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Huysmans : trois romans à lire

Par
Joris-Karl Huysmans
Joris-Karl Huysmans
© AFP - Boissonnas and Taponier

Le fil culture. Joris-Karl Huysmans entre en Pléiade. Si vous ne l'avez jamais lu, nous vous faisons ici l'article de trois de ses principaux romans, dont bien sûr, l'incontournable ovni littéraire "A Rebours" !

On pourra bientôt le lire sur papier bible : Huysmans entre dans la Pléiade ce 24 octobre. S'attarder sur trois de ses livres permet de voir nettement se dessiner son parcours littéraire, qui se décompose en trois grandes périodes : la naturaliste, la décadente, et la catholique (qui suit de près la sataniste).
Suivez le guide !

"Marthe, histoire d'une fille" : des débuts naturalistes

 Marthe, Histoire d'une Fille. Eau-forte Impressionniste
Marthe, Histoire d'une Fille. Eau-forte Impressionniste
- Jean-Louis Forain (1852–1931)

Huysmans était un grand amoureux du Paris de la deuxième moitié du XIXe siècle, de ses trottoirs et des femmes qui l'arpentaient en quête de clients, des ouvriers et des forains... Celui qui participait aux soirées de Médan (du nom de la ville où Zola avait acheté une maison) sera donc très proche de l'école naturaliste, qui offrait le plus de débouchés. Ses premiers textes en attestent : son premier roman Marthe, histoire d'une fille, qu'il publie en 1876 (il a 28 ans), retrace ainsi la carrière houleuse et cruelle d'une petite actrice du Bobino, un music-hall de Montparnasse, conduite à se prostituer pour survivre. Le chercheur et spécialiste de Huysmans Patrice Locmant évoquait ce premier roman dans "La Compagnie des auteurs" en février 2018 : "Marthe n’est pas la cocotte mondaine, ce n’est pas la Nana décrite par Zola et que Manet peindra à son tour. C’est un roman que Huysmans, étant donnée la nature du texte, va aller publier à Bruxelles parce qu’à Paris il y a la censure."

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Marthe était arrivée à cette phase où les sens ne vivent plus que par secousses. L’amour peureux, l’amour ne vivant que de brutalités et d’injures, le système nerveux bandé à l’excès et ne se détendant que sous le poids de la douleur physique, les joies de la bourbe, cette haine attendrie que l’on porte au mâle qui vous fouaille, les révoltes furieuses contre le servage, cette allégresse à frapper son dompteur, quitte à se faire écraser par lui, rendirent Marthe presque folle. Elle eut des moments d’accablement et de prostration où elle recevait les coups sans bouger jusqu’à ce que, hurlant de douleur, elle le suppliât de ne la point tuer. Elle eut aussi des bondissements, des jours où, rugissante et cabrée, elle se précipitait sur lui, éprouvant une âpre jouissance à se colleter corps à corps, à se rouler sur le carreau, à briser tout ce qui tombait sous sa main, puis, sans haleine, sans force, enamourée et farouche, elle enlaçait de ses bras meurtris le sinistre farceur qui descendait lamper chopine en bas, et répondait aux buveurs atterrés par ces cris : - Oh ! ce n’est rien ! Je repasse la chemise de ma femme ! Extrait de "Marthe, histoire d'une fille"

Spécialiste du naturalisme, l'auteur et professeur émérite Pierre Cogny n'était, lui, pas loin de voir, dans le choix de ce sujet, un peu d'opportunisme de la part de Huysmans. C'est du moins ce qu'il exprimait sur France Culture en 1972 : "Je crois que s'il a choisi précisément l'histoire d'une fille, c'est parce que "la fille" était à la mode. Edmond de Goncourt avait eu tellement peur d'avoir un procès pour "La fille Elisa"... et Huysmans a presque souhaité en avoir un parce que là, c'était la gloire. Et puis Huysmans connaissait parfaitement les filles : toutes celles du quartier de Château-Rouge, de la Botte de paille... étaient ses partenaires les plus habituelles !"

A la recherche de Joris Karl Huysmans (épisode 2)_30/05/1972

27 min

Cette même émission rapportait une anecdote sur ce livre : Zola, en le recevant, avait répondu à Huysmans : "Nous voyons tous trop noir et trop cuit". Preuve pour Pierre Cogny que "dans le dialogue, Huysmans aurait été plus naturaliste que Zola".

Parmi les autres œuvres de la période naturaliste de Huysmans, citons aussi son recueil de poèmes en prose Le Drageoir aux épices (1874) ou encore Les Soeurs Vatard, publié en 1880.

En savoir plus : Le forçat de la vie
58 min

"À Rebours" : un livre inouï dans lequel il ne se passe rien

Des Esseintes, étudiant, 1931
Des Esseintes, étudiant, 1931
- Arthur Zaidenberg (Against the Grain, New York, Illustrated Editions, 1931)

Selon Barbey d'Aurevilly, après avoir publié un tel livre, Huysmans n'avait plus le choix qu'"entre la bouche d'un pistolet et les pieds de la croix". C'est en 1884, dix ans après la parution de ses premiers écrits, que l'écrivain publie A Rebours, qui l'inscrira dans la postérité pour les siècles des siècles. Pourquoi ? Ce roman, spectaculaire pierre d'angle du décadentisme dans une fin de siècle où l'heure est à la névrose, est extrêmement singulier ; et pourtant, il ne s'y passe presque rien ! Il s'agit d'un roman sans intrigue, de l'épopée intérieure d'un dandy aristocrate tout encombré de son spleen, de sa misanthropie et de son hypocondrie, dont les seules aventures sont morales, comme l'expliquait le critique littéraire Marc Fumaroli au micro d’Hubert Juin, en 1984 :

C’est une sorte d’épopée des épreuves de l’âme chez un célibataire isolé dans une maison de banlieue et qui ne connaît aucune autre aventure que celle qu’il s’est à lui-même imposée. Et je crois que cette forme de suspens purement intérieur, qui frôle sans cesse le monologue intérieur, a exercé sur les écrivains, du point de vue de la conception même de la forme romanesque, une grande fascination. Mais on pourrait ensuite trouver bien d’autres exemples de cette conception presque minimale du roman avec un héros purement intellectuel, intérieur, et dont les épreuves morales sont les seules aventures.

Joris Karl Huysmans et le centenaire de "A rebours"_Une vie, une oeuvre, 22/11/1984

55 min

En 1882, un an avant d'écrire ce roman qui s'apparente à un catalogue très savant, Huysmans se plonge dans des ouvrages d'érudition, ce qui n'est pas sans rappeler son passé naturaliste, comme le soulignait Françoise Court-Perez dans "La Compagnie des auteurs" en février 2018. Cette professeure de littérature française s'attardait également sur le protagoniste d'A Rebours, Des Esseintes, et ce que celui-ci avait choisi de conserver du réel :

Comme son nom l’indique, il faut conserver l’essence, les essences ; et les essences non pas de la vie, puisque celle-ci après tout est réduite à néant, et cette oeuvre le montre bien… - même si le corps résiste avec la névrose, mais c’est un corps douloureux que Des Esseintes voudrait anéantir totalement, par une anorexie totale -, mais celles de l’art, qui restent. Au fond, on a une oeuvre dédiée au culte de l’art. Ce n’est pas tout à fait l’art pour l’art, de Gautier, bien que ça s’en rapproche.

En savoir plus : Joris-Karl Huysmans

Selon Françoise Court-Perez, A Rebours s'apparente en fait à la fois à un roman, et à un anti-roman, parfois utilisé pour séparer l'oeuvre de l'écrivain en trois : "On a d’abord l’oeuvre naturaliste, puis A rebours_, qui serait justement un livre inouï, puis une lente progression vers la conversion et les œuvres catholiques vraiment à partir de_ La Cathédrale_, bien que_ En rade et En route soient d’un genre plus complexe."

