Publicité

Il paraît que les femmes ont une histoire (mais pas depuis longtemps)

Par
Histoire des femmes, combat féministe et féminisation de la discipline à la fac ont joué ensemble pour qu'on se mette soudain à envisager les femmes
Histoire des femmes, combat féministe et féminisation de la discipline à la fac ont joué ensemble pour qu'on se mette soudain à envisager les femmes
© Getty - François Lochon / Gamma - Rapho

Manque d'archives ou regard viriliste : longtemps en France, les femmes n'ont pas été un sujet d'étude en histoire. Féminisme, féminisation de la discipline, et travaux pionniers ont tiré dans le même sens pour que ça change.

Deux actualités se croisent en cette rentrée 2020, dans l’espace de la cause des femmes. La première est éditoriale : c’est la parution, aux éditions La Découverte, d’un travail important, sous la forme d’un livre de plus de cinq cents pages, signé de trois historiennes Bibia Pavard, Florence Rochefort et Michelle Zancarini-Fournel. Ce livre, accessible et en même temps précis, est très pédagogique : plusieurs figures saillantes sont documentées pour chaque mobilisation féministe éclairée par les trois autrices qui animent, ensemble, depuis sept ans, un séminaire d’histoire des féminismes à l’EHESS, à Paris. Il est aussi rehaussé d’un titre formidable : Ne nous libérez pas, on s’en charge et consiste en une sociohistoire des féminismes qui court, depuis la séquence de la révolution française, sur plus de deux siècles. "Féminismes" s’écrivant au pluriel, pour renouveler l’histoire des stratégies déployées depuis plus de deux siècles pour penser et abolir les inégalités entre les sexes - y compris les frictions et les angles morts.

32 min

La deuxième actualité (en fait, un anniversaire) entremêle l’histoire, la mémoire et les échos contemporains d'une mobilisation aux avant-postes : il s’agit des 50 ans de la création du MLF. Et plus précisément, de son acte de naissance, le 26 août 1970, quand neuf militantes encore inconnues convoquaient la presse pour déposer une gerbe devant le soldat inconnu. L’affaire finira au poste, sous l’oeilleton des caméras qui s'étaient déplacées en ce jour de fin d’été un peu vide. Elles venaient de donner naissance ce jour-là au Mouvement de libération des femmes. Bien des années plus tard, Christine Delphy racontera dans A Voix nue, en 2019, les quatre banderoles déployées sur la place de l'Etoile, leurs "pinpom pinpom" et le commissaire de police qui les avait grondées - "Vous n'avez pas honte ?"

Publicité

Le slogan que ces pionnières mirent en circulation ce jour-là, redoutablement efficace, disait :

Il y a encore plus inconnu que le soldat inconnu : sa femme.

C’est-à-dire que le MLF, dès son origine, pointait non seulement les inégalités de genre, et l’assignation des femmes dans des rôles sociaux traditionnels. Mais, aussi, et immédiatement, l’invisibilisation des femmes - que ce soit dans le récit historien ou dans l'espace public.

Ainsi, ces deux actualités de la rentrée ont en commun de surligner le lien entre le féminisme (ou plutôt, les féminismes, au pluriel) et une entreprise de visibilisation des femmes. Ainsi, quand les trois historiennes écrivent, en prologue, qu’elles entendent “rendre compte de l’énergie émancipatrice” des luttes pour les droits des femmes en restant attentives aux inégalités et aux conflits de classe et de race, elles rendent aussi compte de l’obscurité à laquelle étaient cantonnées bien des figures qu’elles mettent en avant. C’est particulièrement vrai des militantes féministes des espaces coloniaux, encore plus méconnues que bien des pionnières blanches, et auxquelles les autrices consacrent des passages très utiles pour combler bien des angles morts. Mais c’est vrai, globalement, des figures féminines en histoire.

Ni ghetto, ni sujets de bonnes femmes

Faire l’histoire des féminismes n’est pas faire une histoire des femmes. Moins usitée aujourd'hui, l’expression “histoire des femmes” ramène plutôt aux années 70 et 80 alors qu’on parlera plutôt de “genre” aujourd’hui (c’est-à-dire - résumé au pas de course-, un outil conceptuel qui articule les rôles sociaux des hommes et des femmes, et la distribution du masculin et du féminin dans des inégalités, des discriminations, des préjugés, pour déconstruire des façons de penser tout simplement depuis un ordre des choses réputé naturel). Cette histoire des femmes n’a pas forcément, ou pas toujours, été une histoire de féminismes mais plutôt une entreprise intellectuelle, et académique, qui avait pour but de remettre les femmes dans le viseur de la connaissance et de l’analyse. C’est-à-dire, d’en faire des objets dignes d’être étudiés. 

