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'Ictyos' recycle les peaux de poisson en cuir écolo

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Souple et résistant, le cuir marin d'Ictyos au tannage 100% végétal
Souple et résistant, le cuir marin d'Ictyos au tannage 100% végétal
- Ictyos

Demain l'éco. Trois jeunes ingénieurs chimistes ont mis au point une technique de tannage à base de matières végétales pour transformer la peau de poisson en cuir. Installés à Saint-Fons, près de Lyon, ils signent le renouveau d’une filière industrielle sinistrée.

Tiré de l’élevage, le cuir est depuis quelques années dans le collimateur de nombreuses ONG engagées dans la défense de l’environnement. Cette matière utilisée depuis toujours pour l’habillement et la maroquinerie pose aujourd’hui de nombreuses questions, à commencer par sa provenance. Chaque année dans le monde, 1,4 milliard de peaux de vaches, moutons et chèvres sont transformées en cuir pour confectionner des vestes, des chaussures, du mobilier, dont la moitié provient d’Asie. Selon un récent rapport de l’ONG Stand.earth, l’élevage bovin pour fournir la demande mondiale en cuir s’intensifie au Brésil et contribuerait à la déforestation de l’Amazonie, à cause des arbres détruits pour les transformer en zone de pâturage.

Ce ne sont pas les seuls reproches faits aux producteurs de cuir. Les étapes de la transformation d’une peau brute en cuir fini sont excessivement polluantes. D’énormes quantités d’eau sont utilisées ainsi que de nombreux produits chimiques, sels de chrome et solvants. En Inde, l’un des premiers exportateurs de cuir au monde, des centaines de tanneries qui longent le Gange sont accusées de déverser leurs déchets toxiques dans le fleuve.

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L’industrie du cuir française et européenne demeure très réglementée. Depuis 2007, les tanneries doivent produire dans le respect du règlement européen REACH qui protège le consommateur de la toxicité des produits et garantit la suppression de substances dangereuses.

En janvier dernier, un livre blanc a d’ailleurs été publié par le Conseil National du Cuir afin de dresser les démarches environnementales et les innovations mises en place par le secteur. Il précise qu’en France les entreprises de transformation sont équipées de stations d’épuration performantes,  alors que la consommation d’eau a été réduite de plus de 50% ainsi que les émissions de solvants organiques dans l’air.

Les marques et les tanneurs ont également développé dans le cadre de leur politique de responsabilité sociale des cahiers des charges pour assurer le bien-être animal et garantir certaines conditions dans les élevages et abattoirs.

Si le CNC assure qu’aucun bovin en France n’est élevé pour sa peau et que la filière s’inscrit dans une économie circulaire de revalorisation d’un déchet, n’en reste pas moins que la production de cuir en France est principalement destinée au luxe et que l’essentiel de notre consommation provient de l’étranger.

Selon l’ONU, 80% du cuir provient de pays en développement comme le Bangladesh, où les conditions de production sont moins contrôlées, et où les normes environnementales sont moins exigeantes. Aujourd’hui, rien n’oblige les marques à préciser l’origine du cuir utilisé. Cela pourrait toutefois changer. Près de dix ans après l’accident du Rana Plaza au Bangladesh et des années de négociations, Bruxelles vient de divulguer son projet de directive sur le devoir de vigilance obligeant les multinationales à prendre en compte leurs impacts environnementaux et sociaux sur l’ensemble de leurs chaînes de valeur. La France a d’ailleurs été pionnière sur ce sujet en adoptant une loi en 2017, un accord prévu pour la fin 2023 pourrait l’étendre au niveau européen.

Le cuir venu de la mer

Ictyos, jeune entreprise créée en 2018 à Saint-Fons, près de Lyon, est la première tannerie crée depuis cinquante ans en France. Pourtant, ses fondateurs, 3 ingénieurs chimistes, n’étaient pas du métier. Mais c’est en cherchant comment revaloriser les déchets de l’agroalimentaire qu’ils ont eu l’idée de transformer la peau de poisson en cuir.

Emmanuel Fourault, Benjamin Malatrait et Gauthier Lefébure fondateurs d'Ictyos
Emmanuel Fourault, Benjamin Malatrait et Gauthier Lefébure fondateurs d'Ictyos
- Ictyos

Emmanuel Fourault, Gauthier Lefébure et Benjamin Malatrait font partie de cette jeune génération de chefs d’entreprise en quête de sens pour qui la transition écologique est devenue un impératif.

La vraie mission qui se cache derrière Ictyos est d’inventer les cuirs de demain. Et pour nous, cette nouvelle matière doit être innovante, responsable, durable et française.

