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Il était une fois les Champs-Élysées du cinéma

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Sur les Champs-Élysées dans les années 50.
Sur les Champs-Élysées dans les années 50.
- Collection Dominique Blattlin

En raison de la pression foncière et de la baisse de la fréquentation dans les salles, il ne reste quasiment plus de cinémas sur "la plus belle avenue du monde". Les Champs-Élysées ont pourtant été longtemps la vitrine française du 7e art, avec une apogée dans les années 60 et 70.

La fermeture définitive mardi 30 juin 2020 de l’UGC Georges V, après celle du Gaumont Ambassade en 2016, confirme que l’avenue des Champs-Élysées n’est plus, et de longue date déjà, "l’avenue du cinéma", ni la vitrine du 7e art en France pour les sociétés de production. Après un "âge d’or" dans les années 60 et 70, avec des salles prestigieuses, la fréquentation n’a cessé de chuter depuis les années 80. Les salles jadis très nombreuses ont progressivement disparu, en raison notamment de la flambée des prix de l’immobilier et de la vertigineuse baisse des entrées, dans un quartier où vivent très peu d’habitants et qui est surtout fréquenté par des gens de passage, des touristes étrangers en très grande majorité. Les mutations socio-économiques et les nouveaux usages, en particulier dans la consommation des films, contribuent également à cette décadence. 

 L’intérieur de la salle du Colisée, image extraite d’une plaquette intitulée : “belles salles de France” réalisée par la Cinématographie Française.
L’intérieur de la salle du Colisée, image extraite d’une plaquette intitulée : “belles salles de France” réalisée par la Cinématographie Française.
- Georges Peynet, collection Dominique Blattlin

Vitrine de la modernité, l’avenue des Champs-Élysées est devenue peu à peu l’avenue du cinéma

Tout a commencé en 1913, année de l’ouverture au numéro 38 de la salle du Colisée, unique théâtre cinématographique de l’avenue. Jusqu’à l’inauguration en 1930 d’une autre salle mythique qui a depuis disparu : l’Ermitage, "aux fauteuils club de cuir fauve si confortables qu’ils autorisaient, le cas échéant, une sieste réparatrice pendant la projection d’un film soporifique, dans une atmosphère enfumée par les cigares, cette salle où l’on prenait si bien ses aises", raconte Jean-Paul Caracalla, dans son ouvrage Champs-Élysées : une histoire (La Table Ronde, 2009). L’auteur ajoute que “l’histoire du cinéma passe par les Champs-Élysées”. Le théâtre Le Fémina, dans le sous-sol de l’immeuble du 88-90, ayant été le premier à importer le 7e art sur l’avenue après la Grande Guerre et, avant de disparaître en 1929, à donner l’élan pour l’ouverture de salles prestigieuses : le Pathé Marignan, en 1933, ou encore le Normandie en 1937.

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Construit dans un style Art Moderne avec 1 940 places assises, le Normandie bénéficiait d'une décoration évoquant le célèbre paquebot et il proposa l'un des premiers écrans de CinemaScope à Paris.
Construit dans un style Art Moderne avec 1 940 places assises, le Normandie bénéficiait d'une décoration évoquant le célèbre paquebot et il proposa l'un des premiers écrans de CinemaScope à Paris.
- Collection Dominique Blattlin

Dès le début des années 30, avec la création en quelques semaines de nouvelles salles, l’avenue des Champs-Élysées, va devenir l’avenue des prestigieux cinémas d’exclusivités. 

En 1931 et en 1932, deux chefs d’œuvre de Jean Renoir sont sortis d’abord et uniquement au Colisée : La Chienne et Boudu sauvé des eaux

Il y avait aussi le Biarritz, le Cinéma des Champs-Élysées, le Raimu, le Lord Byron, le Paramount-Mercury, l’Avenue, le Paris... des cinémas depuis évanouis. 

Mais à l’époque de l’apparition des premières salles, l’avenue des Champs-Élysées était perçue comme l’avenue de tous les fantasmes, explique Philippe Chiambaretta, architecte, urbaniste et commissaire de l’exposition “Champs-Élysées, histoire et perspectives” au Pavillon de l’Arsenal

L'avenue est apparue au siècle de Louis XIV - Lenôtre a tracé cette axe-là dans la campagne - et à partir du XIXe siècle, elle est devenue l’avenue des temps modernes. Il y a eu l’exposition de 1855, avec le Palais de l’industrie qui était au bas des Champs, puis l’exposition universelle de 1900, avec le Petit Palais et le Grand Palais. C’est dans Paris, l’endroit où la capitale projetait tout ce qui était nouveauté. Tout ce qui était modernité se montrait sur les Champs-Élysées. Sous Haussmann, les premiers éclairages publics ont été installés sur les Champs-Élysées. La voiture quand elle est apparue en 1897 a commencé tout de suite à se montrer sur les Champs-Élysées, où a eu lieu le premier salon de l’automobile en 1900, avant que tous les concessionnaires s’y installent progressivement. Tout ce qui est nouveau, tout ce qui parle du futur, s’implante alors sur les Champs-Élysées. 

Et quand le cinéma connaît son essor, c’est donc forcément sur les Champs-Élysées que les exploitants vont en priorité s’installer, d’autant que l’avenue était déjà historiquement un lieu de sortie, notamment le soir, très prisé des Parisiens. 

Il y a foule sur les Champs-Élysées en septembre 1944 devant le Normandie, où sont projetées les nouvelles du "Monde libre". Sous l'occupation, la salle était un "Soldatenkino", réquisitionnée pour les troupes allemandes.
Il y a foule sur les Champs-Élysées en septembre 1944 devant le Normandie, où sont projetées les nouvelles du "Monde libre". Sous l'occupation, la salle était un "Soldatenkino", réquisitionnée pour les troupes allemandes.
© AFP

L’âge d’or du cinéma et des salles de cinéma, sur les Champs-Élysées, dans les années 60 et 70

Après la Seconde Guerre mondiale, à la Libération, les salles s'y multiplient et les sociétés de production et de distribution, les grandes sociétés de cinéma, américaines notamment, s’installent aussi sur les Champs-Élysées ou à proximité. 

Pour Philippe Chiambaretta, un écosystème se met alors à graviter autour du quartier

Sorti en 1960, le film A Bout de Souffle illustre à double titre l’importance de l’avenue pour le 7e art à l’époque. Le chef d’oeuvre de la Nouvelle Vague a été, faut-il le rappeler, réalisé par Jean-Luc Godard, l’ancien critique des Cahiers du Cinéma dont les locaux se trouvaient dans le quartier. Et dans une des séquences, Jean-Paul Belmondo et Jean Seberg, déambulent sur la chaussée des Champs-Élysées. A cette époque, une contre-allée permettait encore aux véhicules de se garer et les salles de cinéma étaient si nombreuses que l’avenue était l'artère où les Parisiens se rendaient en masse pour leurs sorties.

Jean-Paul Belmondo et Jean Seberg sur les Champs-Élysées, dans A bout de souffle, de Jean-Luc Godard, sorti en 1960.
Jean-Paul Belmondo et Jean Seberg sur les Champs-Élysées, dans A bout de souffle, de Jean-Luc Godard, sorti en 1960.
© Maxppp - Photoshot

Producteurs, distributeurs, réalisateurs, scénaristes, acteurs, exploitants, tout le personnel cinématographique vibrionnait alors du Rond-Point à l'Étoile. 

Le directeur du Louxor-Palais du cinéma, dans le 10e arrondissement, Emmanuel Papillon se souvient de l’époque où il travaillait pour une société de distribution sur les Champs-Élysées : 

Vous pouviez croiser tous les boss des grandes entreprises de cinéma, quasiment sur 300 mètres ! Si vous remontiez l'avenue, vous rencontriez à coup sûr quelqu’un travaillant dans le cinéma. Et dans tous les petits restaurants autour des Champs-Élysées, le midi, ça ne parlait que de cinéma !

L’avenue des Champs-Élysées devient un lieu incontournable pour les avant-premières, un passage obligé pour les majors américaines, dans les années 60 et 70, et il était d’autant plus facile de les organiser, que les grandes sociétés de production se trouvaient sur place. 

Dominique Blattlin, ancien salarié de la Warner, en témoigne : 

C’était là que ça se passait, les avant-premières avaient lieu principalement sur les Champs-Élysées, des avant-premières de prestige avec des équipes qui venaient de l’autre côté de l’Atlantique ou d’Italie, avec les acteurs, évidemment et il faut savoir qu’à l’époque, hormis le Rex et le Gaumont Palace, les grandes salles d’exclusivité, prestigieuses et avec un écran unique, se trouvaient toutes sur l’avenue et il y en avait de l’Arc de triomphe jusqu’au Rond-point des Champs-Élysées. C’était la vitrine de Paris et même de la France, pour les étrangers !

Avant-première du film "La fièvre dans le sang", en présence d’Elia Kazan, au Studio Publicis. Le 31 janvier 1962
Avant-première du film "La fièvre dans le sang", en présence d’Elia Kazan, au Studio Publicis. Le 31 janvier 1962
- Collection Dominique Blattlin

Le magazine Première, dans l'un de ses articles publié en mai 2008 et intitulé déjà “Champs-Élysées la fin du cinéma", affirme qu’à son apogée, en 1974, "l’avenue du 7e art" comptait 65 salles ! 