Une gageure dans un paysage disciplinaire qui a attendu 1995 pour voir s'installer durablement une revue consacrée à l'histoire des femmes : c'est cette année-là que CLIO. Histoire, Femmes et Sociétés était créée, sous la houlette notamment de Françoise Thébaud et de quelques autres comme Christine Bard, Geneviève Fraisse ou, justement, Michelle Zancarini-Fournel et Florence Rochefort, deux des trois autrices de Ne nous libérez pas, on s'en charge, qui vient de paraître.Sa grande ancêtre, la revue Pénélope, avait bien publié treize cahiers thématiques entre 1979 et 1985 au moment où l'on soutenait à l'université les toutes premières thèses en histoire des femmes mais l'aventure s'était arrêtée en 1985. CLIO a survécu et publiait, début 2020, son numéro 51. Dans un retour éclairant sur sa genèse, Françoise Thébaud et Michelle Zancarini-Fournel rappelaient qu'il s'était agi à l'époque de tordre le cou à l'idée de "ghetto" qui pouvait poindre dans les années 70 ou 80, et aussi de chercher à être reconnue en tant que "revue d'histoire", et pas comme "revue de Women studies_"._

52 min

Parfois, histoire des femmes et histoire du féminisme se sont recoupées : c’est le cas lorsque l’étude porte sur un groupe des femmes qui se mobilise pour son émancipation, la conquête de ses droits, ou milite pour l’égalité. Mais pour écrire cette histoire-là et faire de la place à cette énergie-là, encore faut-il avoir vu les femmes dans les sources, et les avoir nommées dans le récit historien. D’ailleurs, on lit, au terme du prologue de Ne nous libérez pas, on s’en charge, cette phrase-manifeste : 

Interroger l’histoire des féminismes revient aussi à s’inscrire dans une volonté de renouveau d’une histoire socioculturelle et politique qui cesserait d’ignorer celles et ceux qui ont pensé et agi pour l’égalité et la liberté des femmes et des hommes.

Djamila Boupacha reçue à Londres, en 1963, parmi une délégation de dignitaires du FLN algérien au siège du Parti travailliste
Djamila Boupacha reçue à Londres, en 1963, parmi une délégation de dignitaires du FLN algérien au siège du Parti travailliste
© Getty - Keystone

Or longtemps, on n’a non seulement pas regardé l’histoire des féminismes, mais on n’a pas vu les femmes tout court. Parce que l’universel fut durablement masculin et blanc, elles étaient condamnées au hors-champ. Mais l’invisibilisation des femmes n’entrave pas seulement l’accès à la postérité de quelques femmes, parmi des figures spectaculaires ou hégémoniques : elle prive aussi d’une meilleure connaissance de certains épisodes historiques, ou de certaines questions.

Longtemps, l’histoire de la classe ouvrière a par exemple été une histoire très masculine des ouvriers. Virile, même, comme si la classe ouvrière, c’était d’abord la mine, une industrie qui recrutait des hommes, et l’image d’un bleu de travail. Comme si, surtout, envisager une vision plus fine, mais plus fragmentante et diviseuse, du groupe ouvrier, risquait de fragiliser une approche en termes de classe. On retrouve ici en embuscade l’idée que le genre jouerait au fond contre la classe. Et qu’il faudrait peut-être voir à s’abstenir de tronçonner l’analyse et l’angle de tir au prix de “particularismes” - y compris quand le “particulier” compterait pour la moitié de l’humanité.

Vue d'un atelier de tissage de filets de pêche, Calle Madonna, Chioggia, à Venise en avril 1929
Vue d'un atelier de tissage de filets de pêche, Calle Madonna, Chioggia, à Venise en avril 1929
© Getty - De Agostini Picture Library

Le constat n’est pas nouveau : dans une préface qui remonte à 2002, l’historien Gérard Noiriel pointait la chose à l’occasion d’une nouvelle édition de son livre, devenu un classique, qui remonte à 1988, Les Ouvriers dans la société française, XIXe, XXe. Dans cette préface inédite, l’historien soulignait la part de spécificité mal documentée du sort des femmes de la classe ouvrière. Et donc l’angle mort durable qu’a représenté de longue date l’absence de travaux. Noiriel écrivait ceci en 2002 : 

Comment mieux prendre en compte la diversité de l’univers ouvrier, y compris au niveau des symboles et des représentations, sans affaiblir l’identité collective du groupe tout entier ?

