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"Ici c'est la Corse sans la mer" : la campagne, ce fantasme de citadins qui n'existe pas

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 L'imaginaire collectif sur la campagne fut longtemps ballotté entre fantasme hédoniste, méconnaissance empirique, mépris citadin... et besoin d'air frais.
L'imaginaire collectif sur la campagne fut longtemps ballotté entre fantasme hédoniste, méconnaissance empirique, mépris citadin... et besoin d'air frais.
© Getty - Anton Petrus

Alors que le déconfinement relance le marché de l'immobilier rural qui a déjà explosé avec le confinement, que vaut sociologiquement cet imaginaire de la campagne qui féconde l'appel du vert ? Retour sur une série d'idées reçues décryptées à l'aune d'enquêtes ancrées dans le sol.

C’est la version 2020 et vaguement horticole de “la misère est moins pénible au soleil”. On n’a peut-être jamais tant entendu parler de “la campagne” que depuis le début de l’épidémie de Covid-19. Le stade du confinement, après les mesures annoncées le 17 mars, avait fait germer de nombreux appétits pour l’exode rural. Ainsi, environ 1 200 000 habitants d’Ile-de-France avaient quitté Paris à la veille du confinement, à quoi s’ajoutent quelques chapelets d’autres qui auront tenté d’élargir les mailles du filet, depuis. Rien que pour la semaine entre le 13 et le 20 mars, ça a quand même représenté 17% des habitants de la métropole du Grand Paris qui ont plié bagage, et un phénomène tellement saisissant que l’opérateur téléphonique Orange en a même fait des statistiques parmi ses abonnés.

Avec les couleurs verte et rouge de la carte du déconfinement qui tranchent, et les régions qui ne sont pas toutes logées à la même enseigne, certains pourtant parmi les plus citadins des Parisiens (ou les plus snobs ?) en viennent à jalouser les habitants de la Creuse ou des Monts d’Arrée, en plein centre Bretagne. Pour l’ensemble des quatre départements bretons, on comptait, au 7 mai, 284 personnes décédées des suites du coronavirus. C’est-à-dire, 3,5 fois moins pour ces quatre départements réunis que, par exemple, pour le seul de Val-de-Marne et ses 981 morts à la même date. Le décalage n’est pas seulement question d’échelles démographiques (ou de densité hospitalière) : le département du Val-de-Marne, c’est 1 385 000 habitants, alors que la région Bretagne dans son ensemble compte 3 329 000 habitants.

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Aux statistiques de la mortalité s’ajoutent aussi un confinement qui ne s’est pas toujours déroulé de la même façon selon les zones, et des déconfinés qui n’en sortent pas forcément aussi éprouvés : pêle-mêle, on peut citer le littoral qui rouvre peu à peu sur décision préfectorale, des enfants qui s'ébrouent différemment en fonction de leur accès à la nature, ou encore des supermarchés où l’on ne patiente pas deux heures et demi dans la queue avant même d’avoir commencé à faire ses courses, depuis près de deux mois. Il n’en fallait pas tant pour voir poindre à nouveau des articles sur une deuxième vague d’exode citadin qui s’annoncerait avec le déconfinement qui démarre ce 11 mai.

L'exode urbain fut si massif que l'opérateur Orange a fait des statistiques pour évaluer le nombre de ses abonnés à avoir fui l'ïle-de-France
L'exode urbain fut si massif que l'opérateur Orange a fait des statistiques pour évaluer le nombre de ses abonnés à avoir fui l'ïle-de-France
© Getty - Arman Zhenikeyev

Tous ceux qui ont fui les grandes villes, et notablement Paris et ses alentours, ne sont sans doute pas systématiquement partis “au vert” - et encore faudrait-il savoir ce que “au vert” veut dire. Et les chiffres des départs d’Ile-de-France sont encore loin de concerner uniquement les propriétaires de résidences secondaires dans ce qui pourrait être vu comme une nouvelle fuite à Varennes : des étudiants parfois très précaires, ou encore des gens qui avaient un logement si petit qu’ils ont aussitôt pris la tangente, sont aussi de ceux qui ont quitté Paris et ses environs. Mais à en croire par exemple un article du Monde en date du 27 avril, le confinement a “renforcé le désir de campagne des citadins”. Après enquête auprès d’agents immobiliers, la journaliste cite deux fois plus de demandes pour des résidences secondaires à la campagne, après le 17 mars qu’avant.

