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Hugo Travers : "Il y a toujours un intérêt des jeunes pour l'actualité et la politique"

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Hugo Travers, 25 ans, et son équipe sont parmi les premières sources d'information sur l'actualité pour les jeunes en France.
Hugo Travers, 25 ans, et son équipe sont parmi les premières sources d'information sur l'actualité pour les jeunes en France.
© AFP - Joël Saget

Les Français de moins de 35 ans ont été les électeurs les plus abstentionnistes au premier tour de l’élection présidentielle. Pour autant, cette génération s’informe et se mobilise à sa façon d’après Hugo Travers, qui anime et dirige le média “HugoDécrypte”, très populaire chez les jeunes.

Près de la moitié des 18-24 ans (42%) et des 25-34 ans (46%) ne sont pas allés voter lors du premier tour de l'élection présidentielle le 10 avril 2022 d'après Ipsos : une abstention bien supérieure à celle de l'ensemble des Français, mesurée à 26% par le ministère de l'Intérieur. Mais de là à conclure que la jeune génération se désintéresse de la politique et de l'actualité, il y a un pas que Hugo Travers ne franchit pas, tout au contraire. Le jeune homme de 25 ans anime et dirige le média "HugoDécrypte" présent sur de nombreux réseaux sociaux, très populaire et regardé essentiellement par le jeune public.

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Pouvez-vous présenter "HugoDécrypte" à ceux qui ne connaissent pas ?

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"HugoDécrypte" est un média présent sur tous les réseaux sociaux que j'ai lancé en 2015, quand je commençais mes études à Sciences Po Paris. J'ai commencé sur YouTube, où je publiais une vidéo par semaine avec l'objectif de rendre l'actualité accessible aux jeunes. Puis, la chaîne a grandi et s'est développée en tant que média sur les différents réseaux sociaux.

Aujourd'hui, nous sommes très présents sur YouTube, sur Instagram, sur TikTok, sur Twitch aussi, bref, sur toutes les plateformes où est cette plus jeune génération. "HugoDécrypte" est le premier média sur un certain nombre de ces réseaux sociaux, notamment sur TikTok, mais pas que. Dans le cadre de l'élection présidentielle, on a été très mobilisés avec mon équipe, une quinzaine de personnes à temps plein - essentiellement des journalistes -, sur tous les contenus pour informer au mieux sur l'élection présidentielle de 2022. J'ai notamment reçu 10 des 12 candidats pour des interviews d'environ 40 minutes chacun et ce format a été très suivi avec plus de 52 millions de vues cumulées sur l'ensemble de nos réseaux sociaux [seuls Emmanuel Macron et Valérie Pécresse n'ont pas été interviewés].

La particularité, c'est qu'il n'y a pas de site internet "HugoDécrypte" : vous êtes présents sur les réseaux sociaux et sur les plateformes de vidéo (YouTube et Twitch) mais uniquement là.

Exactement et c'est ce qui explique que certains me voient seulement comme un Youtubeur ou un Instagrammeur : nous sommes uniquement sur les réseaux sociaux. Cela a d'abord été une chaîne YouTube, et puis on s'est développé sur les autres canaux. On n'a jamais vu l'intérêt d'ailleurs d'avoir un site internet en soi, parce que les réseaux sociaux tels qu'ils sont aujourd'hui nous permettent d'avoir des contenus écrits, des vidéos, des formats courts ou longs, des interviews, des reportages. Le fait d'être présent sur ces réseaux nous permet aussi de toucher une audience large qu'on n'aurait pas aussi facilement avec un site internet plus traditionnel.

Pour la petite histoire, le fait d'avoir un site avec des articles écrits fait partie des critères pour obtenir le statut de groupe de presse en ligne, qui permet aussi d'avoir des cartes de presse. Cela montre qu'il y a sans doute un besoin de renouvellement sur les conditions, parce que je pense qu'on peut faire du journalisme en étant sur les réseaux sociaux. Mais on va sûrement avoir un site internet bientôt effectivement, pour cette raison.

Vous innovez sur la forme et en matière administrative aussi, vous sortez du cadre habituel ?

Oui mais ce statut de groupe de presse serait une reconnaissance : l'équipe compte une dizaine de journalistes à temps plein et quasiment tous ont fait des écoles de journalisme, ils travaillaient avant dans d'autres médias, travaillent aujourd'hui chez "HugoDécrypte", peut-être que demain ils travailleront dans d'autres médias, donc ce sont des journalistes à part entière. On fait du journalisme aujourd'hui et c'est important que nous soyons reconnu aux yeux de la loi comme un média.

Quelle est la principale différence entre ce que vous proposez et ce que proposent les médias dits "traditionnels" ?

D'abord, les "médias traditionnels", c'est une catégorie qui n'existe pas vraiment. Il y a une grande diversité d'approche entre tous les médias : qui sont sur des supports différents avec des lignes éditoriales différentes... Je pense que l'élément majeur qui fait notre succès est cette volonté de rendre accessible l'information. Faire en sorte que quelqu'un qui vote pour la première fois ait accès à des sujets de fond mais avec une approche et un ton qui rendent les choses accessibles, claires et compréhensibles. C'est un équilibre entre profondeur dans les sujets d'analyse et une accessibilité des formats pour faire en sorte d'informer notre génération.

J'ai toujours été persuadé que pour parler d'actualité aux jeunes, il ne fallait pas forcément partir sur du divertissement ou sur l'aspect "people" des politiques... Il y a un besoin de renouvellement sur la forme sans oublier l'exigence sur le fond. Et c'est l'équilibre qu'on essaie de tenir dans nos formats au quotidien.

Quel est le profil de votre public ?

