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"Il faudra entériner la co-officialité de la langue corse car la volonté des Corses est là, par les urnes"

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Manifestation de lycéens pour la défense de la langue corse, en novembre 2004, à Bastia. Avec des échauffourées et quatre jeunes interpellés
Manifestation de lycéens pour la défense de la langue corse, en novembre 2004, à Bastia. Avec des échauffourées et quatre jeunes interpellés
© Maxppp - Gérard Baldocchi / Nice Matin

Entretien. La langue corse et sa reconnaissance au même titre que le français sont au coeur des revendications de dirigeants nationalistes qui reçoivent pour la première fois Emmanuel Macron. Regard d'Alain Di Meglio, spécialiste de la langue et de la littérature corse, et de son enseignement.

La co-officialité de la langue corse avec le français est une revendication des nationalistes depuis des années. Mais pas seulement des nationalistes soulignent ceux qui viennent d'être largement élus à la tête de l'île. En visite pour la première fois sur place, Emmanuel Macron ne devrait pas céder sur ce point. En campagne à Furiani, il avait déclaré : "La langue de la République, c’est le français : c’est inscrit dans notre Constitution et cela ne doit pas changer." Même s'il s'était aussi engagé à promouvoir la ratification de la Charte européenne des langues régionales. Et début janvier, Jacqueline Gourault, chargée du dossier corse au gouvernement, avait affirmé que cette co-officialité "n'est pas envisageable", ce qui "n'empêche pas de reconnaître les langues, et notamment la langue corse et de faciliter son développement".

Longtemps instituteur avec une spécificité de maître bilingue, puis professeur de langue corse dans le secondaire, Alain Di Meglio enseigne désormais à l'Université de Corse et à l'Ecole supérieure du professorat et de l'éducation, avec le titre de vice-président chargé de la langue corse. Selon lui, ce processus porté par les urnes est indispensable pour stopper la disparition de la langue, et il aura lieu tôt ou tard. 

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Remontons d'abord aux origines, de quand date la langue corse ?

Issue de la déstandardisation du latin, dans la zone de la Romania, elle existe sur l'île depuis au moins le Moyen-Âge. C'est une langue orale mais on a retrouvé de petits textes de cette époque, du XVIIIe siècle, et ensuite la langue va s'écrire de façon plus stabilisée à partir du XIXe siècle. Auparavant, la très grande majorité des écrits étaient en toscan ancien ou en latin. Et au moment de la Constitution corse (1755), de Pascal Paoli, la langue corse n'est pas langue nationale. C''était une situation de "diglossie", avec une langue de haute utilisation dans les écrits et les études, et une autre langue, plus dialectalisée, qui sert pour la population, la ruralité, la famille.
On a retrouvé aussi des traces du corse du côté de la Gallura, dans le nord de la Sardaigne, puisque c'était une langue beaucoup plus étendue qu'aujourd'hui. Mais jusqu'au XVIIIe siècle, la langue corse a été confondue avec la langue italienne. Et puis, petit à petit, on a commencé à l'écrire, et au XXe siècle on l'a vraiment distinguée de l'italien, en lui donnant un nom et en l'enseignant, grâce en 1974 à la loi Deixonne. En fait, on peut dire que la langue corse est "née" au XIXe.

Et aujourd'hui, vous parleriez d'une renaissance de la langue corse ?

Oui, oui. Mondialement, les années 70 ont marqué un revival, un réveil des langues et des cultures régionales. La langue du commun avait été installée, mais avec aussi un processus d'éradication. Cette renaissance s'est traduite par une volonté d'intégrer des domaines jusque là interdits : l'enseignement, les médias. Ce qui s'est passé par exemple pour le catalan, pour les plus avancés, ou le gallois. Et, petit à petit, cela a donné aussi une littérature corse relativement abondante. A l'université aussi, c'est un des effets de l'élection de François Mitterrand, l'université de Corse a ouvert un centre de recherches corse, une filière d'études habilitée en diplômes nationaux et nous avons un Capes de Corse ainsi qu'une agrégation. Soit au total une centaine d'étudiants. C'est peu mais significatif et suffisant pour insérer dans l'enseignement ou dans le journalisme bilingue, avec deux promotions de dix étudiants formés au journalisme et à la langue corse.
Le paradoxe de ce processus étant que la langue corse est aujourd'hui beaucoup plus présente dans les médias, dans l'enseignement, dans la littérature, mais elle perd régulièrement dans les strates où elle était présente auparavant : dans la famille, dans la rue, dans les villages. Cette érosion est continue et c'est pour cela nous aimerions inverser le processus.

Mais cette érosion de la pratique a été chiffrée ?

Une enquête socio linguistique a été réalisée il y a 3, 4 ans, commandée par la collectivité de Corse. Elle expliquait par exemple que la transmission familiale aujourd'hui était tombée à 3 à 4 %. C'est extrêmement faible, assez inquiétant, et on ne peut plus compter aujourd'hui sur la tradition et la transmission familiales pour perpétuer cette langue. Donc, il faut compter sur des médias institutionnalisés, en particulier l'école et les médias, et sur une revernacularisation progressive. C'est-à-dire faire redevenir cette langue vernaculaire : la langue du berceau, de la famille.
Après, la volonté de la parler compte aussi. On dit aujourd'hui qu'elle est parlée par 60 000 à 80 000 locuteurs assez fiables, sur 327 000 habitants. C'est assez faible, c'est une toute petite langue, mais elle a un beau capital, un beau patrimoine qui méritent d'être sauvegardés. Et c'est difficile à évaluer parce que : qu'est-ce que bien parler une langue ?

