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"Il avait cette curiosité en lui" : l'hommage de Michel Ciment à son ami Bertrand Tavernier

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Bertrand Tavernier au festival du cinéma de Rome, 2019.
Bertrand Tavernier au festival du cinéma de Rome, 2019.
© Maxppp - Isabella Bonotto

Entretien. Le réalisateur Bertrand Tavernier est mort des suites d'une maladie, ce 25 mars 2021. Michel Ciment, critique de cinéma, journaliste et surtout son ami depuis plusieurs décennies évoque, ému, "une personnalité très forte et d'une importance considérable dans le paysage du cinéma français".

Bertrand Tavernier s'est éteint ce jeudi, âgé de 79 ans, des suites d'une maladie. Cinéaste, mais avant tout cinéphile, il était unanimement reconnu et très apprécié dans le monde du septième art. Le critique de cinéma Michel Ciment, journaliste, homme de radio, universitaire, mais surtout ami de Bertrand Tavernier, rend hommage à ce grand homme. Ensemble, ils ont co-rédigé plusieurs entretiens publiés dans la revue "Positif" et se connaissent depuis les années 60.

À lire aussi : Mort du réalisateur Bertrand Tavernier, cinéaste cinéphile

Selon vous, qui était Bertrand Tavernier ? 

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C'était une personnalité très forte et d'une importance considérable dans le paysage du cinéma français. D'abord en tant que metteur en scène, évidemment, puisqu'il a laissé une vingtaine de films dans des genres très variés. Il avait une grande curiosité, à la fois personnelle et en tant qu'artiste. Il existe des cinéastes, des écrivains, de grands artistes, qui répètent le même motif. Mais d'autres, comme Bertrand Tavernier, aiment au contraire explorer sans cesse des régions différentes. Bertrand Tavernier était aussi fort pour montrer, par exemple, l'intimité d'un personnage comme dans "Daddy Nostalgie" (1990) ou "Un dimanche à la campagne" (1984), que pour réaliser des fresques historiques comme "Capitaine Conan" (1996), "Le juge et l'assassin" (1976), ou encore "Que la fête commence" (1975). 

Il était passionné par l'Histoire et il a su recréer, sans être académique, des périodes passées avec énormément de brio. Il était également un découvreur de talents. Il a donné sa chance à beaucoup de jeunes acteurs ou actrices qui ensuite sont devenus très connus.

1994. Bertrand Tavernier avec Sophie Marceau sur le tournage de "La fille de d'Artagnan"
1994. Bertrand Tavernier avec Sophie Marceau sur le tournage de "La fille de d'Artagnan"
© Maxppp - Jacky et France SCHOENTGEN

Par ailleurs, Bertrand Tavernier était également un historien et un critique de cinéma. Il a laissé des livres fondamentaux, en particulier sur le cinéma américain et le cinéma français, des documentaires. Il était en train d'écrire une mise à jour de "50 ans de cinéma américain" (1961), qui allait devenir "100 ans de cinéma américain". Il avait aussi écrit "Amis américains" (1993), une série d'études et d'entretiens avec de grands metteurs en scène Outre-Atlantique. Il était également très important pour la SRF, la Société des réalisateurs de films, qu'il a présidée durant deux années. La profession le respectait beaucoup. Il était très écouté parce qu'il était toujours à la recherche de l'originalité, sans aucun parti pris. 

Bertrand Tavernier était aussi attaché à la transmission de sa passion. 

Tout à fait, on l'a souvent qualifié de "passeur". Il avait une volonté de convaincre, de faire partager ses goûts à beaucoup de gens autour de lui, que ce soit à la radio ou à la télévision. C'est ce que les gens aimaient chez lui. D'ailleurs, il est très populaire à la fois dans les régions qu'à Paris, par la façon dont il savait animer des débats, faire découvrir au public des œuvres moins connues. 

Il passait son temps à revoir des films. J'étais stupéfait qu'il trouve le temps de regarder à nouveau des œuvres qu'il avait vues il y a trente ou quarante ans, et qu'il révise ses jugements. Il était le contraire de l'intolérance et du fanatisme qui, malheureusement, ont beaucoup nui à la critique française. 

