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Il y a 230 ans, Mirabeau premier mort à entrer au Panthéon (pour en sortir peu après !)

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Le Panthéon pris en contre-plongée, Paris (5e arrondissement)
Le Panthéon pris en contre-plongée, Paris (5e arrondissement)
© Getty - Hervé Bois

En 1791, Mirabeau était le premier à entrer au Panthéon. Quelques trois ans plus tard, l'éminent révolutionnaire fut aussi le premier à en être exclu. Voici le récit d'un sacré revirement de situation.

Arx Tarpeia Capitoli proxima, avaient coutume de dire les romains. Comprenez : “Il n’y a pas loin du Capitole à la Roche Tarpéienne”. Ce proverbe, populaire à l’Antiquité, a été repris par le révolutionnaire Mirabeau en 1790 devant l’Assemblée constituante pour avertir de la chose suivante : une grande gloire - le Capitole étant à Rome le coeur du pouvoir et la destination des vainqueurs - peut laisser place à un immense déshonneur, soit la roche Tarpéienne où l’on exécutait les condamnés à mort. Et l’illustre député ne croyait pas si bien dire ! Premier des “grands hommes” à connaître à sa mort les honneurs du Panthéon, il en fut également le premier exclu, trois ans seulement après son inhumation le 5 avril 1791… 

Retour sur cet épisode originel, l’histoire d’une panthéonisation ratée inaugurant une tradition républicaine qui agite, aujourd'hui encore, la sphère publique. 

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À réécouter : Le Panthéon ou les intermittences de la mémoire nationale

De l’héroïsation des morts illustres

Gravure de la Révolution française tirée des TABLEAUX HISTORIQUES DE LA RÉVOLUTION FRANCAISE représentant la cérémonie au cours de laquelle les restes du philosophe français Jean Jacques Rousseau ont été installés au Panthéon le 14 avril 1794
Gravure de la Révolution française tirée des TABLEAUX HISTORIQUES DE LA RÉVOLUTION FRANCAISE représentant la cérémonie au cours de laquelle les restes du philosophe français Jean Jacques Rousseau ont été installés au Panthéon le 14 avril 1794
© Getty - Photographie de Time Life Pictures

À la fin du XVIIIe siècle, la France est encore baignée des influences antiques redécouvertes à la Renaissance. Ces inspirations grecques et romaines président alors à l’émergence du culte des “grands hommes”. En littérature, on passe de l’oraison funèbre à l’éloge et la scène théâtrale, tout comme les commandes passées par l'État auprès des artistes peintres sont propices à mettre en avant les grands moments de l’histoire nationale et les éminents personnages qui l’ont faite, comme le rappelle l’historien Michel Biard. Et tandis que la monarchie agonise, la Révolution française ne va faire qu’accentuer cette tendance à alimenter la fibre patriotique par le récit de morts illustres, d’actions éclatantes et de gestes significatifs. 

Ainsi l’idée d’immortaliser les défunts ayant sacrifié leur vie à la République fait son bout de chemin jusqu’à trouver sa réalisation au moment de la mort de Mirabeau, qui survient des suites d'une maladie - que certains attribueront à sa vie de débauche - le 2 avril 1791… C’est un véritable tournant. Car pour répondre à l’émoi populaire que provoque la perte du fameux révolutionnaire et ardent tribun, l’Assemblée constituante décide que les hommes de renom reposent désormais dans un bâtiment destiné à ce seul effet. On a alors en tête l’abbaye de Westminster à Londres où politiques et militaires sont inhumés auprès des souverains. 

Au printemps 1791, le choix se porte sur l’église Sainte-Geneviève, sainte patronne de Paris, située sur une colline éponyme, à deux pas de la Sorbonne. Le bâtiment de style néo-classique, évoquant l’architecture romaine et imaginé par l'architecte Germain Soufflot sur demande de Louis XV en 1764, devient dès lors un temple laïc que l’on nomme “Panthéon” en référence aux divinités olympiennes ; car décidément, l’influence antique n’est jamais bien loin ! La majorité de ses fenêtres sont condamnées pour lui donner des allures de mausolée et sur son fronton, l’on fait graver la majestueuse devise : “Aux grands hommes, la Patrie reconnaissante”

À réécouter : Le culte des grands hommes sans Panthéon. Exemples européens

À Honoré-Gabriel Riquetti, comte de Mirabeau, "la patrie reconnaissante"

Mirabeau devant Dreux-Brézé, le 23 juin 1789, (1831) Joseph-Désiré Court, Musée des Beaux-arts, Rouen
Mirabeau devant Dreux-Brézé, le 23 juin 1789, (1831) Joseph-Désiré Court, Musée des Beaux-arts, Rouen
© Getty - Joseph-Désiré Court, Heritage Images

Le projet est clair : telle la monarchie et sa basilique Saint-Denis où reposent les rois, la France révolutionnaire honorera ses héros. C’est Emmanuel de Pastoret, alors procureur général syndic du département de Paris qui définit le mieux de quelle façon. Dans son discours prononcé devant la Constituante le 3 avril 1791, au lendemain de la mort de Mirabeau, celui-ci édicte parfaitement les enjeux du bâtiment et de l’honneur qui l’accompagne. 

