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"Il est temps de se demander si l'on veut vraiment une presse scientifique indépendante en France"

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Quelques titres de la presse scientifique française.
Quelques titres de la presse scientifique française.
© Radio France - Eve Etienne

Entretien. La grève se poursuit à Science et Vie pour défendre son indépendance éditoriale, après le départ soudain du directeur de la rédaction. L'association des journalistes scientifiques alerte sur les attaques contre le journalisme scientifique alors que les fausses informations sur le Covid-19 pullulent.

"Informer aux temps du Covid" : une édition spéciale des Assises internationales du journalisme a lieu à Tours ce jeudi et demain. Avec de nombreux débats sur le traitement médiatique de la pandémie. Le Covid-19, trop ou mal évoqué, analysé, accélérateur d'innovations journalistiques ou encore tueur de la presse papier ? La presse est elle aussi bouleversée à plusieurs enseignes par cet événement historique et vit notamment un paradoxe pour nombre de journalistes scientifiques.

Questions à l'un des modérateurs de ces Assises : Yves Sciama, journaliste scientifique indépendant, président de l'AJSPI, l'association des journalistes scientifiques français, élu au bureau de la Fédération Européenne pour le Journalisme Scientifique (EFSJ). L'AJSPI a été créée dans les années 50 et regroupe environ 300 journalistes de presse écrite, radio, télévision.

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Votre communiqué publié ce mardi est intitulé "Il faut cesser les attaques contre le journalisme scientifique !". Quelles sont ces attaques aujourd'hui ?

Aujourd'hui, nous sommes dans une situation assez paradoxale parce qu'il y a un besoin d'information scientifique et médicale pratiquement inédit en France depuis des décennies et en même temps, il y a plusieurs importantes publications scientifiques qui ont réduit la voilure, voire les effectifs. 

Le mensuel La Recherche, en particulier, a été complètement réorganisé et largement réduit dans son périmètre il y a quelques semaines, par le groupe Perdriel. Et avant-hier, Science et Vie, qui est le premier mensuel scientifique français, avec des centaines de milliers de lecteurs et une réputation qui n'est plus à faire, a appris qu'une part significative des postes de sa rédaction ne serait pas renouvelée depuis l'achat par Reworld Media [il y a un an, NDLR]. La rédaction a aussi appris que cet acheteur envisageait de réduire l'indépendance du site internet du mensuel. Et cette question de l'indépendance des journalistes est très importante puisque le groupe Reworld Media est connu pour faire beaucoup de place à ses publicitaires et la frontière entre information et communication, publicité, n'est pas toujours clairement établie. Il y avait eu des engagements que cette frontière soit parfaitement étanche et ils sont apparemment remis en cause.  

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Il y a même depuis mardi une grève illimitée à Science et Vie, après le départ soudain du directeur de la rédaction.

C'est exact et la situation est extrêmement mouvante. La grève se poursuit encore ce mercredi matin. Je crois qu'une grève totale d'une rédaction est sans précédent dans l'histoire des magazines scientifiques, en tout cas dans l'histoire de Science et vie. C'est dire si les menaces sont importantes et si il est temps de se demander si l'on veut vraiment une presse scientifique indépendante en France aujourd'hui. Je pense que la réponse est oui. 

>>> Mathilde Fontez, journaliste à Science et Vie, explique la "situation critique" d' un titre emblématique né en 1913

Pour Mathilde Fontez, au nom de la SDJ de Science et vie : "Nous sommes dans un moment de vérité". Elle explique longuement la situation du mensuel emblématique et de ses journalistes.

12 min

La rédaction manque par exemple aujourd'hui d'un journaliste qui suive la santé, médecine et alimentation. Ce qui est critique pour un magazine pour un titre comme le nôtre qui a dû traiter la crise du Covid toute l'année.

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Vous diriez, Yves Sciama, que le journalisme scientifique en France est désormais en danger ? 

J'espère noter un sursaut. Parce que ces derniers mois, j'ai été contacté à plusieurs reprises par des médias de qualité, mais qui avaient tout d'un coup pris conscience qu'il n'y avait personne capable d'expliquer ce qu'était un virus, personne capable de s'orienter devant la situation et qui me demandait de les mettre en contact avec des personnes compétentes. 