Samedi dernier, une centaine de lycéens d’Ajaccio manifestaient devant la Préfecture, notamment pour réclamer une meilleure reconnaissance de la langue corse
Samedi dernier, une centaine de lycéens d’Ajaccio manifestaient devant la Préfecture, notamment pour réclamer une meilleure reconnaissance de la langue corse
© Radio France - Ludovic Piedtenu

Seulement 3 à 4% de transmission familiale. Pourquoi un taux si bas ?

C'est complexe, avec un faisceau de causes. Il y a d'abord une ou deux générations de perdues. Car la langue, même si elle n'a pas été interdite dans la sphère privée, a été minorée : elle n'a pas été enseignée et figée dans le temps. Ses propres locuteurs sont devenus des agents de sa disparition. Avant de vouloir la reconquérir quand ils se sont rendus compte de la perte.
Ensuite, il y a la démographie. La Corse a perdu un tiers de sa population entre à peu près la guerre de 14 et les années 60. Et depuis, elle a plus que recouvré cette perte. Sans que cette nouvelle population soit nécessairement des locuteurs corses.
Après, il y a la politique d'éradication des patois depuis la Révolution française et la politique de la IIIe République.
On peut aussi évoquer l'évolution de la société avec la force du français, langue internationale, la force des médias, qui acculturent beaucoup plus rapidement en accélérant le processus scolaire aussi.

La co-officialité de la langue est actuellement fortement revendiquée pour remédier à cette érosion. C'est nouveau ?

Les premières initiatives viennent du Conseil consultatif de l'Assemblée de Corse en 1988, 1989. A ce moment-là, le sociolinguiste Jean-Baptiste Marcellesi, corse d'origine, a proposé pour le Parti communiste une étude sur cette notion de co-officialité des langues corse et française. Le Conseil consultatif s'en était emparé et avait avancé certaines préconisations en ce sens. On parlait avant de bilinguisme, mais la co-officialité vient bien d'un linguiste français, en vue de ce que les Catalans appellent la normalisation linguistique. Il s'agit de rendre normal et légal l'usage du corse dans toutes circonstances de la vie publique et privée.

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Mais en quoi cette co-officialité, jusqu'ici toujours rejetée par Paris, permettrait de stopper, freiner la disparition de la langue corse ?

J'ai envie d'être un peu auto-provocateur : vous avez raison, en rien ! Ce n'est pas un cadre juridique et légal qui du jour au lendemain, par un coup de baguette magique, va recorsophoniser l'île. Ce sera lent, sans doute long, et issu de diverses opérations qui passent par du financement , du politique, qui relèvent de ce que l'on appelle la planification linguistique. De toutes façons, la Corse va continuer à travailler avec les outils actuels, assez efficaces, et si la co-officialité n'est pas accordée tout de suite, un jour ou l'autre, dans dix ans, dans quinze ans, elle entérinera le fruit d'un processus qui aura encore mieux recorsophonisé les médias, le public, etc. Mais il faudra l'entériner à un moment ou à un autre puisque la volonté des Corses est là, par les urnes. Et parce que, même s'il y a très peu de transmission familiale, les Corses sont aujourd'hui favorables à plus de 70% à un bilinguisme. C'est une vraie volonté populaire et un grand consensus, même s'il existe des nuances. Car au-delà des suffrages aux dernières législatives ou territoriales, la droite régionaliste et même le représentant d'En Marche en Corse, Jean-Charles Orsucci, y est favorable. Il faut en tenir compte et je ne pense pas que la République sera en danger si nous arrivons à cette citoyenneté un petit peu différente, qui est une autre vision du commun.
Le français est aujourd'hui installé en Corse. Le processus républicain est arrivé à son terme : nous avons largement adhéré au principe d'une langue commune, le français, à laquelle nous tenons. Et maintenant, nous aspirons à un autre paradigme de la citoyenneté, qui va vers une macro dimension, qui est l'Europe, avec le plurilinguisme, et qui intègre aussi une dimension identitaire, un patrimoine humain. Mais il faut dédramatiser cela.

Comment la co-officialité avec le français se traduirait au quotidien ?

La toponymie est déjà en place, depuis au moins 25 ans. Cela fonctionne aussi déjà dans les médias. (ndlr : il est aussi question de pouvoir enregistrer la forme corse de son prénom au registre d'état civil, avec des permis de conduire et des pièces d'identité bilingues.) Après, il faut rester humain et ne pas agir de façon drastique et exclusive. Même les politiques en sont conscients. La Corse est une mosaïque. Il y a des Corses à part entière qui ne parlent pas le corse. Donc, il faudra développer une politique de certification, de formation, d'éducation. L'école doit devenir totalement bilingue, avec sans doute de l'immersion en maternelle et ensuite une bonne éducation bi et plurilingue.
Et on ne comprend pas pourquoi ce processus de citoyenneté nouvelle n'est pas tout simplement entériné par l'Etat français, qui doit, au moins pour la Corse, changer son logiciel. Il ne doit plus confondre le commun avec l'unique. Le commun est dans le plurilinguisme.

Et les actions violentes, le discours en corse de nationalistes corses n'ont pas écarté les gens de la langue corse ?

Pas vraiment, non. Parce qu'il faut distinguer. L'action violente a eu des effets de racisme, d'exclusion. Mais la langue corse, depuis les années 70, a quand même gardé une certaine transversalité dans les partis. C'était un petit plus marqué à gauche, mais il n'y a jamais eu de rejet, même dans les partis les plus traditionnels. Sur le principe de sauvegarde, d'introduction de la langue dans l'école, c'est un vrai consensus, a fortiori aujourd'hui. Une langue est un outil de communication et ne porte jamais intrinsèquement ni de la haine ni vraiment de l'amour. C'est seulement ce que les locuteurs en font.

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