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Ieoh Ming Pei, l'architecte des pyramides modernes

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L'architecte Ieoh Ming Pei devant la pyramide du Louvre que François Mitterrand lui avait commandée. Photo de 1989, date de l'ouverture au public de ce qui avait été vivement critiqué
L'architecte Ieoh Ming Pei devant la pyramide du Louvre que François Mitterrand lui avait commandée. Photo de 1989, date de l'ouverture au public de ce qui avait été vivement critiqué
© Getty - Bernard Bisson / Sygma

L'architecte sino-américain Ieoh Ming Pei a marqué Paris par sa pyramide du Louvre mais elle ne fut pas la première. Des villes du monde entier gardent l'empreinte de ce talent distingué par le Prix Pritzker, le Nobel du genre, qui s'est notamment inspiré de Frank Lloyd Wright et Le Corbusier.

Mort à 102 ans, l'architecte Ieoh Ming Pei reste pour beaucoup celui qui a donné une nouvelle vie au Louvre grâce à sa pyramide et ses 666 losanges de verre plantés dans la cour Carré. Mais celui qui avait reçu le prix Pritzker, équivalent du Nobel de l'architecture, a marqué par ses projets audacieux bien d'autres sites dans le monde.

Inspiré notamment par le Bauhaus

Né en 1917 à Canton, la Venise de l'Orient, d’un père banquier et d’une mère flûtiste, Ieoh Ming Pei a fait ses études aux Etats-Unis avec un diplôme au MIT puis à Harvard où il est l'élève de Walter Gropius, le fondateur du mouvement Bauhaus qui pose les bases du style international. Il n'a pas 40 ans lorsqu'il est naturalisé américain. Il crée sa propre agence et enchaîne les projets à succès aux Etats-Unis et dans le monde. La bibliothèque JF Kennedy à Boston, l'hôtel Xiangshan à Pékin, la tour de la banque de Chine, à Hong Kong, ou encore la National Gallery of Art (NGA) de Washington, en 1978, qui établit sa renommée internationale.

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Cette addition au bâtiment principal de la National Gallery of Art s'organise autour de deux triangles portés par une structure de béton et de verre. Sur le parvis du bâtiment surgissent du sol des pyramides de verre éclatées ainsi que le sommet d'une fontaine de 15 mètres de haut, enfouie sous le sol.

"Ce bâtiment a influencé la construction de musées à travers tous les Etats-Unis dans les années 70 et plus tard", a écrit l'architecte Dennis Sharp. 

Ieoh Ming Pei en 1963 lors de la présentation à Boston de la bibliothèque et du musée John F. Kennedy. Un projet achevé non sans difficultés en 1979.
Ieoh Ming Pei en 1963 lors de la présentation à Boston de la bibliothèque et du musée John F. Kennedy. Un projet achevé non sans difficultés en 1979.
© Getty - Ed Farrand / The Boston Globe

La consécration arrive en 1983 avec le Prix Pritzker, considéré comme le Nobel de l'architecture. La distinction vient saluer ses projets audacieux. Sens du vertige, inspirations cubistes, jeux de proportions et de perspectives, l'architecte affectionne les matériaux bruts (béton, verre, pierre, acier).

Ieoh Ming Pei résume alors avec humour le style de son architecture :

Cela vous amuserait sans doute de savoir que dans les années 40, une maison que j'avais dessinée à Cambridge pour un ami avait été considérée comme invendable, parce que trop moderne. Mais effectivement, j'appartiens à cette génération d'architectes américains inspirés par le modernisme.

La tour de la Banque de Chine, l'un des édifices les plus distinctifs de Hong Kong, en est un exemple. Composé de quatre tours triangulaires de verre et d'aluminium, de hauteurs différentes et plantées dans un socle de granit, le bâtiment à la façade géométrique reflète les cieux changeants, le jour et les lumières de la ville la nuit. La tour de 72 étages reçut un accueil réservé chez ceux qui estimaient que ses lignes pointues et triangulaires troublaient l'harmonie de l'environnement.

