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Ilaria Gaspari : "Vivre dans les limites de l’incertitude"

Par
Ilaria Gaspari, docteure en philosophie de l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne
Ilaria Gaspari, docteure en philosophie de l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne
© Radio France - Grazia Ippolito

Coronavirus, une conversation mondiale. Elle empêche la prévision, la préparation, rend difficile la projection de nos désirs et de nos mouvements dans l’avenir : l'incertitude caractérise cette étrange rentrée. Mais les Anciens savaient l'appréhender rappelle la philosophe italienne Ilaria Gaspari.

Dès le début du confinement l’équipe du Temps du débat a commandé pour le site de France Culture des textes inédits sur la crise du coronavirus. Intellectuels, écrivains, artistes du monde entier ont ainsi contribué à nous faire mieux comprendre les effets d’une crise mondiale. En cette rentrée, nous étoffons la liste de ces contributions (71 à ce jour) en continuant la Conversation entamée le 30 mars. En outre, chaque semaine, le vendredi, Le Temps du débat proposera une rencontre inédite entre deux intellectuels sur les bouleversements qu'induit cette pandémie.    

Aujourd'hui, Ilaria Gaspari, docteure en philosophie de l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, autrice de deux œuvres traduites en langue française : "L’éthique de l’aquarium" (éditions de Grenelle, 2017) et "Leçons de bonheur" (PUF, 2020). 

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Je me souviens, l’hiver dernier, des titres de journaux qui mentionnaient un virus plutôt contagieux en Chine. Ils avaient dû placer une ville entière sous confinement. Je pensais : "Les pauvres…" et je revenais à mes affaires. Je me souviens encore, l’hiver passé, de ma mère avec une grippe qui ne lui donnait aucun répit. "Tout le monde est malade au boulot" me disait-elle au téléphone. Je lui répondais : "Ma pauvre, repose-toi, ça va passer." Et je me souviens encore d’autres nouvelles : les premiers cas d’infection dans une petite ville pas très loin de Milan. Les gros titres des journaux, les premières alertes.

Puis, un samedi soir, au début du mois de mars. On allait dîner chez des amis, ma sœur me téléphona de Milan, elle me dit : "Ils vont fermer la Lombardie". "Fermer ? C’est une blague." A travers la vitre, je voyais les lumières de Rome, les gens, le début du printemps. Ce soir-là, on garait cette voiture qu’on n’allait pas utiliser pendant trois mois. On ne le savait pas encore. En juin, la batterie serait épuisée. Mais entre temps, plein de choses se sont passées. On avait vu les images des villes désertes, les magasins fermés, les bars et les restaurants avec les rideaux baissés. On avait vécu la peur, la rage aussi, on avait écouté des experts à la télé ; mais il n’y avait pas de réponses définitives. On avait payé la faiblesse d’un Parlement litigieux, sorti d’une année très difficile pour la politique italienne. En outre, l’Italie était le premier pays d’Europe à faire face à ce qui n’était déjà plus une épidémie, mais une pandémie. 

Pan-, le préfixe du tout, le préfixe qui nous concerne tous. Le moindre petit geste pouvait véhiculer la contagion. On commença à réfléchir à la moindre action : se faire la bise, éternuer. Voyager, se déplacer. On chantait l’hymne national, mais aussi le tube de l’été précédent en se penchant aux balcons tous les jours à 18h ; mais cela ne dura pas longtemps. On écoutait les experts, mais sur les réseaux sociaux, tout le monde s’improvisait expert. Des théories du complot commencèrent à circuler. On voyait la ville de Bergame à la télé, envahie par les cercueils. Les écoles étaient fermées, comme tout. On était énervés, quelqu’un commença à montrer du doigt de possibles boucs émissaires. "C’est la faute des runners" dirent-ils. Ils font du jogging et ils répandent la maladie ! Puis, comme d’habitude, des tendances racistes ont commencé à affleurer. "C’est la faute des immigrés" dirent-ils. La haine montait. Je me souviens encore des sirènes des ambulances ; mon chien aboyait dans le silence et d’autres chiens lui répondaient. 

