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Ian Curtis, suicidé il y a quarante ans : un mythe générationnel

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Ian Curtis lors d'un concert de Joy Division à Rotterdam en janvier 1980
Ian Curtis lors d'un concert de Joy Division à Rotterdam en janvier 1980
© Getty - Rob Verhorst/Redferns

Entre 1976 et 1980, la carrière météorite de Joy Division incarnait une coupure nette et franche dans l’air du temps, pas seulement sur le plan musical. Tel un phare sombre, le groupe new wave signalait un changement d’époque dont on ne devait prendre conscience, comme il est d'usage, qu’après-coup.

Il y a des occasions qu’on regrette d’avoir manquées tout le reste de sa vie. D’autant que, d’après la faiblesse quantitative des applaudissements sur l’enregistrement qui nous en est parvenu grâce à France Inter, il ne devait pas y avoir foule aux Bains Douches, ce lundi 18 décembre 1979. Mais ceux qui ont eu la chance d’être à Paris ce jour-là – et la perspicacité de se procurer un billet pour le concert donné par le groupe Joy Division - peuvent se vanter d’avoir assisté à un événement. Sa portée dépassait de loin un simple concert de rock, comme il s’en produisait tant, en ce temps-là, sur les scènes parisiennes. 

"Ce n’est qu’au début du crépuscule que la chouette de Minerve prend son envol." Hegel

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Pas seulement parce que ce fut le seul concert jamais donné par le groupe en France. Pas seulement parce que le groupe joua aux "Bains" trois des morceaux sur lesquels il travaillait alors et qu’il allait enregistrer en mars : ils figurent sur l’album mythique Closer (Atrocity exhibition, Passover, 24 hours). Mais parce que la musique de Joy Division incarnait une coupure nette et franche dans l’air du temps. Elle introduisait à un changement d’époque dont on ne devait prendre conscience, comme il est d’usage, qu’après-coup. 

Joy Division, ou les trois coups des fameuses "années 80"

Les années quatre-vingt ont vraiment commencé avec l’album Closer, mis en vente en juillet 1980. Alors que le chanteur de Joy Division, Ian Curtis, lui, était mort deux mois plus tôt, le 18 mai. 

Pourquoi Ian Curtis est-il devenu un mythe générationnel ? Pour les mêmes raisons que l’ont été, en leur temps, Heinrich von Kleist, James Dean, Gérard Philippe, Otis Redding, Jim Morrison, Bruce Lee ou Kurt Cobain... Ces héros populaires de leur temps sont morts jeunes, au faîte de leur gloire, dans des circonstances tragiques. Souvent, du mal de vivre spécifique partagé par toute une génération qui se reconnaissait en eux. 

La gloire de Ian Curtis lui est arrivée trop tard : après son suicide. Lorsqu’il s’est pendu, dans la cuisine de la petite maison ouvrière qu’il habitait avec sa femme et leur petite fille, Joy Division faisait encore figure de gloire locale. Ils étaient connus des spécialistes, lecteurs du New Musical Express, comme "le son de Manchester". C'était encore une rumeur, une promesse vague.

L’inventeur de cette couleur musicale bien particulière, était un technicien local, Martin Hannett (1948-1991), exceptionnel sculpteur de sonorités. Il a été, à la New Wave, ce que Phil Spector avait été au Doo-Wop : l’ingénieur du son que se cherchait un style musical émergent. 

Joy Division, grandi dans le creuset du son mancunien

Les deux autres personnages qui contribuèrent à la reconnaissance publique de Joy Division furent Tony Wilson (1950-2007) et Peter Saville (né en 1955). 

Wilson, qui se définissait comme "catalyseur culturel" avait ouvert un lieu de concert à Manchester, The Haçienda et créé autour une maison de disque, Factory Records. Régionaliste, il militait pour la création d’une assemblée de l’Angleterre du Nord-Ouest, dotée de larges pouvoirs. Il voulait que Manchester eut son "sound" propre, distinct de celui de Londres. C’est lui qui finança et distribua les deux albums studio de Joy Division. 

A la toute fin de la nuit, Joy Division arriva et en vingt secondes, j’ai pensé : on y est. La plupart des groupes montent sur scène parce qu’ils veulent être des rock stars. Certains groupes sont sur scène parce qu’il le faut, parce qu’il y a quelque chose qui cherche à sortir d’eux. C’était absolument évident avec Joy Division. Tony Wilson

Saville, de son côté, inventa le style graphique néo-classique, lugubre et ultra-dépouillé, qui collait parfaitement à la musique du groupe. L’album Closer sortit orné d’une image en noir et blanc, illustrant une mise au tombeau. On cria au mauvais goût. Wilson et Saville protestèrent : l’image avait été choisie avant le suicide de Ian Curtis. Ni eux, ni les trois survivants du groupe n’avaient voulu exploiter le suicide du chanteur. 