Pour s’approvisionner, Ictyos a passé des accords avec des mareyeurs, des éleveurs de carpes ainsi qu’une grande chaîne de restaurants de sushis de la région chez qui elle récupère les peaux de poissons jusque-là destinées à la poubelle ou à l’incinérateur.

Benjamin Malatrait, cofondateur d'Ictyos devant le foulon où sont nettoyées les peaux de poisson avec du broyat végétal
Benjamin Malatrait, cofondateur d'Ictyos devant le foulon où sont nettoyées les peaux de poisson avec du broyat végétal
© Radio France - Annabelle Grelier

"Fini le chrome !" assure Benjamin Malatrait. Nettoyées dans un foulon, sorte de grand tambour de machine à laver, les peaux sont traitées avec des tanins végétaux à base d’écorce de châtaigniers qu’il a concocté avec ses deux associés, tous anciens diplômés de l'École supérieure de chimie organique et minérale (Escom) à Compiègne.

Nous nous sommes servis de nos compétences de chimistes pour améliorer les étapes de tannage en les rendant plus écologiques. Notre procédé a été réfléchi pour être le plus naturel et sain avec le moins d’impact possible pour l’environnement.

Le tannage prend certes plus de temps. De l’écharnage, au palissonnage et pressage, il faut pas moins de 6 étapes et 15 jours de travail pour transformer la peau de poisson en cuir.

Ictyos a fait le choix de ne travailler que des poissons consommés en France, comme le saumon, la truite, la carpe ou encore l’esturgeon. À raison de 10 tonnes de peaux valorisées par an, l’entreprise produit 4 000 cuirs par mois avec pour ambition de doubler ses capacités tous les ans.

Reportage dans l'atelier de la jeune entreprise, près de Lyon. Par Annabelle Grelier

3 min

Le beau au service du bien

Après une année d’incubation à la maison des starts up LVMH, à la station F à Paris, où ils ont pu élaborer leur modèle d’affaire, l’équipe d’Ictyos est venue installer son unité de production à Lyon, au carrefour du marché italien, premier marché du cuir en Europe et du marché suisse, berceau de l’horlogerie. De plus, Lyon abrite la seule école d'ingénieurs spécialistes du cuir, l'Itech, et le Centre technique du cuir, où les jeunes entrepreneurs ont pu affiner leurs procédés.

Ictyos produit 4000 cuirs par mois soit 10 tonnes de peaux de poisson valorisées par an
Ictyos produit 4000 cuirs par mois soit 10 tonnes de peaux de poisson valorisées par an
© Radio France - Annabelle Grelier

Dans ce secteur, les concurrents sont encore peu nombreux. Les pionniers sont les Islandais qui depuis les années 90 travaillent le cuir de poisson mais de façon moins écologique, relève Benjamin Malatrait.

En mettant au point leur propre procédé, ils ont en effet veillé qu’à chaque étape de la production soit mise en œuvre la meilleure façon de produire.

On voulait faire du beau qui soit au service du bien alors on s’est posé beaucoup de questions sur les composés utilisés, combien d’énergie et d’eau nous allions consommer pour quelle durabilité. Revaloriser un déchet c’est bien mais si c’est pour déployer des ressources qui donneront une matière que l’on jette très vite après, ce ne serait pas écoresponsable.

Ce raisonnement leur a fait abandonner pour le moment les teintures végétales, trop fragiles avec le temps, au profit de teintures plus traditionnelles mais toutefois sans métal.

Au prix de deux années de recherche et de plus de 1 500 essais, leur cuir de poisson passe aujourd’hui tous les tests d’usure, que ce soit à l’eau, à la sueur, aux frottements. Souple et résistant, il peut tenir au moins vingt ans. Assez étonnant pour une peau qui ne fait que 0,8 millimètres d’épaisseur s’enthousiasme Benjamin Malatrait.

Le cuir marin offre une alternative vertueuse à l'industrie de la mode
Le cuir marin offre une alternative vertueuse à l'industrie de la mode
© Radio France - Annabelle Grelier

Du bracelet de montre au portefeuille et au sac à main, avec déjà plus de 1 400 clients dans son fichier, Ictyos peut espérer conquérir le marché du luxe. Encore sous couvert de confidentialité, une grande marque dont ils ne peuvent révéler le nom sortira bientôt une collection avec leur cuir marin. Une fierté pour ces jeunes chefs d’entreprises qui, il y a peu, étaient encore novices dans le monde du cuir mais qui ont développé une véritable passion pour cette matière.

Des projets plein la tête, ils se verraient bien d’ici deux ans renforcer leur équipe de 8 salariés en créant leur propre usine aux derniers standards environnementaux : économe en énergie et traitement d’eau en circuit fermé. Une bien belle perspective pour le renouveau de l’industrie en France.

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