"Projets sérieux" pour imaginaire hors sol ?

La tendance n’est pas nouvelle, et remonterait à fin 2018. Le confinement, puis le déconfinement et malgé tout son lot de contraintes, comme le télétravail prolongé, ont seulement accéléré la cadence sur le marché immobilier. Cet “appel de la campagne” s’adosse à un imaginaire profond, et quelques représentations parfois fantaisistes de la vie “au vert”, même si cet agent immobilier qui a reçu soixante demandes par semaine pendant le confinement veut y voir “des projets sérieux, réfléchis, avec le désir de s’installer sur place et d’y créer une activité”. Le professionnel interrogé par Le Monde affirme que le mot le plus répandu dans les mails qu’il reçoit est “environnement”. Mais cette représentation qui fait valser le prix des maisons à vendre dans certains coins tient-elle au juste la route sociologiquement ? Et que vaut l’image hédoniste et vertueuse de “la campagne” qui semble prendre racine, du point de vue des travaux de sciences sociales - qui d’ailleurs parlent souvent plutôt de “mondes ruraux” en fait de “campagne” ? La dissémination soudaine de cette image en partie fantasmée est l’occasion de plonger dans des travaux hautement éclairants produits sur le temps long, depuis plusieurs décennies, par un laboratoire universitaire de l’INRA basé à Dijon, le Cesaer.

Si vous ne connaissez pas ce que fait cette trentaine de chercheurs depuis la création du laboratoire, à la fin des années 90, cette récente mode du vert est l’occasion idéale pour plonger : parmi les textes, et parfois les livres, qui en sont issus, on compte de nombreuses enquêtes très accessibles, et souvent rédigées avec le souci de parler au plus grand nombre. C’est le cas en particulier de Ceux qui restent, le livre publié en 2019 à La Découverte par le sociologue Benoît Coquard, qui fît un tabac même à une heure de grande écoute sur TMC, dans le format tellement contraint d’un plateau télé comme celui de l’émission Quotidien, le 28 novembre 2019. Mais c’était déjà le cas par exemple d’un livre plus ancien, Les Gars du coin, par Nicolas Renahy, paru en 2005 (déjà à La Découverte).

Entre 1996 (Renahy) et 2010 (Coquard), pas loin de quinze ans séparent le début de ces enquêtes au ras du sol qui fondent ces deux livres - en Bourgogne pour l’un, dans le Grand Est plus largement pour l’autre, et chacun qui a grandi pas loin de son terrain d’enquête, et qui renoue pour sa thèse avec d’anciens camarades qui lui parlent aussi parce qu’il en vient. Mais pour débusquer la flopée d’idées reçues qu’on a vu poindre sur “la campagne” récemment, s’en tenir à ces deux livres serait injuste alors qu’une grande enquête collective court depuis plus de dix ans au Cesaer. Ainsi, il faut aussi citer, qui en émanent, les livres Le Bourg et l’atelier, de Julian Mischi (chez Agone en 2016) ou, chez Raisons d’agir en 2018, L’Embourgeoisement : une enquête chez les céréaliers, de Gilles Laferté, qui dévoilent, depuis la condition ouvrière d’un côté, et la dépaysannisation des céréaliers de l’autre, des contours au grain fin de la sociologie des milieux ruraux. Plus récemment, les éditions de l’EHESS publiaient Mondes ruraux et classes sociales, une enquête collégiale ambitieuse et un ouvrage collectif sous la direction des chercheurs Ivan Bruneau, Gilles Laferté, Julian Mischi et Nicolas Renahy, qui nous fait plonger dans “le Germanois”. Le territoire n’existe pas mais on le devine du côté de la Bourgogne, et on sait qu’il regroupe 45 000 habitants, répartis entre trois petites villes et beaucoup de villages. Entre 2007 et 2012, ce collectif de chercheurs l’a arpenté, pour nous le raconter, aujourd’hui, depuis la vie de professeurs des écoles, d’élus locaux, d’agriculteurs, de salariés d’un atelier de la SNCF, de chasseurs, de bûcherons, et aussi, d’une mère au foyer.

Avec ces cinq livres, vous moissonnerez déjà une vision à la fois historique et ancrée les deux pieds dans le sol, de ce que peut bien être la vie à la campagne en 2020. C’est-à-dire, ni un eldorado contemplatif hors sol… ni “une France périphérique” en dépit du succès faramineux de l’expression popularisée depuis 2014 par le géographe Christophe Guilluy, auquel, au fond, les travaux de ces chercheurs s’affrontent drastiquement.