L’association Paris-Louxor a localisé elle sur l’avenue et dans ses rues proches jusqu’à 40 établissements, mais pas forcément tous ouverts en même temps. 

En l’absence d’enregistrements précis année après année des rachats et fermetures, d’autres passionnés du 7e art sont plus prudents, en estimant à une vingtaine le maximum de cinémas s'y faisant concurrence à la même époque, au milieu des années 70. 

Les salles des Champs-Élysées étaient les plus belles salles parisiennes pour Emmanuel Papillon :  

A la grande époque, tout le monde se battait pour avoir une salle sur les Champs-Élysées. Quand on était un circuit ou même un indépendant, c’était une reconnaissance professionnelle et c’était là-aussi que les entrées se faisaient. De fin des années 50 à la fin des années 70, les Champs-Élysées, premier quartier de France en termes d’entrées, étaient la voie royale pour les sorties de films. 

Dans les années 70, le cinéma était partout sur les "Champs", du rond-point à l'Etoile.
Dans les années 70, le cinéma était partout sur les "Champs", du rond-point à l'Etoile.
© Maxppp - Wilfried Glienke

Les Champs-Élysées étaient pendant cette période, assure-t-il, le principal pôle d'attraction dans la capitale :

Si vous étiez provincial et que vous vous rendiez à Paris, vous alliez forcément sur les Champs-Élysées et quand vous veniez de l’étranger, forcément aussi vous descendiez l’avenue et vous alliez au cinéma sur les Champs-Élysées, avec un choix très importants de films, des films très grand public, des comédies, des drames, des films d’auteurs, vous aviez quasiment toute l’offre parisienne et notamment des films en version originale appréciés des cinéphiles. Jusqu’à la fin des années 80, le quartier était encore très dynamique et il était inconcevable de sortir un film sans passer par les Champs-Élysées. On construisait la sortie d’un film autour de la combinaison qu’on avait sur les Champs-Élysées qui était ce qu’on appelle un quartier directeur.

Les Champs-Élysées accueillaient absolument tous les films, avant que la loi instituant le classement X des longs métrages à caractère pornographique et leur taxation à 33% soit adoptée, sous Valéry Giscard d’Estaing. L’ancien chef de l’Etat s'était engagé, en tant que candidat pendant sa campagne, à une abolition de la censure, avant de rapidement faire volte-face. Cette promesse a tout de même permis au film Emmanuelle de passer entre les mailles du filet, de sortir en juin 1974 et de faire finalement un carton au box office, avec 9 millions d’entrées en France. Emmanuelle a marqué l’avenue de son empreinte. Interdit aux moins de 16 ans, le film érotique est resté pendant treize ans à l’affiche sur les Champs-Élysées.

Le film de Just Jaeckin avec Sylvia Kristel à l'affiche du cinéma "Le Triomphe" sur les Champs-Elysées en janvier 1976.
Le film de Just Jaeckin avec Sylvia Kristel à l'affiche du cinéma "Le Triomphe" sur les Champs-Elysées en janvier 1976.
© Getty - François Lochon / Gamma / Rapho

Vitrine du cinéma, l’avenue est devenue une vitrine des grandes marques

Des hôtels 5* font de plus en plus de l’ombre aux cinémas et pour Emmanuel Papillon, les Champs-Élysées sont aujourd'hui vraiment "le prototype des quartiers qui font fuir les Parisiens tant et si bien que l’avenue n’est plus du tout un lieu de pratique culturelle". 

La fermeture définitive cette semaine de l’UGC Georges V confirme le phénomène de "premiumisation" sur place, avec le développement des boutiques de luxe ou enseignes de la mode, à destination de la clientèle internationale.  

Il y aura bien un nouvel exploitant, MK2, la réouverture d’un cinéma qui devrait avoir lieu en 2024, selon Le film Français, mais avec moins de salles (8 contre 11) et par conséquent aussi moins de films à l’affiche. 

Le propriétaire des murs, propriétaire de l’immeuble de plus de 20 000 m2, l’assureur Groupama, vient de donner congé sans offre de renouvellement à un fleuron historique inauguré en 1938, âgé de plus de 80 ans. L’UGC Georges V, fermé depuis le 15 mars, en raison de la pandémie, ne rouvrira plus ses portes, contrairement à la plupart des autres cinémas, en France. 