Les larmes que fait couler la perte d’un grand homme ne doivent pas être des larmes stériles. Plusieurs peuples anciens enfermaient dans des monuments séparés leurs prêtres et leurs héros. Cette espèce de culte qu’ils rendaient à la piété et au courage, rendons-le aujourd’hui à l’amour constant du bonheur et de la liberté des hommes.

Ainsi, Pastoret consacre la transformation de Sainte-Geneviève en édifice “destiné à recevoir les cendres des grands hommes, à dater de l’époque de notre liberté” et décide que l’Assemblée seule peut être juge des hommes qui en auront l’honneur, mais aussi que des exceptions seront faites à l’égard de quelques-uns, morts avant la Révolution, et notamment des philosophes René Descartes, Voltaire et Jean-Jacques Rousseau.

Enfin, et en totale contradiction avec le principe d’une Assemblée seule décisionnaire, il déclare de lui-même que Mirabeau en est jugé “digne”. Il faut dire que le défunt est si respecté que personne, même à droite de la Constituante, n’ose désapprouver. Et pour cause, issu de la noblesse, Honoré-Gabriel Riquetti, comte de Mirabeau s’est distingué comme député du Tiers-État en fervent défenseur de la Révolution, allant jusqu’à tenir tête au roi qui exigeait la dissolution de l’Assemblée en juin 1789 : “La Nation assemblée n'a d'ordre à recevoir de personne. Nous ne sortirons d'ici que par la force des baïonnettes”, aurait ainsi rétorqué notre icône révolutionnaire aux émissaires de Louis XVI. 

En ce 3 avril 1791, s’il est approuvé par les députés que Mirabeau a mérité les honneurs qui lui sont attribués, ceux qui lui succéderont seront en revanche désignés par un comité unique, habilité à trancher. Aussi, la législature en cours ne pourra décider de la panthéonisation de ses membres défunts et le jugement reviendra à la suivante. 

La première panthéonisation se fait donc sous le signe d’une double contradiction à l’égard du décret qu’elle inaugure : Mirabeau est inhumé par les membres de la législature à laquelle il appartient et sur décision d’un seul d’entre eux. Voilà qui n'augure rien de bon...

À réécouter : Le Panthéon : une cérémonie

Le scandale de l’armoire de fer ou la tombée en disgrâce du premier panthéonisé

Lettre de William Pitt le Jeune concernant les négociations avec les dirigeants de l'Assemblée nationale française, menées secrètement entre Hugh Elliot et le marquis de Mirabeau, octobre 1790
Lettre de William Pitt le Jeune concernant les négociations avec les dirigeants de l'Assemblée nationale française, menées secrètement entre Hugh Elliot et le marquis de Mirabeau, octobre 1790
© Getty - British Museum, Culture Club

Au moment de sa disparition en 1791, Mirabeau est un véritable symbole de la Révolution et c’est donc tout logiquement qu’il gagne sa place de premier des “grands hommes” le 5 avril de la même année. Pourtant un peu plus d’un an plus tard, pour le primo-panthéonisé, c’est la dégringolade. Ce revirement de situation intervient lors de l’épisode dit “de l’armoire de fer” le 20 novembre 1792, épisode au cours duquel un certain Gamain, qui n’était rien de moins que le serrurier du roi ouvre sous la pression des révolutionnaires un meuble appartenant au souverain et rempli de documents confidentiels. Des papiers parmi lesquels, les députés de la Convention découvrent stupéfaits, une correspondance entre l’éminent Mirabeau et Louis XVI…

Grand protecteur de la cause révolutionnaire le jour, le comte agissait en tant que conseiller du roi la nuit et œuvrait ainsi pour son maintien au pouvoir. On apprend alors que si Louis XVI s’est accommodé du régime érigé par la Constitution du 3 septembre 1791, c’est grâce à l’action antérieure de Mirabeau. De même, le 14 juillet 1790, l’adhésion de la famille royale lors de la Fête de la Fédération serait le résultat des manigances du député. On raconte même que les agissements publics de Marie-Antoinette lui auraient été dictés par le comte, lequel la rencontrait régulièrement dans le secret des jardins du Palais des Tuileries. 

Et si cela ne suffisait à ternir l’éclatante trajectoire du Provençal… Ces conseils, il les aurait prodigués contre une rémunération acquise sur les deniers publics. Des livres d’or associées à un secret espoir - lui aussi mis au jour par les lettres - d’être nommé Premier ministre d’une monarchie constitutionnelle à l’anglaise qu’il fantasmait ; et voilà comment Mirabeau acheva de trahir les révolutionnaires. 

Le 5 frimaire de l’an II, soit le 25 novembre 1793, les conclusions du Comité d’instruction publique tenu devant la Convention sont sans appel : “Il n’est point de grands hommes sans vertu”. Et la dépouille du tribun autrefois si adulé fait l’objet d’un châtiment posthume exemplaire : le 21 septembre 1794, Mirabeau est remplacé par Marat, afin d’”inspirer une terreur salutaire aux ambitieux et aux hommes vils dont la conscience est à prix” .

On notera que le séjour du député montagnard sera plus court encore :  il est lui aussi exclu du Panthéon le 8 février 1795. 

À réécouter : Qui doit entrer ici ?

Comment entrer au Panthéon (et si possible y rester) ?

Au Panthéon (Paris, 5e arrondissement) La crypte. Simone et Antoine Veil, 1er octobre 2018
Au Panthéon (Paris, 5e arrondissement) La crypte. Simone et Antoine Veil, 1er octobre 2018
© Getty - Godong

Mirabeau, Marat, mais aussi Dampierre et Lepeletier… Parmi les révolutionnaires panthéonisés, on compte ainsi plusieurs victimes de disgrâce. D’ailleurs, bien qu’institutionnalisant les premiers hommages, la période est marquée par de nombreux cafouillages et de multiples décrets de panthéonisation sont restés lettres mortes. Les corps souvent difficiles d’accès et la méfiance de la jeune République à l’égard de ses fondateurs ont retardé et même, empêché leur célébration post mortem

C’est finalement sous le Premier Empire que les entrées au Panthéon se multiplient (elles en représentent aujourd'hui plus de la moitié !). Napoléon ouvre ainsi les portes du temple de la Nation à ses militaires et autres dignitaires, bien souvent inconnus. L’hommage perd de son sens initial à mesure que les honneurs se succèdent entre 1806 et 1815. Le bâtiment est même, un temps, rendu à l’Église... À partir des années 1870, et plus encore au moment du centenaire de la Révolution, alors que la République reprend ses droits, on y fait à nouveau entrer ses plus fameux  éléments : Victor Hugo, l’ancien président Sadi Carnot, l’homme d’État Léon Gambetta, Émile Zola (dont l’intronisation suscite quelques remous une dizaine d’années après l’Affaire Dreyfus), les scientifiques Pierre et Marie Curie… Un élan qui se poursuit toujours actuellement. 

Et si aucune loi, aucun texte officiel précis ne définit aujourd’hui de manière formelle les critères qui gouvernent à la panthéonisation - il n’est ainsi même pas nécessaire d’être de nationalité française - celle-ci repose sur des principes tacites : la représentation des idéaux républicains, la reconnaissance d’un engagement et d’un ensemble de valeurs constitutionnelles, dont le Président de la République se fait le garant. Il suffit d’un simple décret au chef de l’État pour acter de l’inhumation au Panthéon d’un citoyen. Bien sûr, celle-ci ne doit pas être refusée par la personne concernée en amont, comme le fit le général de Gaulle, ou par la famille du défunt, à l’instar de celle d’Albert Camus en 2009. Plus récemment, le cas d’Arthur Rimbaud et de Paul Verlaine a encore soulevé des oppositions, c'est pourquoi les deux poètes amants maudits ne sont plus candidats à la montagne Sainte-Geneviève. 

Voilà donc pour l'exécutif un bonne occasion d’emporter l’adhésion citoyenne. La question de la panthéonisation est ainsi devenue un enjeu politique qui ne se fait pas sans consultation publique, via internet. En 2013 en est ainsi ressorti dans un rapport rendu par le Centre des monuments nationaux, qui gère l’édifice, une tendance en faveur d’une plus grande parité. Une problématique de taille à laquelle François Hollande a répondu par les admissions des résistantes Germaine Tillion et Geneviève de Gaulle-Anthonioz, au côté de Jean Zay et Pierre Brossolette. Emmanuel Macron a, lui, consacré le choix de Simone Veil en 2018 portant ainsi le nombre de femmes à cinq... sur quatre-vingt panthéonisés !  Faute d'être plus nombreuses, espérons au moins qu'elles ne connaissent pas le même sort que ce pauvre Mirabeau... 

À réécouter : Aux grandes femmes la patrie reconnaissante ?