2h 31

Ni misérabilisme ni mépris de classe, dans ces travaux qui s’étaient déjà révélés importants pour comprendre, loin des phares et des sirènes d’un phénomène, sur quel terreau pouvait bien avoir germé, sur le temps long, un mouvement comme celui des “gilets jaunes”. Mais pas davantage de prosélytisme enjoué vis-à-vis de territoires qui sont d’abord des écosytèmes étrillés par la crise économique, le repli des services publics, et la désindustrialisation. Oui, car contrairement à des clichés bien ancrés, “la campagne” est d’abord une terre industrielle bien qu’on ait souvent du mal à se figurer. Dans le Centre-Est, seulement 5 à 6% des emplois relèvent du secteur primaire. Ça veut dire que 95% des actifs font autre chose. Le chiffre vaut pour toute la France, et encore tient-il compte souvent de l’industrie agro-alimentaire, qui recrute largement. C’est vrai y compris en Bretagne par exemple, qui fournit 12% de la production agricole nationale et reste la première région agricole de France.

Que les espaces ruraux soient d’abord des terres industrielles n’est pas nouveau, même si ça heurte un peu le sens commun : au recensement de 1982, les ouvriers représentaient déjà un tiers des actifs. La photo se lit aussi dans l’autre sens : les départements les plus ouvriers, comme l’Aisne, les Ardennes, l’Aube, le Doubs, l’Eure, la Haute-Marne, la Mayenne, la Meuse, l’Orne, la Haute-Saône, la Somme ou la Vendée, que Julian Mischi énumérait déjà en 2016 dans Le Bourg et l’atelier, sont aussi des départements profondément ruraux.

Les départements industriels sont aussi massivement des départements ruraux (et vice versa)
Les départements industriels sont aussi massivement des départements ruraux (et vice versa)
© Getty - Monty Rakusen

Le bois, ce beurre des épinards désindustrialisés

Et si l’on peut “faire son bois” (comme on dirait “mettre du beurre dans les épinards” ou “joindre les deux bouts” ) en exploitant la forêt même quand on n’est pas bûcheron, c’est aussi parce que vivre dans ces territoires-là suppose de se débrouiller. Ce travail à-côté fait même fondamentalement partie d’un équilibre matériel précaire qui persiste dans ces territoires où l’on mesure, à lire tous ces travaux de sociologie qui font de la place à l’économie, combien ils sont d’abord habités par les classes populaires. Et, parfois d’autant plus fragiles, quand l’histoire industrielle est faite d’accidents, de concentrations et de délocalisations.

Avec la professionnalisation des métiers du bois, ils sont nombreux à s’être rêvés bûcheron à son compte après être entré tôt dans la vie active, et une première vie comme unique salarié d’un artisan du coin, ou tourneur à l’usine. Quand le marché du travail s’est tendu ou parce que devenir indépendant passait pour une ascension sociale, savoir “faire du bois”, en vivre, et se vendre pour cela, a pu faire figure de débouché. Au début des années 2000, les deux tiers de ceux qui s’installaient à leur compte le faisaient après avoir été ouvrier à l’usine, ouvrier BTP ou bûcheron salarié. Mais en suivant Julien Gros qui nous raconte cette injonction à l'entreprenariat (22% des actifs dans les forêts de production du Germanois sont non-salariés), on voit bien que la ligne de crête est tenue, et l’ascension sociale loin d’être acquise. D’ailleurs, quelques chapitres plus tôt, dans Mondes ruraux et classes sociales déjà, Héloïse Fradkine soulignait qu’il ressort de cette enquête collective que quand on est couvreur, bûcheron ou boucher dans le coin, on a beau être “artisan”, et statutairement “indépendant”, on a souvent un mode de vie très proche de celui des ouvriers et surtout pas exempt d’instabilité, quand ont vit dans une région en crise.

