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Ilan Halimi, Hypercasher, agressions du quotidien... antisémitisme ou judéophobie ?

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Stèle à la mémoire d'Ilan Halimi profanée à Bagneux le 2 mai 2015.
Stèle à la mémoire d'Ilan Halimi profanée à Bagneux le 2 mai 2015.
© AFP - Mairie de Bagneux

Faut-il parler d'antisémitisme ou de judéophobie ? Les deux termes ne sont pas équivalents, et le second fait référence à un essai très polémique publié par Pierre-André Taguieff il y a quinze ans. Explication de texte.

Faut-il dire “antisémitisme” ou “judéophobie” en 2017 alors qu’une stèle à la mémoire d’Ilan Halimi à Bagneux a été profanée pour la deuxième fois à la Toussaint ? Le choix des mots dans l’éditorial du Monde daté du 3 novembre trahit une vieille hésitation. L’édito en question a trait à une enquête publiée par ailleurs par le quotidien, qui raconte la peur d’une partie croissante de la communauté juive en France, et la montée des agressions vis-à-vis de Juifs en France. Le billet est titré “ L’antisémitisme ordinaire, en France en 2017” mais, dès le chapeau de l’article, évoque “une «nouvelle judéophobie» qui sévit dans les banlieues françaises”.

L’éditorial cite un rapport du mois de mars 2017 de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) que vous pouvez consulter dans le détail par ici et qui citait lui-même une “nouvelle judéophobie”. Les mots ne sont pas équivalents et ils épousent un contexte très polémique. En 2001, alors que, dans la sphère intellectuelle comme dans les médias, on a gardé l’habitude d’utiliser “antisémitisme”, Pierre-André Taguieff exhume le terme “judéophobie”. Le mot est ancien mais plus très utilisé, hormis quelques occurrences qui racontent, par exemple, "la judéophobie dans l'Antiquité". Taguieff y consacrera un essai, publié en 2002 chez Fayard : La nouvelle judéophobie.

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Historien des idées, Pierre-André Taguieff a beaucoup publié sur le racisme et l’extrême-droite au moment où il écrit cet essai. Taguieff souligne la différence entre antisémitisme et judéophobie : pour lui, l'antisémitisme porte en lui l’idée d’une race sémitique distincte... et donc susceptible d'être haïe. C’est sur cette perception racialisée des Juifs que l’antisémitisme du Troisième Reich prospérera, relayé, plus tard, par le racisme antijuif d’extrême-droite. Le terme “sémite” incluant aussi bien des juifs que des musulmans, l'antisémitisme est de surcroît polyphonique et exorbitant de la seule haine des Juifs si on le lit stricto sensu.

Antiracistes et judéophobes

Au début de années 2000, Taguieff revendiquera une rupture. Pour lui, l’antisémitisme est un terme dépassé parce que le Troisième Reich a emporté dans sa chute les doctrines racialisées. Mais aussi parce ce terme, dont il date l’émergence aux années 1870, fait l’impasse sur le phénomène sur lequel le chercheur entend insister : une haine des Juifs d’une essence nouvelle qui trouverait sa source dans l’anti-sionisme et prospérerait à gauche, affirme Taguieff dans La nouvelle judéophobie. En clair, l’antisémitisme ne serait plus un terme pertinent depuis qu’il aurait changé de camp.

Ecoutez ce que détaillait Pierre-André Taguieff au micro de Pierre Assouline, sur France Culture, à la sortie de son essai aux éditions Mille et une nuits. C'était dans "Première édition" le 28 janvier 2002 et Taguieff expliquait ainsi le terme "judéophobie" :

Moi, je l'introduis comme un néologisme même s'il a déjà été utilisé de façon un peu confuse, comme synonyme, substitut ou euphémisation. Pour moi, ce n'est pas du tout une euphémisation. C'est plutôt un élargissement. je déspécifie ce qu'on appelle l'antisémitisme. l'antisémitisme est un mot inventé par les antijuifs eux-mêmes pour désigner leur posture, leur idéologie, leur combat, contre les Juifs. Le mot apparaît en allemand dans les années 1870, il est inventé par Wilhelm Mach, un ancien socialiste révolutionnaire devenu réactionnaire. Il est introduit en français au début des années 1880 : "antisémitisme", "antisémitique", etc. Il me semble qu'il faut réserver l'usage du mot "antisémite" pour désigner le racisme dirigé spécifiquement contre les Juifs. Avant la théorie des races et après (en gros, depuis le procès de Nuremberg, c'est-à-dire la défaite de l'entreprise nazie, et le passage au politique du racisme antijuif) et la création de l'Etat d'Israël, nous entrons dans un autre registre des mobilisations antijjuives.

Pierre-André Taguieff dans la "Première édition" le 28 janvier 2002 sur France Culture

1h 00

Dans cette archive, André Taguieff se montre très précis quant à l'émergence de ce phénomène qu'il appelle "nouvelle judéophobie" : pour lui, c'est la fin de la Guerre des Six jours, et l'après-juin 1967 qui en marque l'apparition visible dans l'espace public. Avec, au cœur de la démonstration de Taguieff, l'idée d'une nouvelle haine des Juifs qui viendrait cristalliser autour de l'idée d'un complot juif, et d'un racisme juif envers les musulmans.

Pour Taguieff, on ne peut plus taxer les nouveaux ennemis des Juifs d’”antisémitisme”, c’est-à-dire de racisme envers les Juifs, dans la mesure où ces judéophobes nouvelle génération se revendiqueraient justement… du camp de l’antiracisme. Dans le viseur de l’auteur, l’extrême-gauche ou des associations comme le Mrap, voire quelques chercheurs classés à gauche.