À réécouter : Filmer l'Histoire selon Bertrand Tavernier

A votre avis, que lègue-t-il aujourd'hui aux jeunes ? Quelle empreinte peut-il avoir sur les générations futures ?

Je sais que quand les jeunes générations voient les films de Bertrand Tavernier, comme "Le juge et l'assassin" ou d'autres films, ils sont époustouflés par leur qualité, car beaucoup d'entre eux n'ont pas vieilli du tout. Nous vivons une époque assez amnésique, où le passé s'arrête à une dizaine ou une vingtaine d'années. 

Bertrand Tavernier était aussi, il faut le dire, passionné de musique. Par exemple, il connaissait admirablement le jazz. Il connaissait la peinture. Il connaissait bien sûr la littérature dans toutes ses formes, aussi bien étrangère que française. Je pense que c'est une leçon d'œcuménisme et de curiosité. J'espère que la jeune génération en tirera des enseignements pour le futur. 

Bertrand Tavernier en 1997, lauréat des César pour "Capitaine Conan".
Bertrand Tavernier en 1997, lauréat des César pour "Capitaine Conan".
© Maxppp - MaxPPP

Nous connaissons le savoir encyclopédique qu'avait Bertrand Tavernier pour le cinéma, mais aussi pour d'autres arts. Ce puits de connaissance devait forcément impressionner, créer une certaine distance. Pourtant, il était resté populaire et proche des gens.

Absolument, parce qu'il ne s'exprimait jamais dans un langage ésotérique, mondain ou  précieux. C'est quelqu'un qui, d'abord, a toujours écrit de façon très lisible. Il n'était pas dans l'abstraction. Il savait vraiment communiquer et d'ailleurs, il faut préciser qu'il était aussi extrêmement connu à l'étranger. Bertrand Tavernier a non seulement obtenu un Lion d'or pour sa carrière au Festival de Venise, mais aux Etats-Unis, par exemple, il avait énormément d'amis et beaucoup d'admirateurs. La critique américaine le soutenait beaucoup, de même que la critique espagnole et d'autres pays. Il avait un rayonnement international, incontestablement. 

Il faisait partie de cette génération des années 70, celle de Claude Miller, d'Alain Corneau, de gens de ce calibre, avec lesquels il était d'ailleurs très ami. Bertrand Tavernier a eu évidemment quelques adversaires, essentiellement autour des "Cahiers du cinéma" ou de "Libération", mais c'étaient des groupuscules finalement, qui n'avaient pas une influence sur le public en général. 

D'où lui venait cet amour pour le savoir, cette envie de toujours en savoir plus sur les arts et la culture ? D'où tenait-il cette passion ?

Son père, René Tavernier, était un grand éditeur pendant la guerre. Il a recueilli Aragon, qui faisait de la Résistance. Il publiait une revue, Confluences, un journal d'opposition hors de la zone libre. Je pense que Bertrand Tavernier venait d'un milieu familial qui le prédisposait à la culture. Ensuite, c'est comme ça. Cela ne s'apprend pas. Il avait cette curiosité ça en lui. 

A 20 ans, il écrivait déjà dans des revues spécialisées. Par exemple, il a écrit son premier article dans "Positif". C'était sur "Temps sans pitié" (1957) de Joseph Losey, au moment où la France découvrait Joseph Losey. Bertrand Tavernier a publié le même article dans une autre revue, "Cinéma 60". Il a aussi écrit dans "Les Cahiers du cinéma" et dans "Présence du cinéma". Autrement dit, il avait réussi à écrire dans les quatre revues reines de la cinéphilie autour des années 60. C'est un exploit, car ces revues se menaient de véritables guerres de religion entre elles. Bertrand Tavernier avait été accepté par tout le monde, grâce à la qualité de ses connaissances et de sa curiosité. 

2004. Bertrand Tavernier pose derrière des bobines, à Saint-Tropez. Il rentre à l'époque du Cambodge, où il a tourné "Holy Lola".
2004. Bertrand Tavernier pose derrière des bobines, à Saint-Tropez. Il rentre à l'époque du Cambodge, où il a tourné "Holy Lola".
© Maxppp - Luc Boutria