La bonne réputation

“Faire son bois”, ou encore de petits chantiers au black le week-end, quand on est ouvrier électricien ou carreleur, améliore le quotidien. Mais c’est aussi une ressource ambivalente, que tous ces travaux nous permettent de regarder plus subtilement : l’autochtonie est un capital dès lors qu’elle trame toute la vie affective, mais aussi la vie professionnelle. Mais encore faut-il avoir “bonne réputation”, et “pouvoir se le permettre”, comme l’explique un certain Martin à Benoît Coquard, dont toute la lecture du livre est irriguée par la place que peut prendre le fait d’être du cru. C’est pratique, c’est souvent un atout quand les postes à pourvoir ont fondu et circulent du bouche-à-oreille... mais manifestement, c’est aussi moins émancipateur qu’il n’y paraît quand toute la vie sociale et donc socio-économique, s’y encastre. Lire ça sous le regard d’un sociologue permet de déblayer l’épaisse couche de folklore qui englue souvent l’idée d’entraide rurale.

La question du groupe est au fond omniprésente dans ces travaux, même s’il s’agit massivement de groupes d’hommes. Mais attention : si l’on touche du doigt une condition collective, c’est moins la condition d’un “être rural”, sorte de funambule un peu rustique mais sympa, qui se balancerait de route nationale en buvette du club de foot, comme prémuni par le grand air de tous rapports de classe et de domination. Que, bien plutôt, celle d’hommes issus de classes populaires dont on a longtemps su peu de choses. Celles-là même qui, souvent, sont passées sous le radar justement parce que l’image des mondes ruraux est souvent celle d’espaces socialement aseptisés - et borgnes. Dans le Germanois, on compte 34 % d’ouvriers et 28 % d’employés parmi les actifs. Et dans Les Gars du coin, Nicolas Renahy citait le curé du coin, qui, dans les années 1920, tandis qu’il célébrait le mariage du fils d’un notable, digne représentant du paternalisme usinier, se félicitait que le climat soit à “la collaboration de classes”.

En quatrième de couverture, le livre de Nicolas Renahy, "Les Gars du coin", en 2005, pointait une "double invisibilisation" de la jeunesse rurale et souvent ouvrière - y compris chez les sociologues
En quatrième de couverture, le livre de Nicolas Renahy, "Les Gars du coin", en 2005, pointait une "double invisibilisation" de la jeunesse rurale et souvent ouvrière - y compris chez les sociologues
© Getty - Joel Sheagren

Voir autre chose suppose de regarder de près, et par exemple au prisme d’une focale que les auteurs de Mondes ruraux et classes sociales défendent méthodologiquement comme “l’espace social localisé”. L’enjeu est précisément de renoncer franchement à l’idée que vivre à la campagne forgerait une condition tout court et pour de bon ; une condition si puissante et presque magique au point d’écraser toutes les distances entre les classes sociales. Dans Les Ouvriers dans la société française, dont la première édition remonte à 1986 (au Seuil), l’historien Gérard Noiriel soulignait déjà dans un passage sur le prolétariat et l’idée tenace qu’on s’en fait, qu’on a longtemps tenu pour acquis que vivre dans le monde rural du XIXe siècle était un sort préférable à celui du lot commun des ouvriers citadins… sans qu’on ait toujours regardé dans le détail les conditions de vie réelles que ça impliquait.

Le nombre d'école en chute libre

L’idée (ou le fantasme ?) d’un territoire rural aveugle aux classes sociales n’est pas seulement un vieux poncif : c’est aussi un angle mort qui cisèle profondément notre imaginaire et l’image qu’on se fait d’un territoire parfois réputé plus fraternel en soi, plus homogène aussi. On peut en voir la trace dans le singulier de l’expression “vivre à la campagne”, comme si le paysage écrasait tout. Bien sûr, cette vie-là suppose de vivre dans un territoire où les services publics se contractent et disparaissent. Au quotidien, l’expérience rassemble : les services publics qui dilatent le territoire, ça suppose, très concrètement, des kilomètres qui s’accumulent au compteur (et les factures de carburant sur le relevé bancaire) pour l’école, la poste, les soins médicaux, comme pour le supermarché. C’est un point commun massivement structurant pour tous ceux qui vivent dans des zones rurales, et que les citadins ne perçoivent pas toujours de façon aussi aiguë. Or dans Mondes ruraux et classes sociales les chiffres rassemblés par Lorenzo Barrault-Stella sautent aux yeux : dans le Germanois, on comptait 41 établissements scolaires publics en 2000. Il n’en reste plus que 18. Précision du chercheur : “dans l’enseignement maternel et élémentaire, la quantité d’établissements publics décline donc 2,6 fois plus vite que le nombre d’élèves”.