Je pense que les meilleurs médias ont réalisé à cette occasion quelque chose sur leurs propres déséquilibres sociologiques. Les médias sont aujourd'hui vraiment dominés par des gens qui ont fait des études de sciences humaines, d'histoire, de communication, de sciences politiques, de tout ce que vous voulez, mais pas de science. Et c'est un déséquilibre qui date d'il y a longtemps, mais qui a été rendu visible là. Et nous, nous appelons à un rééquilibrage sur ce terrain, clairement. 

Les écoles de journalisme aussi ont compris que c'était important d'avoir ces compétences et nous avons eu également des contacts avec elles pour voir comment on pourrait muscler la formation des étudiants journalistes généralistes, pour qu'ils soient plus à même de traiter des questions scientifiques. 

Il y a peut être, je l'espère, un frémissement, mais il faudrait qu'il se traduise vraiment par un retournement et une sorte de réarmement scientifique des médias. J'ai appelé à cela. 

Des jeunes journalistes, par exemple aussi, se sont directement tournés vers vous, ou des jeunes qui souhaiteraient être journalistes et qui, au regard de la pandémie, sont motivés par le journalisme scientifique ?

Je tiens quand même à dire que dans notre association nous acceptons des gens qui ne sont pas que journaliste scientifique et qui traitent d'autres domaines. Plus généralement, il ne faudrait pas que le journalisme scientifique devienne un ghetto cantonné à des pages sciences reléguées en fin de journal. Au contraire, il devrait irriguer tous les médias et dans notre association, tout journaliste qui s'intéresse à la science a sa place. Nous avons été régulièrement contactés par des gens qui nous disaient faire un papier de science de temps en temps, mais le reste du temps couvrir l'actualité. Est ce que je peux venir me qualifier, rencontrer des collègues, améliorer mes compétences dans votre association ? Nous avons toujours dit oui.  

Mais Yves Sciama, n'est-ce pas une conséquence globale de l'évolution de la presse en France ? Pas simplement le sort de la presse scientifique ?

Il est certain qu'il existe une crise générale de la presse, qui est déstabilisée par l'irruption du numérique, par des changements sociaux, et la presse scientifique ne fait pas exception. Nous pensons quand même qu'il faut attirer l'attention sur ce problème particulier parce que la presse scientifique reçoit des aides de l'Etat, donc de la collectivité, et à juste titre à notre avis, mais à un moment où l'on se plaint des fake news, de toutes les rumeurs pseudo scientifiques qui circulent, des faux experts qui prennent la parole de plus en plus fort, il est vraiment important de soutenir des médias qui ont les compétences pour faire référence, pour dire exactement l'état de la science, pour aider les citoyens à se faire les opinions informées dans les débats actuels, qui sont essentiels. Avec même parfois des questions de vie ou de mort quand il s'agit de santé publique. 

59 min

Comment ce soutien peut-il s'exprimer ou s'exprime-t-il déjà ? Est-ce par des choix éditoriaux de certains médias qui décident de mettre en priorité l'information scientifique en avant ? Les lecteurs et lectrices eux-mêmes peuvent-ils s'investir ? Les ministères, en particulier de la Culture et de la recherche, peuvent-ils aussi avoir un rôle à jouer ? 

Tous les soutiens sont bienvenus. Bien sûr, il faut que les lecteurs s'abonnent et achètent les journaux scientifiques de bonne qualité. Il est très important aussi que les médias, dans leur ensemble, la machine médiatique, fassent le constat à l'occasion de cette crise du Covid que, parfois, ils n'ont pas les compétences en interne et qu'il faut qu'ils s'en dotent pour couvrir toutes ces questions complexes et difficiles. 

Et il n'y a pas que la maladie, parce que dans les débats auxquels la société fait face maintenant, énormément de débats ont une composante scientifique. Je pense à l'énergie, à l'agriculture, au numérique. Il faut que ce soit éclairé par la parole des journalistes scientifiques. La machine médiatique dans son ensemble doit donc réaliser que, pour l'instant, elle n'a pas couvert ces sujets là autant qu'il le fallait et qu'elle ne s'est pas donnée les compétences nécessaires. Mais je pense aussi que les pouvoirs publics peuvent soutenir cette profession et ce besoin démocratique d'information scientifique indépendante, à la fois par le canal des aides à la presse et sans doute par d'autres canaux à imaginer. Après tout, beaucoup d'établissements publics peuvent contracter des abonnements, d'une manière ou d'une autre offrir des soutiens au journalisme indépendant.  