Mais ne pas penser les femmes au travail, et considérer par exemple le salaire des femmes comme un salaire de complément, longtemps envisagé dans les travaux à mi-chemin entre l’argent de poche du foyer et le beurre dans les épinards, tient aussi de l’héritage : au sein du mouvement ouvrier, le travail des femmes a tardivement fait débat. Une figure tutélaire comme Proudhon y a ramifié durablement, en s’arc-boutant justement contre le travail des femmes. Un siècle après sa mort, qui remonte à 1865, les travaux sur les femmes hors de la sphère domestique se comptaient encore sur les doigts d’une main. Et encore faut-il mesurer combien certaines, comme Edith Thomas qui a œuvré en 1963 à déconstruire le stigmate des "pétroleuses" pour les communardes, ou comme Madeleine Guilbert et son travail sur les femmes dans les syndicats, ont été passablement marginalisées.

Cursus histoire, option "Les femmes ont-elles une histoire ?"

Lorsque Gérard Noiriel publiait cette préface, un certain nombre d’historiennes, et aussi quelques historiens beaucoup moins nombreux, répondaient cependant depuis plusieurs décennies en enquêtant sur les femmes. C’est au début des années 70 que des travaux ont vu le jour, dans une discipline dont le paysage se diversifiait : alors que quelques hommes qui s'appelaient Emmanuel Leroy-Ladurie, Alain Corbin ou Philippe Ariès commençaient à regarder le corps, l’alimentation, la prostitution ou la mort comme des objets dignes d’étude, des historiennes se sont frayées un chemin. Pionnière, Michelle Perrot évoque ce chemin en termes de “strates. Arrimée à l’histoire sociale, l’histoire des femmes à laquelle s'attelleront Madeleine Rebérioux et Rolande Trempé dans le sillage de Jean Maitron sera décisive. Puis en 1973, Michelle Perrot ouvrira, avec d’autres (Pauline Schmitt et Fabienne Bock), un séminaire à la fac parisienne de Jussieu, au titre provocateur : “Les femmes ont-elles une histoire?” Dans un entretien qui revisitait ces souvenirs, publié dans la revue CLIO en 2010, elle en disait joliment : 

En ce qui me concerne, j’ai eu le sentiment, plus qu’ailleurs, de dissiper des silences, de retrouver les femmes (y compris ma mère), et de faire coïncider mon identité et celle d’un "nous" refoulé.

Ces travaux pionniers-là se sont souvent affrontés à des difficultés en batterie : non seulement, une vraie violence tandis qu'elles s'échinaient à faire reconnaître leur sujet comme un objet légitime. L’historienne Arlette Farge a par exemple témoigné de la volée de bois vert au sein de la discipline. Mais ils se sont aussi heurtés à la difficulté de documenter une histoire qui se soucierait de cette moitié-là de l’humanité. Car les historiens travaillent depuis des archives. Et la façon dont les archives ont été conservées (ou pas), puis inventoriées, et en quelque sorte fléchées en fonction d’objets qui auraient pignon sur rue, est décisive dans l’accès aux sources. L'archivage et la conservation sont d'abord le fruit d'un rapport social et d'un rapport de forces. En bref, le résultat d'un parti pris intellectuel, épistémologique, et donc un enjeu politique. Si vous prenez par exemple l’épisode de la Commune de Paris, les dossiers judiciaires des hommes traduits devant les tribunaux militaires d’exception créés à la défaite de la Commune, ont été infiniment mieux conservés que ceux des femmes. Beaucoup sont parcellaires et souvent abîmés pour avoir patienté au fond des caves militaires jusqu’en 1945, si bien que seuls 15 000 dossiers de communards ont été archivés, donc sauvegardés, sur un total d’environ 40 000. Et encore manque-t-il tous les dossiers de non-lieu, détruits en 1936 par un archiviste anti-communard qui les jugeait "inutiles". Mais le contraste avec ceux des femmes est saisissant : les dossiers de communardes ont disparu, à l’exception, notable et révélatrice, de Louise Michel, qui paraît survoler cette vaste opération de triage du haut de son statut d'icône.

