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Howard Becker, Catherine Bennett, Stéphane Audoin-Rouzeau ... Humbles et troublés

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En appeler au monde d'avant pour penser le monde d'après ?
En appeler au monde d'avant pour penser le monde d'après ?
© Getty - Ramsey Cardy

La Revue de presse des idées. Le surgissement de cette pandémie, prévisible disent les spécialistes, mais inattendue pour la plupart d’entre nous, jette le trouble dans les certitudes du "monde d’avant".

Dans une conférence donnée en 1937, l’historien Marc Bloch, co-fondateur des Annales, expliquait que « si l’Histoire, comme instrument de connaissance a été souvent discréditée, c’est qu’on lui a souvent demandé ce que par définition elle ne pouvait, elle ne devait pas donner. » Pour  l’illustrer, Marc Bloch rappelait qu’il fallait se méfier de la « fausse analogie », car, disait-il « l_’Histoire est la science d’un changement et, à bien des égards, une science des différences_ » là où on lui assignait de donner des leçons.

Trouble dans l'Histoire

Voilà qui rend bien délicate l’entreprise de commenter le neuf de la pandémie en repartant des exemples du passé. C’est ce qu‘explique dans Mediapart l’historien Patrick Boucheron, interrogé par Joseph Confavreux. « Ce que peut l’Histoire, dit-il, c’est d’abord mesurer le caractère  totalement inédit d’une situation qui est davantage futuriste qu’évocatrice de périodes anciennes. L’ Histoire peut d’abord reconnaître son impuissance, ou son humilité. » Et le professeur au Collège de France de poursuivre : 

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« Nous sommes désarmés.  On avait appris à s’effrayer d’un certain nombre de choses, mais pas de ce qu’on vit aujourd’hui. Je me souviens d’avoir eu peur, enfant, de l’apocalypse nucléaire, mais le confinement de  milliards de personnes ne m’avait jamais traversé l’esprit. Je ne le pensais pas possible. »

L’ auteur de Conjurer la peur, qui travaille actuellement sur la peste noire, estime donc « qu’il ne faut pas seulement interroger le passé  pour se rassurer sur les permanences ou les concordances des temps, mais mesurer ce en quoi aujourd’hui diffère d’hier. » Patrick  Boucheron appelle chacun d’entre nous à reprendre ses mails, son agenda, se souvenir de ce que nous envisagions de faire il y a encore quelques semaines, bref d’observer notre déni d’alors et de faire une véritable « ego-histoire », exercice  déstabilisant mais qui provoque des « surprises émancipatrices. »

Trouble dans le présent 

Cet exercice de retour sur soi, le sociologue Howard Becker l’a pratiqué au niveau de son quartier, à San Francisco. Pour AOC, l’auteur des Outsiders et des Mondes de l’art a pris le temps, à 91 ans,  d’observer les transformations de son environnement sous l’effet du virus. Une expérience qui lui a permis de revenir sur ce que peut la sociologie. « Les sociologues ne peuvent pas ranger les gens dans des groupes – comme le font les  psychologues expérimentaux, qui traitent les membres de ces groupes de manière différente, afin de déterminer ce que ces traitements distincts entraînent comme différences de comportement chez leurs « sujets ».(…) Nous autres sociologues, par nécessité, attendons que le changement des conditions de la vie quotidienne oblige les gens à innover, à créer les nouvelles façons de faire qui s’imposent. La vie sociale fait l’expérience pour nous. » 

Et que se passe-t-il quand le changement est là, apparemment visible à l’œil nu ? « L’ Histoire nous fournit une fois de plus l’occasion de regarder comment les gens improvisent des solutions face à une énième version de ces mêmes bonnes vieilles difficultés. (…) Je me suis mis à réfléchir à la façon dont la directive du maire de San Francisco sur le confinement affectait les organisations et le comportement des gens. (…) Tout nous laisse penser que cette petite zone géographique locale, qui affiche habituellement extrêmement peu d’organisation sociale visible, possède en fait tout un ensemble de ce que les spécialistes de sciences sociales appellent « culture » ou « compréhensions partagées » : des accords implicites pour l’adoption de certains comportements  dans certaines circonstances. » Ce qui autorise Howard Becker à conclure qu’actuellement « les circonstances commencent à convaincre les gens que ce type de situation inhabituelle exige des réactions inhabituelles. »