En faisant naître un idéal extrahumain dans cette âme qu’elle avait baignée et qu’une hérédité datant du règne de Henri III prédisposait peut-être, la religion avait aussi remué l’illégitime idéal des voluptés ; des obsessions libertines et mystiques hantaient, en se confondant, son cerveau altéré d’un opiniâtre désir d’échapper aux vulgarités du monde, de s’abîmer, loin des usages vénérés, dans d’originales extases, dans des crises célestes ou maudites, également écrasantes par les déperditions de phosphore qu’elles entraînent. Extrait de "A Rebours"

A Rebours se termine d'ailleurs sur une prière à Dieu, témoin des exaltations de Huysmans qui considérait que pour éviter d'être "de climat tempéré", "de purgatoire" ou issue "de sujets humains plus ou moins pleutres", "toute oeuvre devait être satanique ou mystique".

"En Route"... vers la conversion catholique

Joris-Karl Huysmans
Joris-Karl Huysmans
- Dornac

Satanisme, mysticisme... entre les deux, son cœur balançait, effectivement. En 1891, Huysmans, qui fréquente les milieux de l'occultisme, publie Là-bas. Durtal, son double romanesque, s'y illustre par l'écriture d'un livre sur le pervers Gilles de Rais, et sa participation à des messes noires - Huysmans participait lui-même à celle de l'Abbé Boullan, un prêtre condamné pour satanisme dont il était très proche. Mais les crises mystiques de l'auteur d'A Rebours se multiplient, et le conduisent à se convertir au catholicisme... tout comme Durtal qui, en 1895, dans En Route, court les églises parisiennes et l'art sacré, et trouve un directeur de conscience, l'abbé Gévresin, qui le pousse à faire une retraite spirituelle dans une Trappe.

Mais, le lendemain, dès son réveil, il déchanta ; toutes ses préoccupations, toutes ses transes revinrent ; il se demanda si sa conversion était mûre pour la brancher et la porter dans une Trappe ; la peur du confesseur, l’appréhension de l’inconnu l’assaillirent à nouveau. J’ai eu tort de répondre si vite, et il s’arrêta : pourquoi ai-je dit oui ? Le souvenir de ce mot prononcé par sa bouche, pensé par une volonté qui était encore la sienne et qui était cependant autre, se rappelait à sa mémoire. Ce n’est pas la première fois que pareil fait m’arrive, rumina-t-il, j’ai déjà subi, seul, dans les églises, des conseils inattendus, des ordres muets, et il faut avouer que c’est vraiment atterrant de sentir cette infusion d’un être invisible en soi, et de savoir qu’il peut presque vous exproprier, s’il lui plaît, du domaine de votre personne. Extrait de "En Route"

Dans un "Mauvais genres" sur Huysmans diffusée en 2008 et intitulée "De Là-bas aux Foules de Lourdes, histoire d'une conversion", le professeur de littérature Jean-Marie Seillan évoquait ce dépassement du satanisme par Huysmans :

Dans ses dernières années, Huysmans répondait aux journalistes sur les questions du satanisme qu’elles n’étaient plus du tout d’actualité. Ceci dit, ce rapport s’il mêle tout d’une façon désordonnée, ressemble en cela aux travaux des satanistes du XIXe siècle. (...) Huysmans d’ailleurs a écrit “Là-bas”, un roman qui grouille d’informations au fil des conversations quelquefois mal enchaînées.

Centenaire de Huysmans III : de Là-bas aux Foules de Lourdes, histoire d'une conversion_Mauvais genres, 05/01/2008

45 min

En 1898, Huysmans publiera La Cathédrale, dans lequel Durtal suit l'abbé Gévresin à Chartres et enfin L'Oblat, en 1903, dans lequel on retrouve Durtal partageant la vie des moines.