Les destructions sauvages d'archives publiques sont interdites sur le papier depuis une loi de 1898. Avant cela, rien n’obligeait les conservateurs et les archivistes à notifier les destructions, et à les justifier. Mais comme l'a écrit l'archiviste Odile Krakovitch, qui elle-même en son temps avait sorti de l'obscurité les femmes condamnées au bagne, on a déjà vu des garde des Sceaux faire procéder à des "coupes sombres" y compris après la Première guerre mondiale. Sans compter d'autres fonds proprement enterrés. Or sans archives, on n'écrit pas la même histoire.

Des vêtements d'homme, un revolver et une candidature aux élections législatives et municipales: la transgression des normes de genre par Madeleine Pelletier, ici à Paris en 1910.
Des vêtements d'homme, un revolver et une candidature aux élections législatives et municipales: la transgression des normes de genre par Madeleine Pelletier, ici à Paris en 1910.
© Getty - Ullstein Bild Dtl.

Mais l’histoire des femmes est aussi une histoire du regard qu’on pose sur les archives pourvu qu'on y ait accès. Une historienne du monde ouvrier et du genre comme Laura Lee Dows décrit très finement, par exemple, en quoi elle a eu le sentiment de revisiter un terrain de papier sur lequel ses collègues étaient pourtant déjà passés cent fois. Sans voir la même chose et, en l’occurrence, souvent sans regarder les femmes. Elle raconte par exemple qu’on a longtemps assimilé les femmes à de la main d’oeuvre non qualifiée, alors même que les femmes étaient massivement qualifiées, parce que tout simplement les catégories qui figuraient dans les documents ramassaient toutes les femmes entre elles, là où les archives patronales détaillaient, pour les hommes, entre “hommes qualifiés”, “hommes semi-qualifiés”, “manœuvres”...

Cette question du regard est décisive. Pour reprendre l’exemple de la Commune par exemple, bien des dossiers ont été perdus. Mais demeurent plus d’un millier d’actes de jugements, qui comprennent malgré tout l’état civil des femmes traduites devant les conseils de guerre parce qu’elles sont présumées avoir participé à l’insurrection. C’est peu, mais pas rien non plus, et un millier de documents ne relève pas franchement du confetti statistique. Or il a fallu du temps pour que des travaux envisagent le rôle de ces femmes, encore largement sous-documenté. En 1964, quand paraît son Procès de Communards, chez Julliard, Jacques Rougerie, qui vient d’accéder aux archives de la Commune rescapées, sort carrément les femmes de l’analyse. L’historien, qui leur consacre une poignée de pages (juste avant la sous-partie sur les enfants sous la Commune), expliquait ainsi à l’époque qu’elles étaient trop peu nombreuses pour faire l’objet de la même analyse que les hommes.

Toutefois, les mêmes historiens peuvent voir aujourd'hui ce qu'ils ne voyaient pas hier et ils sont plusieurs a avoir évolué. Le regard s’est ouvert progressivement, tandis que la discipline se féminisait en parallèle. Car les deux sont allés de pair. Sur France Culture, Michelle Perrot a raconté sa rencontre avec Mona Ozouf et Nicole Le Douarin. D'abord enseignantes à Caen, en Normandie, aucune n’était initialement engagée dans des recherches sur les femmes - et la thèse que Michelle Perrot soutient en 1969 s'occupe d'abord des ouvriers. Un seul chapitre est consacré  aux ouvrières : ce sera le tout premier texte de l'historienne sur les femmes. Elle expliquera, plus tard, que "dans les années 1960, on voyait la classe ouvrière comme une formation sociale masculine et, plus encore, le mouvement ouvrier". Mais dans L’histoire sans qualités, un des tout premiers livres à revenir (en 1973) sur la genèse de l’histoire des femmes, elle racontait le choc d’entendre l’historien Georges Duby évoquer, devant tout un amphithéâtre, l’invisibilité des femmes dans l’histoire. A partir de 1990, Duby et elle dirigeront L’Histoire des femmes en Occident (chez Laterza d'abord, puis chez Plon).Une vaste entreprise chorale en cinq tomes épais, qui fit entrer pour de bon les femmes dans l’histoire qui s’écrit, qui se publie et qui se vend. Et un projet collectif qui a hissé de nombreuses historiennes jusqu'en sommaire, associant à son tour Françoise Thébaud, Geneviève Fraisse, Dominique Godineau, Arlette Farge, Pauline Schmitt.... Car entre-temps, des historiennes avaient publié leurs premiers travaux, et accouché de ce regard renouvelé.