À lire : Jürgen Habermas, François Gemenne, François Héran ... L'examen de conscience

Trouble dans le genre 

Ce n’est visiblement pas le cas partout, comme le regrette dans The Guardian, l’éditorialiste Catherine Bennett. Dans une tribune ironiquement titrée: « la parole des femmes peut aussi être  utile dans cette crise », elle rappelle que les décisions de confinement ont été prises, en Grande-Bretagne, par des hommes. Or, le gouvernement de Boris Johnson a toujours refusé d’augmenter la représentation des femmes. Catherine Bennett s’interroge donc : « Que se passerait-il si les femmes étaient équitablement représentées dans les instances supérieures protégeant le Royaume-Uni du Covid-19 ? Tout comme la littérature sur le risque ne peut pas prouver que, dirigées par des femmes, les banques ne se seraient pas effondrées en 2008, nous ne pouvons pas être sûrs qu'une présence féminine importante aurait modifié les attitudes lorsque le groupe d’amis autour de Boris Johnson a choisi de ne pas se concentrer sur les fournitures de protection, équipement et ventilateurs, de ne pas maintenir les tests, de ne pas contrôler les arrivées de l'étranger, de ne pas arrêter la poignée de main et de ne pas interdire les rassemblements massifs tels que le match de rugby Angleterre-Pays de Galles à Twickenham. » Comparez simplement cette attitude, conclut l’éditorialiste du Guardian, « aux décisions prises en Nouvelle-Zélande, en Norvège, au Danemark, en Islande et en Allemagne - où l'élaboration des politiques  semble avoir été guidée, avant tout, par la prudence. Respect en tout état de cause à Jacinda Ardern, Erna Solberg, Mette Frederiksen, Katrín Jakobsdóttir et Angela Merkel. »

Trouble Nord-Sud

Alors qu’un certain nombre d’analystes s’inquiètent de voir bientôt « le coronavirus frapper durement l’Afrique » , une tribune, volontariste, d’intellectuels africains renverse la perspective. Dans Jeune Afrique, Souleymane  Bachir Diagne, Achille Mbembe, Felwine Sarr, Aminata Traoré, Mamadou  Diouf ou Nadia Yala Kisukidi imaginent que le continent pourrait sortir plus fort de l’épreuve du coronavirus. Il s’agit de « battre en brèche les pronostics malthusiens qui prennent  prétexte de cette pandémie pour donner libre cours à des spéculations à peine voilées sur une prétendue démographie africaine démesurée, désormais cible des nouveaux civilisateurs. C’est une opportunité  historique pour les Africains, de mobiliser leurs intelligences réparties sur tous les continents, de rassembler leurs ressources endogènes, traditionnelles, diasporiques, scientifiques, nouvelles, digitales, leur créativité pour sortir plus forts d’un désastre que certains ont déjà prédit pour eux. » Le « mouroir » prévu n’est pas inévitable, affirment-ils, à condition de faire avancer une véritable union africaine sur le plan économique et sanitaire, de  partager connaissances, matériels médicaux et savoir-faire, en particulier en matière de pharmacopée africaine. Il faut également,  selon les signataires, tirer parti de l’expérience des autres régions du monde face au virus, en observant que « ce ne sont pas nécessairement les moyens a priori abondants des pays à PIB très élevés qui produisent les meilleurs résultats sanitaires. (…) Le coronavirus est révélateur d’une certaine « fin de l’histoire » et de l’existence de modèles alternatifs. Il revient à l’Afrique d’inventer les siens. »