Le pouvoir des Juifs selon 34% des sondés

Deux ans après la sortie très polémique de l’essai de Taguieff, une autre chercheuse du CEVIPOF, Nonna Mayer, avait cherché à distinguer dans quelle mesure la grille d’analyse de Taguieff était validée par plusieurs enquêtes destinées à évaluer la proportion d’antisémites en France et son évolution. Cherchant à “cerner le profil” de ces antisémites et à “mettre ces opinions en relation avec leurs perceptions des protagonistes dans le conflit du Proche-Orient”, Nonna Mayer publiait dans la revue “Raisons politiques” en 2004 un article au titre évocateur: "Nouvelle judéophobie ou vieil antisémitisme ?” La sociologue y apparaissait circonspecte quant à l’émergence d’un phénomène d’essence radicalement nouvelle.

Au moment où paraissait “La nouvelle judéophobie”, les chiffres frappaient déjà : en 1988 comme en 1991 (date des précédentes enquêtes d'opinion sur lesquelles Nonna Mayer fonde ses travaux), un Français sur cinq se dit tout à fait ou plutôt d’accord avec le stéréotype du pouvoir juif. La proportion est passée à 31 % à l’automne 1999, puis 34 % à l’automne 2000.

Quatorze ans plus tard, le même Pierre-André Taguieff était interviewé par l’hebdomadaire Marianne, quelques mois après les attentats de janvier 2015, à Charlie Hebdo et contre l’hypercasher de la porte de Vincennes. Il persistera dans son refus de recourir à la notion d’antisémitisme.

La grille d’analyse est la même (l’antisémitisme racialisant est un terme dépassé et la haine des Juifs puise dans un antisionisme virulent) mais, entre temps, un autre terme s’est frayé un chemin dans le discours public : “islamophobie”. Utiliser “judéophobie” s’inscrit aussi dans une concurrence des luttes, alors que le racisme anti-musulman s’appelle de plus en plus “islamophobie”.

Rigueur intellectuelle et furieuse bagarre

Taguieff, à qui les PUF ont commandé en 2015 un “Que-sais-je ?” “L’Antisémitisme”, consacrait tout un chapitre de ce “Que-sais-je ?” à la notion de "judéophobie". Pourtant, le terme ne s’est pas réellement installé et son usage dans les médias reste rare. Si rare que le mot dans l’éditorial du Monde n’est pas passé inaperçu. Mais la communauté universitaire elle-même ne s’en est pas plus largement saisie. Dans la revue Mouvements en 2006, voici ce qu’écrivait François Gèze, alors patron de Editions de la Découverte :

Le politologue Pierre-André Taguieff, fin connaisseur de l’histoire des idées, a quant à lui produit des analyses autrement rigoureuses et décapantes sur le racisme et l’antiracisme, jusqu’au début des années 2000. Mais depuis lors, sa formidable érudition semble surtout lui servir d’outil, de moins en moins rigoureux, au service d’une bagarre furieuse contre tous ceux qui ne partagent sa vision d’un universalisme républicain aussi abstrait que restreint : dès lors, c’est avec un aplomb intellectuel assez sidérant – et dans de nombreux cas avec une étonnante mauvaise foi – qu’il s’efforce de disqualifier ses (présumés) adversaires idéologiques en les assimilant tous, peu ou prou, aux pires antisémites. Le même qui, en 1997, expliquait fort justement que «la dénonciation légitime de l’islamisme est actuellement en train d’être saisie par un mode de pensée magique, comme si l’antifascisme et l’anticommunisme avaient trouvé un héritier commun, l’anti-islamisme» se consacre quelques années plus tard, à coup d’invraisemblables amalgames, à dénoncer une «judéophobie à base antiraciste et antinationaliste» et à voir partout des «islamo-gauchistes».

En 2016, cependant, Schlomo Sand ne reniait pas la notion de "judéophobie" à l’occasion de la sortie de son livre La fin de l’intellectuel français ?. Quoique très éloigné des thèses de Taguieff, Sand se saisissait du terme pour dire alors ceci :

La France a eu une longue tradition judéophobe. Cette judéophobie a été un code de communication acceptable, pas seulement dans les milieux catholiques mais également chez beaucoup de laïcs républicains, de Barrès à Céline. L’intolérance envers la figure du Juif à travers le XIXème siècle et la première moitié du XXème vient aussi d’une certaine culture nationale. Je pense que cette judéophobie, très profonde en France, a disparu non pas après la Seconde Guerre mondiale mais à la fin des années cinquante. Cette judéophobie n’existe plus dans la culture de masse ou dans les élites. Même dans l’extrême-droite française, avec le passage de Jean-Marie Le Pen à sa fille, l’antisémitisme a cessé d’être légitime. Cependant, il me semble qu’en marge dans les ghettos-cités, il y a la naissance d’une nouvelle judéophobie qui est liée au conflit israélo-palestinien.

Mais pour Sand, la judéophobie a aujourd’hui cédé le pas à l’islamophobie, contrairement à ce que soutient Taguieff. Une preuve ? Le roman Soumission, de Michel Houellebecq, que Schlomo Sand pastichait dans ce même essai, remplaçant chaque occurrence de l’islam chez Houllebecq par l’évocation de la culture juive. Découvrez ce passage à l’occasion d’un débat public à l' lRREMO, où Dominique Vidal invitait Schlomo Sand pour la sortie de La fin de l’intellectuel français ? en mars 2016 :

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Au moment de la sortie de cet essai, Schlomo Sand était venu à “La Grande table” sur France Culture. Redécouvrez-le le 28 mars 2016 :