Un lendemain qui peut-être n'arrivera jamais

Après deux mois de confinement dur et un mois de confinement doux, au début du mois de juin, on recommença peu à peu à se déplacer, les magasins ouvraient à nouveau, mais pas les écoles. Tout le monde portait un masque. On ne se fait plus la bise, mais on sort dîner parfois, on participe aux festivals, on part en vacances. Le nombre de personnes infectées nous rassurait : l’été sonnait un peu comme un armistice. Et pourtant, nous voilà maintenant, l’été presque terminé et on ne peut même pas savoir ce qui arrivera cet automne. On murmure un nouveau confinement. Les parents, les enseignants, les étudiants ne savent pas si l’école se fera en présentiel, ou bien si les cours seront tenus à distance, en ligne, encore une fois, avec tous les problèmes qu’on a déjà expérimentés au printemps dernier. 

La seule chose qui est certaine, c’est notre incertitude. On a beau dire que l’incertitude est un des signes de la condition humaine ; on a beau citer Zygmunt Bauman et se répéter qu’à l’âge de l’incertitude, il ne faut pas hypothéquer ses choix en pensant à un lendemain qui peut-être n’arrivera jamais.

33 min

La pandémie, depuis l’année dernière, nous a rendu incapables de cacher l’incertitude de notre condition. Elle a dévoilé l’impuissance des outils qui nous permettaient d’oublier notre vulnérabilité. Nous vivions projetés dans le futur, comme si cela pouvait nous rassurer d’être maîtres de notre avenir. Mais la pandémie nous force à vivre dans le présent. De penser à nos gestes en les fractionnant, de ne pas faire de plans ni de loisirs ni de devoirs, pour un futur qui d’un coup nous apparaît vraiment insondable. 

Forcé de voir le ciel

Ce n’est pas facile de vivre au présent, de s’accoutumer à ne pas se réfugier dans le futur.  C’est comme si quelqu’un avait soulevé, d’un souffle, le toit de notre petite maison. Sans protection, on est comme ça, à découvert, et forcé de voir le ciel. Et pourtant, comme tout défi, il ne faut pas l’ignorer, il faut essayer de s’y confronter. On n’a plus la défense du futur, qui était toujours incertain, mais qu’on se permettait auparavant d’imaginer comme rassurant, puisqu’on lui confiait ses espoirs et ses craintes. Il faut donc apprendre à se penser dans les limites, dans les déterminations du présent. 

Ne pas pouvoir s’en remettre à l’espoir ni à la crainte ressemble beaucoup à l’enseignement du stoïcisme ancien. Comme l’a écrit Jorge Louis Borges, les Grecs ne connaissaient pas l’incertitude. C’est vrai, ils avaient une idée du destin et de la nécessité très bien développée. C’est vrai aussi, ils avaient dû la développer, justement, pour survivre à la menace de l’incertitude constitutive de notre condition humaine. Dans le Manuel d’Épictète, petit et merveilleux vademecum du vrai stoïcien, aimé par Marc Aurèle, Blaise Pascal et Giacomo Leopardi, on trouve des instructions particulièrement significatives pour aujourd’hui. Épictète nous enseigne qu’il faut surtout distinguer deux catégories parmi les choses : "celles qui sont à notre portée et celles qui nous sont hors de portée." Il faut, nous enseigne Épictète, qu’on accepte de ne pas s’entêter à vouloir changer celles relevant de la seconde catégorie. Ce n’est pas quelque chose qu’on arrive à comprendre – je veux dire, à comprendre non seulement par la tête mais par le cœur aussi – du jour au lendemain ; il est vrai, pourtant, que la pandémie commence à nous éduquer ainsi. D'autre part, dès que l’on ne disperse plus ses énergies dans des tentatives vaines de changer ce qu’on ne peut pas changer, on peut bien concentrer ses efforts sur la première catégorie de choses : celles qui dépendent de nous. Peut-être, cette pandémie sera-t-elle notre école de stoïcisme. 

À réécouter : Le manuel d’ Epictète
54 min

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat ».