Ida Rubinstein, performeuse scandaleuse à l'avant-garde

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Ida Rubinstein, performeuse scandaleuse de la Belle Epoque

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Figure provocante des Ballets russes, pionnière de la performance, mécène, c'est elle qui a commandé à Ravel son Boléro. Voici comment Ida Rubinstein a consacré sa vie à l'art avant de tomber dans l'oubli.

Danseuse star des Ballets Russes, icône de la Belle Époque, mécène, c’est elle qui a commandé son fameux Boléro à Ravel. Pionnière de la performance, bisexuelle et scandaleuse, elle mourra mystique et solitaire, oubliée de tous.  

Lara Barsacq, danseuse et chorégraphe, lui a consacré un spectacle, "Ida don’t cry me love", fruit de nombreux mois passés dans les archives, en quête d'informations sur cette femme aujourd'hui méconnue : "Ida Rubinstein était une figure très provocante pour son époque, et je trouve que sa féminité assumée est très inspirante. C’est une femme qui prenait des risques, et qui, oui, qui était libre." Marguerite Long pianiste, amie de Maurice Ravel, parlait avec chaleur d'Ida Rubisntein, en 1966 à la télévision française. "Oh, c’est une femme à laquelle on n’a pas rendu justice, vous savez. Cette vie consacrée à l’art, comme elle l’a fait, elle qui a fait travaillé les plus grands : Paul Valéry, Paul Claudel, tous enfin. Et puis les musiciens ! Qu’est-ce qu’elle a fait !" 

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Provoquer, naturellement

Née en Russie dans une riche famille juive, Ida se retrouve orpheline à 7 ans. Son beau-frère l’interne en hôpital psychiatrique car depuis qu’elle a vu danser Isadora Duncan, elle passe pour une folle qui n’a qu’une obsession : monter sur scène. A peine sortie de l’asile, elle se marie avec un époux fantoche pour garantir sa liberté et fait scandale en 1909, en se dénudant sur scène. 

Lara Barsacq : "C’est pas qu’elle a envie de cette provocation, mais elle ne peut pas s’en empêcher, c’est un son art de vivre, sa manière de vivre."  Ida interprète la sulfureuse Salomé d’Oscar Wilde, dans une “danse des sept voiles”, ancêtre langoureux du strip-tease, dont elle deviendra la grande spécialiste. 

Lara Barsacq : "La danse des sept voiles était faite par beaucoup de femmes dans des salons à une époque. C’est un mouvement qui s’appelle “salomania”, et on peut lire à cette époque dans la presse que ce sont des femmes hystériques, complètement folles, et qui décident de se dénuder les unes pour les autres." 

Censurée par l’Eglise orthodoxe, dénigrée, son audace est pourtant récompensée. Lara Barsacq : "Par cette danse, cette provocation, cette prise de liberté, elle est engagée aux Ballets Russes, et donc elle va danser dans Cléopâtre et Shéhérazade_, qui sont des pièces importantes de l’histoire de la danse. Et donc cette Ida Rubinstein, elle est un peu la Lady Gaga de l’époque, quand_ Cléopâtre sort, c’est un triomphe, il y a des produits dérivés “Ida Rubinstein”." 

Emerveiller Paris

Ida Rubinstein peinte par sa compagne Romaine Brooks
Ida Rubinstein peinte par sa compagne Romaine Brooks
© AFP

Ida émerveille s’en va alors émerveiller le Tout-Paris, là où s’invente l’avant-garde. Henri Sauguet, compositeur, qui connût Ida, témoignait de l'effervescence de cette époque à la RTF, en 1971 : "On quittait Stravinsky pour aller chez Derain, on finissait la soirée avec Satie… Paris était une extraordinaire marmite dans laquelle bouillaient tout un tas d’idées."

Les performances, la sensualité d’Ida, son corps longiligne fascinent. Lara Barsacq : "C’est étrange, parce que Ida Rubinstein n’était pas une grande danseuse. Elle est très expressive, elle travaille le mime, elle a je pense une présence extraordinaire, un charisme fort, et comme dit Bronislava Nijinska, elle avait des mouvements “très personnels”. Et donc pour l’époque, c’est une forme de danse contemporaine, elle n’est pas dans les codes de la danse classique."