"Un enjeu démocratique, citoyen, politique, fort"

Mais avez-vous eu en réaction à votre communiqué un coup de fil d'un ministère ou une réaction officielle ?  

Non, je n'en ai pas eu. Et j'aimerais beaucoup que, aussi bien le ministère de la Culture que le ministère de la Recherche, qui s'intéresse à la diffusion du savoir scientifique, se penchent sur cette crise des médias scientifiques et cherchent des solutions, éventuellement avec nous. 

Je note en passant que Fleur Pellerin, ancienne ministre de la Culture, est entrée au conseil d'administration de Reworld Media à la fin 2019 et qu'elle y siège actuellement. 

Je ne pense pas que les autorités peuvent laisser faire, s'en laver les mains, au nom de la libre entreprise de la Presse. Il y a là un enjeu démocratique, citoyen, politique, fort et que c'est important qu'il soit traité.  

Vous évoquez la nécessité d'avoir des journalistes spécialisés. Mais n'y a-t-il pas eu ces dernières années un phénomène, à commencer par les écoles de journalisme, de formation et ensuite d'emploi dans les rédactions de journalistes généralistes et, plus ou moins, la volonté d'abandonner les spécialistes ?

En tout cas, il y a eu de la part de la profession l'idée que tout le monde pouvait tout traiter et que d'avoir des espèces de journalistes, hommes et femmes à tout faire, pouvait fonctionner. Et que c'était compatible avec un journalisme de qualité. A l'évidence, ce n'est pas le cas. Mais cela n'est pas forcément spécifique à la science. Faire du bon journalisme, du journalisme critique indépendant, en profondeur, suppose d'avoir du temps pour rencontrer des sources, pour lire, enquêter, pour comprendre vraiment ce qu'il se passe. 

On voit aujourd'hui, par exemple, le naufrage au niveau de la qualité des chaînes d'information en continu. Il se manifeste particulièrement dans le domaine scientifique où l'on donne la parole à égalité à des gens qui représentent l'opinion du corps médical et à des charlatans dont on ne sait pas d'où ils sortent ou à des gens qui expriment des points de vue complètement minoritaires et décalés scientifiquement. Donc non, tout le monde, sans avoir travaillé et sans culture, ne peut pas faire un journalisme de qualité. C'est bien pour cela qu'il faut des journalistes scientifiques dans les médias du XXIe siècle.

Les médias du XXIe siècle passent de plus en plus par les réseaux sociaux. Comment faire pour, notamment sur la question de la pandémie, transmettre les explications, les lumières des journalistes scientifiques sur les réseaux sociaux ?

Les médias ne peuvent pas tout face à l'avalanche de fausses informations qui circulent sur les réseaux sociaux. Mais les gens, et même les pratiquants intensif des réseaux sociaux, savent malgré tout, pour la très grande majorité d'entre eux, que ce qui est issu d'un média établi et qui a une réputation n'a pas exactement le même poids que ce qui est tweetté sans sources par leurs amis, même s'ils n'en conviennent pas toujours. Et construire une presse pluraliste, bien financée, saine en face des réseaux sociaux, est une des meilleures façons d'au moins offrir le choix aux citoyens de la source qu'ils veulent. Cela leur laisse au moins une porte de sortie face à ce que certains ont appelé "l'infodémie". Un terme utilisé par l'OMS pour dire que, avec la pandémie, on avait eu une épidémie de fausses informations, de rumeurs.  

Que des gens refusent la réalité, la nie, se réfugient dans les bulles des réseaux sociaux, c'est possible, ça existe. Mais je pense que la grande majorité des Français ressentent en fait un désarroi dans la situation actuelle et laisser les médias construire une réputation de fiabilité en face serait déjà un premier pas important dans la lutte contre les fausses informations.