Si l'expérience des kilomètres et la rareté des services publics crée une vie commune, l’approche au ras du sol montre pourtant que des rapports de domination existent, perdurent, et parfois se créent au fil des changements. A l’atelier de la SNCF, par exemple, les cadres ne sont plus des ouvriers maison “qui montent”, mais font l’effet de pièces rapportées. Longtemps pourtant, dans “ouvrier maison”, la “maison” désignait moins la SNCF comme maison-mère, que ce lieu de travail-là, hyper localisé, et les villages alentours où l’ancien chef assure à Julian Mischi qu’il mettait un point d’honneur à faire monter en responsabilité ses gars du cru. Et sitôt que le cru pèse moins lourd, le paysage est plus trouble, et les perspectives d’évolution sociale, contrariées, sur un marché du travail qui se contracte.

Ce que permet l’ethnographie au prisme de l’espace social localisé, c’est aussi une granularité qui laisse la place à des données qui seraient écrasées à l’échelle nationale. Au prix d’un misérabilisme un peu flou parfois. Or dans cette mosaïque, Gilles Laferté éclaire les agriculteurs du Germanois pour nous faire toucher du doigt combien ils sortent doublement du lot. Parce qu’ils échappent à tout ce qu’on peut savoir par ailleurs sur les difficultés des exploitants agricoles exsangues en France ; mais aussi parce que, à l’échelle locale, leur enrichissement les distingue de plus en plus radicalement de leurs voisins petits artisans et ouvriers. Dans cet écosystème-là où 94% des agriculteurs se classent dans la catégorie “grosses exploitations”, le niveau de diplômes scolaires des enfants d’agriculteurs restait proche des ouvriers dans les années 1960 mais Gilles Laferté pointe qu’il a “rapidement rattrapé celui des employés, et dépasse aujourd’hui celui des professions intermédiaires”. Et les céréaliers aujourd’hui se marient de plus en plus en dehors de leur milieu, pour épouser des employées, des professions intermédiaires ou des cadres, “à mesure que la surface agricole de l’exploitation et que le capital culturel de l’exploitant grimpent”

Clientèle haut de gamme mais pas épicurienne

Chez ces agriculteurs céréaliers où l’on se vit massivement comme entrepreneur et où l’on comprend que passer pour des profiteurs de subventions, comme la PAC, est vite dégradant, deux tiers des agriculteurs sont des clients estampillés “haut de gamme” dans les trois agences Crédit agricole du coin, pour seulement 14% de la population du Germanois en général. Pour autant, ils sont encore rares à avoir des résidences secondaires, et s’ils investissent dans l’immobilier locatif, ça semble toujours comme on dirait qu’on se “met à l’abri”. Et le sociologue, qui tord le cou à l’image épicurienne et contemplative de la campagne, raconte ces visites à domicile, où l’on ne s’assied pas au salon : des draps recouvrent les meubles d’apparat qu’il faut veiller à préserver. 

Dans Ceux qui restent, de Benoît Coquard, on palpe toutefois des traces d'hédonisme et un grand plaisir dans la pratique de certaines activités qui sont bien liées au cadre de vie, comme par exemple le goût de la chasse, ou du foot depuis que le club du coin a repris des couleurs. En négatif, des discours sur l'angoisse du béton parisien, et la ville qu'on assimile à une araignée vorace. Pas besoin d'habiter dans une longère revisitée pour priser la vie rurale, même quand on vit en lotissement. Le sociologue explique, entre autres, que cette fierté-là, bien réelle, peut aussi fonctionner aussi comme une réplique au sentiment d’être méprisés par les citadins. Et peut-être, aussi, à quelque chose qui pourrait bien résonner comme une menace sourde à l’oreille de ces actifs peu diplômés qui ont grandi dans un monde où arrêter les études pour se trouver un emploi stable n’était pas synonyme d’échec scolaire. Tandis qu'on referme son livre, une phrase glanée durant son enquête résonne : "Ici, c'est la Corse sans la mer."

A la recherche d'un juste équilibre sans misérabilisme ni surplomb, l'un des chapitres du livre de Benoît Coquard, "Ceux qui restent", s'intitule : "Les "ailleurs" possibles et impossibles"
A la recherche d'un juste équilibre sans misérabilisme ni surplomb, l'un des chapitres du livre de Benoît Coquard, "Ceux qui restent", s'intitule : "Les "ailleurs" possibles et impossibles"
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