Egérie des peintres, mondaine excentrique, folle de chasse et de voyages, Ida se libère sur scène comme dans sa vie intime. Lara Barsacq : "Elle a vécu des années avec Romaine Brooks, qui était photographe et peintre, donc elle était bisexuelle, elle était très libre. Il faut savoir aussi que cette femme était très riche, parce qu’elle a hérité d’une énorme fortune, ce qui lui a permis d’avoir cette liberté, ce pouvoir de choisir ce qu’elle voulait faire, de commander auprès de plein d’artistes des œuvres qu’elle interprétait par la suite". 

Ida Rubinstein par le peintre Valentin Serov
Ida Rubinstein par le peintre Valentin Serov
© AFP

Faire la synthèse des arts

Toujours plus insoumise, Ida quitte les Ballets Russes pour fonder sa propre compagnie et réaliser son utopie d’une synthèse des arts
Lara Barsacq : "Elle voulait un art hybride, elle appelait ça un art à “trois visages”, un art total, qui mêlait chant, danse et texte, ce qui à son époque ne se faisait pas. Et moi j’ai l’impression d’être dans cette lignée. Et donc j’ai créé un spectacle pour la refaire vivre."  

Ida prend des cours de diction avec son amie Sarah Bernhardt et se lance dans un projet fou : monter “Le Martyr de saint Sébastien” qu’elle conçoit avec D’Annunzio et Debussy de D’Annunzio, composé par Debussy. Lara Barsacq : "Donc c’est le scandale dans l’Eglise catholique à l’époque. Elle se travestissait en homme. Dans la narration, elle tombait amoureuse d’une femme, ce qui insinuait une relation homosexuelle. Elle était juive. L'archevêque de Paris a voulu censurer la pièce. Donc elle a toujours dû comme ça reprendre du courage pour remonter des pièces… En ça, je la trouve extrêmement courageuse." 

Elle Ida triomphe, et commande décors, costumes, musiques, textes, chorégraphies aux plus brillants artistes de son temps : Stravinsky, Gide, Valéry, Bakst, Claudel… Henri Sauguet compositeur : "Et elle voulait un répertoire absolument fait pour elle. Elle a donc commandé à ce moment-là des ballets à plusieurs musiciens. Elle a commandé un ballet à Ravel, qui a été le Boléro, et elle m’a commandé un ballet". En 1928, c’est elle qui danse pour la 1e fois le ballet qu’elle a commandé et produit : le Boléro de Ravel.

Ida Rubinstein en Shéhérazade, peinte par Jacques Emile
Ida Rubinstein en Shéhérazade, peinte par Jacques Emile
© AFP

Sortir de scène, humblement

Ida continue à régner sur le ballet de l’entre-deux-guerre, jusqu’en 1938, quand elle doit fuir l’antisémitisme à Londres en 1938. Lara Barsacq : "Le monde du spectacle s’est arrêté. Donc pendant cinq ans, d’un coup, elle s’est occupée d’anciens combattants, elle a ouvert un hôpital, elle s’est occupée de personnes pendant la guerre." De retour en France après la guerre, son monde sa gloire révolue, Ida s’isole à Vence, où elle meurt en 1960, anonyme et pour longtemps oubliée. 

Lara Barsacq : "Parfois, avoir une danse pure et un travail pur perdurent, et peut-être cette forme d’hybridation peut brouiller les pistes, C’est une femme qui prenait des risques, et qui, oui, qui était libre et je pense que c’était un peu trop tôt pour son époque." 

A voir   

Ida don’t cry me love de Lara Barsacq au Nouveau Théâtre de Montreuil, Rencontres chorégraphiques de Seine-Saint-Denis, le 16 octobre 2020

Puis en tournée : 

13 & 14 nov. 2020 - Microdanse #3 / Festival Emergentia, ADC-Genèv

3 mars 2021 - Centre Culturel d’Uccle, Bruxelles

8 avril 2021 - La Manufacture CDCN Bordeaux

Juin 2021 - Festival Latitudes Contemporaines, Lille

Juillet 2021 - Les Hivernales CDCN, Avignon