Trouble dans la mort

Tandis que les signataires de ce texte de Jeune Afrique insistent sur la façon dont les sociétés africaines prennent en charge la solidarité et la gestion familiale des maladies, bien des tribunes sont frappées par le sort réservé aux morts en temps de pandémie européenne. Ainsi cette colère, dans Lundi matin de Mathieu Yon. Dans un texte titré « Je ne vous pardonnerai pas » , le maraîcher philosophe explique que sa compagne, Julie, a vu sa mère, Danielle, partir « dans une violence  inouïe et habillée de droit ». « Elle pouvait venir voir le corps. Ça lui a été présenté comme une fleur, un privilège. Elle est donc allée voir sa mère, le corps de sa mère encore tiède. Elle a dû mettre des gants, un masque. Elle a pu lui dire au revoir, commencer à réaliser ce que notre monde voulait lui voler : aimer sa mère. » Et dans ce texte court et violent comme cette perte, Mathieu Yon ajoute : 

« Il n’est plus question ici de contagiosité. Il n’est plus question ici de coronavirus. On peut pousser son caddy au supermarché, mais on ne peut pas accompagner le cercueil de sa mère. On peut prendre sa voiture pour aller travailler, on peut planter des pommes de terre, on peut réparer  des voitures, on peut transporter des marchandises, on peut livrer des colis, on peut faire le plein d’essence, on peut prendre l’autoroute, le train, ou même l’avion. On peut quitter Paris, faire une location saisonnière, mais on ne peut pas dire adieu à sa mère, on ne peut pas assister à sa crémation, on ne peut pas dire lui dire un dernier poème, devant quelques proches réunis. Ça n’a rien à voir avec le coronavirus. Ça vient de nous, de notre inhumanité naissante. Nous sommes dépossédés de nos défunts. »

Voilà ce qui a également, choqué, à sa façon, l’historien des deuils de guerre qu’est Stéphane Audoin-Rouzeau. Interrogé lui aussi dans Mediapart, il commence par s’étonner du « temps de guerre » que nous vivons, temps qui « devient infini. On ne sait pas quand cela va se terminer. On espère simplement – c’est vrai aujourd’hui comme pendant la Grande Guerre ou l’Occupation – que ce sera fini  « bientôt ». Mais, après avoir insisté lui aussi, comme Patrick Boucheron sur la « leçon d’humilité » que nous inflige cette pandémie, il se dit surtout surpris. « Je suis frappé par la prégnance de la dimension tragique de la vie sociale telle qu’elle nous rattrape aujourd’hui, comme jamais elle ne nous avait rattrapés jusqu’ici en Europe depuis 1945. Cette confrontation à la part d’ombre, on ne peut savoir comment les sociétés et leurs acteurs vont y répondre. Ils peuvent s’y adapter tant bien que mal, mieux qu’on ne le pense en tout cas, ou bien l’inverse. Je reste sidéré, d’un point de vue anthropologique, par l’acceptation, sans beaucoup de protestations me semble-t-il, des modalités d’accompagnement des mourants du Covid-19 dans les Ehpad. L’ obligation d’accompagnement des mourants, puis des morts, constitue en effet une caractéristique fondamentale de toutes les sociétés humaines. Or, il a été décidé que des personnes mourraient  sans l’assistance de leurs proches, et que ce non-accompagnement se poursuivrait pour partie lors des enterrements, réduits au minimum. Pour moi, c’est une transgression anthropologique majeure qui s’est produite quasiment « toute seule ». (…) Je ne m’insurge pas davantage que les autres. Je dis simplement que devant le péril, en très peu de temps, les seuils de tolérance se sont modifiés à une vitesse très impressionnante, au rythme de ce qu’on a connu pendant les guerres. Cela semble indiquer que quelque chose de très profond se joue en ce moment dans le corps social. » 

Emmanuel Laurentin, avec l'équipe du « Temps du débat »

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