La tour de la Bank of China, un des plus fameux gratte-ciel de Hong-Kong. Culminant à 367,4 m et inauguré en 1990, ce fut le plus haut édifice de Hong Kong et d’Asie entre 1989 et 1992
La tour de la Bank of China, un des plus fameux gratte-ciel de Hong-Kong. Culminant à 367,4 m et inauguré en 1990, ce fut le plus haut édifice de Hong Kong et d’Asie entre 1989 et 1992
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Jean Nouvel rend hommage à un maître : "C'est quelqu'un qui maîtrise absolument ce qu'il fait. Il manie le vocabulaire architectural avec une grande franchise. C'est un élève de Walter Gropius, un des maîtres du Bauhaus, et il garde une trace moderne très évidente dans ses géométries. Et il a bien sûr mélangé les influences culturelles puisqu'il vient de Chine, a vécu aux Etats-Unis et construit un peu partout sur la planète. Il laisse une trace très nette et très plastique."

Amoureux des triangles

A Paris, Pei devra affronter une contestation bien plus vive, un tollé avec des années de polémique et de pétitions, même s'il n'en est pas à sa première pyramide. En 1978, à Dallas, la pyramide inversée de l’hôtel de ville, inspirée de Le Corbusier, a promu son style. Sa pyramide de verre et de métal érigée au milieu de la cour Napoléon du Palais du Louvre, musée le plus fréquenté au monde, est considérée comme une "atrocité", un "sacrilège", un "ruineux gadget". Le Figaro parle alors du "degré zéro de l'architecture", Le Monde "d'entonnoir" ou de "maison des morts" et l'académicien Jean Dutourd lance un appel à l'insurrection.

%C3%A0%20lire : 1984%20%3A%20la%20pyramide%20du%20Louvre%2C%20un%20complot%20Illuminati%20%3F

Mais le président François Mitterrand, à l'initiative de cette commande, tient bon :

Je ne me suis pas décidé aisément. J'avais la conviction qu'il fallait que le musée du Louvre devienne un lieu où l'on aimerait aller, voir les oeuvres admirables qui s'y trouvent. Il n'y avait pas moyen. L'accès, les commodités, la présentation des œuvres, cela ne marchait pas. Alors, comment faire ? J'ai consulté les architectes, qui ont étudié de multiples projets, et celui de M. Pei m'est apparu comme le plus rationnel, le meilleur et le plus beau. 

Ouverte au public en 1989, cette gigantesque structure de 20 mètres de haut sur 35 mètres de large a été pensée pour permettre un meilleur accueil des visiteurs. Le tour de force de Ieoh Ming Pei a été d'imaginer une entrée en sous-sol capable de relier les trois différentes ailes de l'établissement par des souterrains. Le hall central, situé sous la pyramide, est baigné de lumière grâce à la structure de verre de la colossale réalisation. 

Son associé français, l'architecte Michel Macary, raconte que "Pei tenait absolument à ce que nous ayons une seule équipe, soudée et solidaire. Ce que nous avons réussi pendant dix ans quand même ! Tous ses collaborateurs l'ont toujours adoré parce qu'il était à la fois très décidé sur le plan architectural et un homme de dialogue sur le plan humain, à l'écoute des gens.

Michel Macary raconte Pei, l'architecte et ses oeuvres mais aussi l'homme. Son associé au Louvre évoque aussi ce chantier et ses conséquences. Il répond à Maud Calves

6 min

Spécialiste en muséologie, Paul Rasse souligne que "chaque fois que l'on rénove un musée maintenant, on se pose réellement cette question : où est l'entrée et comment la rendre remarquable, qui va marquer la ville."

Depuis, la pyramide, que certains considèrent comme un monument à part entière, est devenue un symbole de Paris et de sa modernité. Elle "symbolise aussi la continuité du pouvoir, de Philippe Auguste à Emmanuel Macron, qui a choisi ce site pour faire son entrée dans l'Histoire de France.", comme l'expliquait Jérôme Clément sur notre antenne.

Pari réussi donc, pour l'architecte sino-américain, qui se revendiquait autant de la modernité que du classicisme. Ieoh Ming Pei se plaisait à dire qu'"une architecture qui dure doit avoir des racines".

En%20savoir%20plus : 1989%20%3A%20inauguration%20de%20la%20Pyramide%20du%20Louvre