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Closer ou l’acte de rupture entre deux générations

Joy Division émergeait de la vague punk – ce dont témoigne encore leur premier album, Unknown Pleasures, sorti en mai 1979. C’est sur l’espèce de table rase laissée derrière eux par les groupes punk, que Joy Division a construit son œuvre. C’est pourquoi on a parlé à leur propos de "post-punk". 

Mais le punk rock était extraverti, ironique et jubilatoire, survolté et expansif. La cold wave, cette vague froide que lançait l’album Closer, était aux antipodes : lyrique, introvertie, sombre et douloureuse. Elle n’explosait pas, elle implosait. Elle véhiculait des affects qu’on n’avait jamais encore eu l’idée de confier au rock, des climats qu’on ne l’imaginait même pas pouvoir véhiculer. 

C’était la bande-son des années quatre-vingt, celle d’une génération désenchantée. Elle signait l’acte de rupture entre deux générations. "Fini de rire !", semblaient proclamer les petits frères à leurs aînés baby-boomers, qui avaient tant de mal à renoncer à leur propre jeunesse. 

La pop music des sixties s’était identifiée à un long été prolongé – le fameux "Summer of love" de San Francisco. Elle célébrait l’innocence victorieuse de la jeunesse du monde libre. Avec les Beach Boys, elle chevauchait avec allégresse les vagues de l’océan pacifique. 

La cold wave se vécut, au contraire, dans un hiver perpétuel. Les photos des quatre membres de Joy Division, frissonnant dans des paysages urbains enneigés, ressemblent à une mise en congé définitive des hippies. Ils semblaient porter le deuil d’on ne sait quelles illusions. 

La génération "flower power" avait arboré des vêtements colorés, naturels, ethniques ; laissé pousser au naturel cheveux et barbes ; elle était désinvolte et optimiste. Elle aimait les grands rassemblements bigarrés. 

Après la vague hippie, la cold wave déclare l'hiver perpétuel

Les "jeunes gens modernes", comme le mensuel Actuel les baptisa ironiquement, portaient des capotes militaires, comme Ian Curtis, des chemises grises à poche plaquée, évoquant l’uniforme. Les allusions à la guerre froide étaient permanentes : la première mouture de Joy Division avait choisi pour nom de scène Warsaw, allusion au Pacte de Varsovie. Le nouveau nom du groupe avait été emprunté à un récit d’ancien déporté à Auschwitz : "les divisions de la joie" étaient formées de déportées mises à la disposition des gardiens du camp pour leur satisfaction sexuelle… 

La musique que jouait cette "Division de la Joie" était radicalement nouvelle : la partie mélodique reposait essentiellement sur la guitare basse de Peter Hook, le guitariste, Bernard Sumner brodant autour du thème en créant des sonorités inhabituelles, inconfortables. 

Ian Curtis était l’auteur de toutes les chansons. Ses textes étaient souvent pathétiques, faisant allusion à son sentiment d’échec personnel et de délabrement, à la perte de contrôle, à une jeunesse enfuie prématurément… Il ne les chantait pas vraiment, mais les psalmodiait de manière incantatoire et poignante. Sur scène, il impressionnait le public par ses gestes convulsifs. Il se disait influencé par l'expressionnisme allemand.

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Alors même qu’il avait quitté l’usine pour un emploi dans un centre de recyclage pour personnes handicapées, il fut lui-même victime pour la première fois, en décembre 1978, d’un mal qu’il avait appris à connaître dans le cadre de son travail : l’épilepsie. Dés lors, les crises se succédèrent sous la pression des concerts et des tournées. Il lui fut prescrit un barbiturique qui peut provoquer des dépressions, le phénobarbital. D’après son épouse, c’est ce qui aurait provoqué son suicide. Cela et le sentiment de culpabilité qu’il éprouvait pour être tombé amoureux d’une autre femme.

1980-2020

La presse musicale a célébré, cette semaine, le triste quarantième anniversaire du suicide de Ian Curtis. Le réalisateur Anton Corbijn a réalisé, en 2007, un biopic émouvant en noir et blanc sur l’histoire de Ian Curtis et de Joy Division, Control. 

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Après la mort de son chanteur, le groupe s’est reformé sous un nouveau nom, New Order et, s’adjoignant les services de Gilian Gilbert aux claviers, a été l’un des piliers de la scène électro. Cela a été souvent écrit mais il faut ajouter que sans Joy Division, nous n’aurions pas eu U2, ni The Cure, ni la New Wave tout entière. Aujourd’hui, la petite maison ouvrière de brique de Macclesfield où le chanteur s’est pendu il y a quarante ans, la veille du départ prévu de Joy Division pour une tournée américaine, a été rachetée par un fan. Hadar Goldman a décidé d’en faire un musée à la gloire de Joy Division. "Parce que, dit-il, c’est l’endroit où vécut l’un des héros de ma jeunesse"

Quarante ans après, la génération des "jeunes gens modernes" n’est plus jeune du tout. Mais elle n’oublie pas Ian Curtis, mort à 23 ans.

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