Le public est composé essentiellement de jeunes qui ont entre 18 et 24 ans. Mais, selon les réseaux sociaux, il y a des différences. Sur TikTok, la tranche d'âge est un peu plus jeune. Sur YouTube, elle est un peu plus âgée. Mais ce que je vois aussi, au fil des retours et des messages reçus, c'est que nous touchons une audience large : ce ne sont pas que des étudiants, pas que des élèves de grandes écoles, au contraire. Et c'est tant mieux car l'enjeu est d'aller parler à un public qui, autrement, ne s'informe pas.

Et les réseaux sociaux sont complémentaires entre eux ? Vous proposez des contenus différents selon les plateformes ?

Je vois chaque réseau social comme un espace avec ses propres règles, en termes de type de contenu mis en avant, en fonction de la durée, de la forme, etc. Mais en réalité, libre à chacun de jouer avec ces règles pour faire en sorte d'amener le contenu souhaité. Dans mon cas, je mets en avant de l'information, y compris sur les réseaux qui peuvent paraître loin de l'actualité.

Par exemple, TikTok : on pense plutôt à une plateforme de divertissement qu'autre chose. Mais en réalité, c'est un réseau où on peut publier des vidéos, certes courtes, une minute environ, mais on peut aborder le sujet de notre choix à partir du moment où on arrive à bien l'approcher.

Et quand on est arrivé sur Instagram, on s'est interrogés : c'est un réseau social de photos, mais en réalité, c'est quoi ? Une plateforme où l'on peut proposer une forme de diaporama, où rien ne nous empêche de publier du texte plutôt que des images. Dès 2016, on y a publié du contenu d'information et c'est la même chose en réalité sur tous les réseaux sociaux.

Je pense effectivement que ces réseaux se complètent : TikTok propose des formats courts mais si on veut plus d'informations ou une interview en détails, on peut aller sur YouTube avec des durées de 40 minutes. À l'inverse, si on veut des contenus intermédiaires, il y a Instagram. Et aujourd'hui, les jeunes sont habitués à ces usages-là.

Vous arrivez à toucher un public qui, sans ces formats, resterait à l'écart de l'information ou de la politique ?

J'en suis convaincu. Évidemment, nous ne sommes pas suivis par tous les jeunes mais je le vois dans les commentaires au quotidien : énormément de jeunes qui ne s'informaient pas avant se sont mis à s'informer via nos vidéos, avant d'ailleurs la présidentielle, même si la présidentielle a été un temps fort. Pour moi, c'est la meilleure des choses parce que c'était l'objectif au départ. Et encore, on voit que c'est un travail monstrueux à faire dans les prochaines années parce qu'on a un taux d'abstention à 40% chez les jeunes lors du premier tour de la présidentielle. On parle pourtant de l'élection la plus importante sous la Ve République, ce qui montre que le défi est majeur et qu'il y a encore beaucoup de travail. Mais j'essaye aussi avec mon équipe de répondre le plus possible à ce problème là.

Vous considérez qu'il y a un désintérêt des jeunes vis-à-vis de la politique ? Ou bien que leur engagement se manifeste différemment ?

Je ne pense pas qu'il y a un désintérêt des jeunes pour la politique ou pour l'actualité, au contraire. On parlait de TikTok à l'instant. On est aujourd'hui un des comptes les plus suivis en France sur ce réseau et pourtant, on parle d'actualité, on parle de la présidentielle, on parle de l'Ukraine... Très clairement, je pense donc qu'il y a un intérêt des jeunes pour l'actualité qui se traduit plus largement avec une mobilisation sur des causes, des thématiques. Les formes d'engagement ont évolué et aux yeux de certains, le vote n'est pas forcément une façon efficace d'avoir un impact. C'est très discutable comme vision des choses, mais c'est ce que pense une partie de la jeunesse. Notre but, avec nos vidéos, est de faire comprendre qu'il y a une différence entre la France que veulent chacun des candidats. Il y a des différences de visions très claires et ces vidéos servent aussi à les mettre en lumière et à les faire comprendre.

Vous considérez que vous avez aussi un rôle d'éducation aux médias ? Vous vous adressez à un public qui forge encore son esprit critique, qui apprend à s'informer, à vérifier l'information.

Absolument et je pense qu'il y a un vrai enjeu d'éducation aux médias et j'avais fait quelques vidéos sur le sujet, mais il y a assez longtemps maintenant. J'essaie quand même de déminer régulièrement certaines idées reçues qu'on peut avoir encore sur le métier de journaliste, notamment lors de vidéos "FAQ", où je réponds aux questions les plus fréquemment posées par le public [FAQ signifie "Frequently asked questions" en anglais]. Le sujet qui revient le plus est celui de la neutralité et de l'objectivité : il y a une certaine défiance, notamment des jeunes, envers les médias traditionnels, avec des critiques qui peuvent être parfaitement légitimes mais parfois, cela relève davantage d'une méconnaissance de la façon dont l'information est faite. Et c'est là qu'un travail d'éducation aux médias doit être réalisé auprès de cette génération pour faire comprendre les mécanismes de production de l'information. C'est un travail que tous les médias devraient faire d'ailleurs !

Enfin, quel âge a votre équipe ?

J'ai 25 ans et mon équipe a la vingtaine. La personne la plus âgée a 27 ans et la plus jeune doit avoir 22 ou 23 ans. Mais je précise que ce n'est pas un critère d'embauche pour nous rejoindre ! Il faut avoir une exigence journalistique mais aussi une réelle connaissance des réseaux sociaux et souvent, cette compétence se trouve plus facilement chez les jeunes journalistes. C'est ce qui fait, je pense, que notre audience est assez jeune aujourd'hui.

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