Des stars qui cachent la forêt 

Aujourd’hui, les noms de Madeleine Rebérioux, Arlette Farge, Michelle Perrot ou Mona Ozouf ne vous semblent sans doute guère minoritaires. Reconnues, elles sont même connues du grand public, ce qui n'est pas rien. Pourtant, elles furent pionnières, et leur trajectoire tout à fait hors du commun : avant elles, les femmes en histoire étaient non seulement peu nombreuses mais très peu visibles. Mais depuis elles, cela prît du temps, aux historiennes, pour obtenir des positions aussi visibles, et légitimes. Plus nombreuses à obtenir des postes d'enseignantes-chercheuses en histoire ancienne ou médiévale par exemple, les femmes sont restées plus longtemps à l'ombre en histoire contemporaine. Dans un bilan réflexif sur le sommaire de la revue Vingtième siècle entre 1984 et 2000 ( publié dans Vingtième siècle début 2001), Nicolas Rousselier écrivait ceci :

Sur l'ensemble de la durée de vie de Vingtième Siècle, un peu plus des trois quarts des articles ont été écrits par des auteurs de sexe masculin pour un peu moins d'un quart par des historiennes. Mais la répartition évolue de plus en plus vers équilibre si on considère les trois dernières années. Pour la première fois en 1997, un numéro a compté plus de femmes (5) que d'hommes (3) et sur l'ensemble de l'année 1999, il y a eu 18 articles écrits par des femmes pour 19 écrits par des hommes.

55 min

Saviez-vous par exemple qu’Annie Kriegel, célèbre historienne spécialiste du Parti communiste français, avait soutenu une thèse d’histoire en 1964… mais été nommée en sociologie, à Nanterre, en 1969 ? Longtemps, c'est pourtant plutôt de la philosophie que la sociologie a relevé d'un point de vue disciplinaire. Saviez-vous, encore, que deux des plus grands historiens du XXe siècle, Lucien Febvre et Marc Bloch, ont pu compter sur le travail de leur épouse respective… elles-mêmes historiennes et prodigieusement disparues des radars ? Fabrice Virgili, un des historiens les plus en pointe sur le genre et la trace des femmes dans l’historiographie, avait consacré un article à la place des femmes dans l’historiographie, paru en 2002 dans la revue Vingtième siècle. Il y rappelait le travail de Simone Vidal-Bloch, pourtant historienne, qui “ne fut jamais signalé par son mari” ; ou le sort de l’agrégée Suzanne Dognon-Febvre, qui sitôt mariée, interrompt son doctorat et assiste son mari dans l’ombre.

Entre 1929 et 1944, deux femmes en tout et pour tout signeront des articles dans la revue des Annales. Et encore l’une d’elles, la médiéviste Thérèse Sclafert, continue-t-elle ensuite “à enseigner la grammaire et le latin à l’École normale supérieure de Fontenay” en dépit d’une thèse publiée en 1926. Autant dire, à la préhistoire de la féminisation de la discipline : la toute première thèse soutenue par une femme remonte à 1923. A l’époque, il s’agit d’un doctorat “es lettres” avec spécialisation en histoire. On le doit à une certaine Madeleine Deries, aussi pionnière que reléguée dans les limbes du genre : divorcée, cette fille de Saint-Lô née en 1895 et dont le père était toutefois universitaire, avait accédé à la Sorbonne sans laisser de trace. Diabétique née avant la diffusion de l’insuline, elle mourra en 1924, un an après avoir soutenu sa double-thèse d’histoire, un jour où la presse s’était déplacée à la Sorbonne pour l'occasion.

Quand on cherche sa trace, on trouve deux cotes à la bibliothèque de la Sorbonne, sous les intitulés “Le district de Saint-Lô pendant la révolution, 1787 - an IV” puis “L’École centrale du département de la Manche, an IV-an XI”. Dans l’inventaire, une petite phrase précise : “thèse de doctorat et thèse complémentaire de la première doctorante en Histoire”. Mais à Saint-Lô, dans la Manche, quand une nouvelle école est sortie de terre en 2018 et qu’il a fallu consulter les habitants pour lui donner un nom, Madeleine Deries a perdu. L’école normande s’appelle aujourd’hui Samuel-Beckett.