque, des infractions spécifiques sont créées en droit, doublées de la possibilité de se faire interdire de stade. Les spécialistes de l’histoire française du football s'accordent à dire que ces lois destinées à endiguer le phénomène du hooliganisme feront massivement consensus. En dépit du fait que l’image du supporter sera progressivement recouverte par celle du hooligan, floue et parfois oiseuse. Le hooligan est celui à qui il faudrait appliquer la tolérance zéro. Et parce que la violence décuple, l’épouvantail s'avère efficace. C’est ce que reprocheront les clubs de supporters du PSG qui boycotteront par exemple le Parc-des-Princes durant la saison 2010-2011, protestant contre l’amalgame. Le club parisien venait de décider d'un tour de vis radical après la mort d’un supporter et la multiplication des passages à l'acte racistes - entre autres. Enquêtant, des journalistes mettront toutefois au jour que cette chasse à la violence était aussi concomitante d’un changement de stratégie qui s'ancrait sans doute plus du côté du business que de la salubrité publique.

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Avec la reprise du club par l’argent du Quatar, c’est sur le dos de hooligans qui, pourtant, avaient déjà largement quitté les virages, qu’on avait en fait trié sur le volet un public nouveau. Le prix des places, qui grimpe à la même époque, ne dit pas le contraire. Et sur le site Le Monde, on peut encore lire cet extrait d’un billet de blog de Jérôme Latta, à l’origine des Cahiers du football, qui remonte à 2012 : "On ne peut évidemment pas faire abstraction des événements et des actes qui ont entaché la vie du Parc des Princes depuis près de trente ans : exactions racistes, rixes, hooliganisme. Les Ultras portent une part de responsabilité dans leur situation : incapacité à se fédérer, tolérance coupable envers leurs éléments déviants, erreurs stratégiques… À leur décharge, le combat contre le mépris et les amalgames dont ils font l’objet était perdu d’avance. Mais, que l’on se réjouisse ou s’attriste de la métamorphose de ce stade, il faut prendre toute la mesure des événements. Ce que les dirigeants, avec l’aval des pouvoirs publics, ont éliminé, sous couvert d’élimination des violences et des dérives, c’est une partie essentielle du supportariat qui participait à l’identité du club, dont ils n’étaient pas les moins légitimes des dépositaires – tant les supporters conservent leur fidélité à leur club bien plus longtemps que les joueurs, les dirigeants ou les actionnaires."

Au mois de mai 2015, le Conseil d'Etat avait fini par interdire le fichage systématique des supporters au motif qu'il était vain, et surtout liberticide, de mettre dans le même sac des supporters, des ultras, et ceux qu'on appelle "hooligans" sans jamais les définir juridiquement. A l'époque, la Ligue des droits de l'homme avait mené la bataille avec les groupes de supporters, jusqu'à avoir gain de cause.

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