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Il y a 50 ans, la loi Neuwirth et l'accès à la contraception

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Des femmes, portant une banderole pour la contraception, l'avortement et le contrôle des naissances, participent à la manifestation, 24 mai 1977, à Paris.
Des femmes, portant une banderole pour la contraception, l'avortement et le contrôle des naissances, participent à la manifestation, 24 mai 1977, à Paris.
© AFP - AFP

Adoptée par l'Assemblée Nationale, le 19 décembre 1967, la loi Neuwirth a autorisé l'accès à la contraception sur prescription médicale. Si cette loi a représenté un levier d'émancipation certain pour les femmes, son adoption a été très mouvementée. Retour en archives sur l'histoire de cette loi.

Il y a 50 ans, le 19 décembre 1967, la loi Neuwirth était adoptée à l'Assemblée Nationale, au terme d'une année de débats mouvementés. Quelques jours plus tard, le 28 décembre 1967, le Général de Gaulle signait cette loi depuis Colombey-les-Deux-Eglises. En autorisant l'accès à la contraception sur prescription médicale, la pilule devenait légale, permettant ainsi aux femmes de maîtriser leur fécondité et de se protéger d'une grossesse non-désirée.

Sur les ondes de France Culture, Lucien Neuwirth - souvent surnommé "le père de la pilule" - se souvenait du parcours du combattant pour faire adopter la loi au micro d'Eliane Contini. C'était le 23 janvier 1998, dans l'émission "Questions d'époque", au lendemain des 30 ans de la loi. Il évoquait notamment le mois de juin 1967,  au moment où le projet de loi était discuté à l'Assemblée Nationale :  

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On jouait contre la montre. Il fallait absolument qu'avant la fin de session on puisse voter le projet en première lecture, de telle façon que l'on puisse l'envoyer au Sénat et que ça revienne avant la fin de l'année. Je sentais peu à peu les forces contraires s'organiser pour faire barrage à la loi. 

La pilule, 30 ans après (Questions d'époque, 23.01.1998)

34 min

(Durée : 34'28) 

La condition féminine de l'avant pilule 

Lorsque la loi Neuwirth est promulguée, c'est un véritable levier d'émancipation pour la condition féminine. La sexualité des femmes peut enfin se libérer du risque de grossesses non-désirées. La loi de 1967 a en effet remplacé celle du 31 juillet 1920, intitulée : "loi réprimant provocation à l'avortement et la propagande anticonceptionnelle". Etait alors passible d'amendes et d'emprisonnement quiconque incitait à l'avortement ou à la contraception, sous quelques forme que ce soit. Cette première loi avait été conçue au lendemain de la Première Guerre Mondiale pour encourager la natalité. Mais dans les faits, la natalité a continué à baisser, soulignait Lucien Neuwirth au micro d'Eliane Contini en 1998, qui décrivait cette interdiction de 1920 comme un carcan, "une loi morale" qui a essentiellement contribué à fragiliser les femmes. 

Cette même émission de 1998 s'ouvrait par une archive donnant à entendre la voix de la militante féministe Simone Iff. Elle expliquait la réalité de la condition féminine de l'avant-pilule en ces termes : 

C'était vraiment tragique. Au fond, il y avait une limitation des naissances en France, elle ne se faisait que par les rapports interrompus ou par les avortements clandestins. Là il y avait donc une inégalité sociale extrêmement importante, puisque quand même, des femmes informés, pouvaient aller en Angleterre ou en Suisse. Mais l'ensemble de la population vivait comme ça, c'était au détriment de l'équilibre du couple et de la sexualité. Les femmes, quand elles sont venues au début au Planning [Familial], avec une reconnaissance incroyable, disaient : "Je viens parce que ce n'est plus une vie pour mon mari." Elles ne pensaient même plus à elle par rapport à leur plaisir sexuel, tellement elles avaient peur chaque mois de ne pas avoir leurs règles. Ça correspondait à un bien-être - santé, moral, éthique - de la vie des couples. D'ailleurs au début, le Planning s'appelait "maternité heureuse" (rires).

 Timbre édité par La Poste à l'occasion des 50 ans de la loi Neuwirth
Timbre édité par La Poste à l'occasion des 50 ans de la loi Neuwirth

Un levier d'émancipation : le droit de maîtriser leur fécondité

"Monsieur je viens vous voir, parce qu'il faut que vous me donniez un appartement. J'ai déjà deux enfants, je vis dans deux pièces, je vais avoir le troisième. Où est-ce que je vais le mettre ?" C'est la requête qu'adressa une femme à Lucien Neuwirth, il était alors vice-président de l'office des HLM. Il s'étonna d'abord de la question puis recommanda à cette femme la réflexion avant d'avoir un troisième enfant. "Vous êtes malin vous ! Comment il faut faire, vous me donnez la recette ?" Lucien Neuwirth mesure alors l'ampleur de la détresse. Comment faire pour éviter une grossesse non-désirée ? Cette crainte était bien celle de bien de dizaines de femmes à cette époque. 

Au milieu des années 50 déjà, la question du contrôle des naissances animait les médias. En octobre 1955, Jacques Derogy signait un dossier intitulé "Les femmes sont-elles coupables ?" dans le Journal Libération. Peu après, France Observateur (l'ancêtre du Nouvel Observateur) lançait un grand débat : "600 000 avortements valent-ils mieux que le contrôle des naissances ?" Et de son côté, François Giroud écrivait dans L'Express : "Les hommes ont toujours eu beaucoup de courage pour supporter le malheur des femmes." 

Lorsqu'il entreprend, en 1966, de convaincre le Général de Gaulle, Neuwirth plaide pendant une quarantaine de minutes, et termine au nom du droit citoyen : 

J’ai conclu en disant : "Ecoutez mon Général, à la libération vous avez donné le droit de vote aux femmes. Elles l’avaient bien mérité par leurs luttes dans la résistance. Elles avaient gagné leur droit de vote. Eh bien maintenant, je crois que le temps est venu de leur donner le droit de maîtriser leur fécondité. Les femmes représentent la moitié de notre population. 

Ce à quoi le Général De Gaulle répondit : 

“C’est vrai, transmettre la vie, c’est important. Il faut que ce soit un acte lucide, continuez.”

Estimant qu'il s'agissait là d'un enjeu de société, Charles De Gaulle mit le projet de loi en discussion à l'Assemblée Nationale. Les débats sont vifs, virulents : pro et anti s'affrontent ans vergogne. Neuwirth reçoit des menaces, des lettres d'insultes, et est vivement critiqué par les opposants. La question divise sévèrement. 

Un parcours du combattant 

Lorsque la loi est votée à main levée le 19 décembre 1967, le parcours du combattant n'est pourtant pas terminé. Il faut ensuite faire valider les décrets d'application de la loi pour que la loi soit effective : cela se fera entre 1969 et 1972. Et 1974 pour que la pilule soit remboursée par la Sécurité Sociale et reconnu comme un acte médical comme un autre. Cette même émission de 1998 donnait également à entendre une archive radiophonique avec la voix de Simone Veil. Nouvellement nommée ministre de la Santé, elle affirmait le 29 juin 1974 : 

“Ce qu’il faut, c’est faire entrer la contraception dans le droit commun, la dédramatiser, en faire un acte médical comme un autre. Avec le temps, les passions se sont apaisées, les mentalités ont évolué”. 

Entre l'adoption de la loi Neuwirth et le remboursement par la Sécurité Sociale de la pilule, mai 1968, les slogans "un enfant si je veux quand je veux", la naissance du Mouvement de Libération des Femmes (MLF), le manifeste des 343 en 1973. La lutte pour la légalisation de la contraception amorce dans un même mouvement celle pour la dépénalisation de l'avortement aboutissant à la promulgation de la loi Veil le 15 janvier 1975.

5 min