Définitivement fermé, l'UGC George V avait ouvert fin 1938 sous le nom "Les Portiques". Cet établissement mythique de l'avenue avait présenté en exclusivité "West Side Story" le 4 mars 1962, qui y restera plus de quatre ans à l'affiche.
Définitivement fermé, l'UGC George V avait ouvert fin 1938 sous le nom "Les Portiques". Cet établissement mythique de l'avenue avait présenté en exclusivité "West Side Story" le 4 mars 1962, qui y restera plus de quatre ans à l'affiche.
© Maxppp - Collection Dominique Blattlin / Bruno Levesque / IP3 Paris

Le multiplexe va surtout laisser place à un hôtel de luxe, un Sofitel et ce sera le quatrième sur l’artère mythique, après le Claridge, le Fouquet’s et le Marriot. 

Sur fond de crise marquée par une chute impressionnante de la fréquentation, jusqu’à 50% de baisse dans certains cinémas en l’espace de 15 ans, selon les statistiques du CNC (Centre National du Cinéma et de l'image animée), la fermeture des salles sur les Champs-Élysées est principalement due à la flambée des prix immobiliers dans le quartier. Les propriétaires des murs estiment que ces salles prennent trop de surface pour un loyer qu’ils jugent insuffisant et ils ne résistent donc pas aux offres des grandes marques bien plus intéressantes financièrement, lorsqu’un bail arrive à échéance. 

Il y a près de trente ans, en mars 1991, dans les colonnes du Quotidien de Paris, le journaliste Aurélien Ferenczi ne s'est vraiment pas trompé en se posant cette question : “Doit-on imaginer qu’à l’avenir, seuls le Marignan, l’Ambassade, le Normandie et le Publicis, se maintiendront, pour des raisons de prestige, sur des Champs-Élysées désertés au profit de la banlieue ?” 

Nicole Kidman et Tom Cruise le 2 septembre 1999 devant l'UGC Normandie lors de l'avant-première française d'"Eyes Wide Shut", de Stanley Kubrick. Les Champs-Élysées sont de moins en moins le lieu de rencontre entre les stars et le public.
Nicole Kidman et Tom Cruise le 2 septembre 1999 devant l'UGC Normandie lors de l'avant-première française d'"Eyes Wide Shut", de Stanley Kubrick. Les Champs-Élysées sont de moins en moins le lieu de rencontre entre les stars et le public.
© AFP - Jack Guez

La fermeture d’une quinzaine de salles depuis les années 90 sur les Champs-Élysées est en effet lié aussi à la concurrence des multiplexes qui se sont développés en petite couronne, en périphérie de Paris, à l’arrivée de la vidéo dans les années 80 et à la consommation des films aujourd’hui sur internet. 

Magazine de France Culture "Connaître le cinéma" du 10 octobre 1969 : Nos salles sont-elles adaptées aux besoins du public ?

31 min

Mais avant cela, l’ouverture en 1977 de la station de RER Charles de Gaulle-Étoile a été un tournant, en modifiant la fonction des Champs-Élysées dans la ville de Paris selon l'architecte et urbaniste Philippe Chiambaretta :  

Avant l’arrivée du RER, les Champs-Élysées étaient un endroit assez chic et populaire à la fois, mais quand même parisien et aimé des Parisiens. Historiquement, tout au long du XIXe siècle, de nombreux spectacles sont organisés, le French Cancan est inventé dans le jardin des Champs-Élysées, dans des lieux de fête, tout cela préfigure le cinéma. Mais la population y vient à partir de 1900, grâce à la ligne 1, la 1ère ligne de métro construite dans la capitale et qui longe les Champs-Élysées, en restant alors intra-muros. 

Avec le RER, comme pour les Halles, les Champs-Élysées sont devenus un point d’entrée majeur pour le Grand Paris, pour les villes de banlieue, avec pour conséquence des changements dans les modes de consommation, encourageant l’implantation de nouveaux commerces d’habillement, de restauration rapide. 

Selon les enquêtes menées pour l'étude présentée au Pavillon de l’Arsenal, à peu près 100 000 personnes se rendent chaque jour, en moyenne, sur les Champs-Élysées. La grande majorité, 70% sont des touristes, dont 55% d’étrangers, et seulement 5% sont des Parisiens. 

Et aujourd’hui, quand nous demandons aux Parisiens pourquoi ils ne vont plus sur les Champs, ils considèrent que c’est une avenue qui ne leur appartient plus, parce que justement la culture a disparu, notamment les cinémas qui étaient pour eux la raison principale d’y aller. 

D’autres pôles de salles obscures dans la capitale attirent les Parisiens : les Halles, la Cour Saint-Emilion, la Bibliothèque François Mitterrand...

Comme un chant du cygne, il ne reste aujourd’hui plus que 3 cinémas sur l’avenue des Champs-Élysées : Le Publicis, le Marignan et l’UGC Normandie, connu pour sa majestueuse salle au ciel étoilé, derniers vestiges d’un passé glorieux.