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"Illectronisme", "abandonnistes" : près d'un quart des Français ne sont pas à l'aise avec le numérique

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L'"illectronisme", illetrisme numérique, touche 23% des 1 011 personnes interrogées par l'Institut CSA. Ce taux s'élève à 58% chez les personnes de 70 ans et plus.
L'"illectronisme", illetrisme numérique, touche 23% des 1 011 personnes interrogées par l'Institut CSA. Ce taux s'élève à 58% chez les personnes de 70 ans et plus.
© Getty - Thanasis Zovoilis

Entretien. Une très grande majorité de Français possèdent les outils pour accéder au numérique. Mais les usages se révèlent beaucoup plus compliqués. Une étude à l'initiative du syndicat de la presse sociale souhaite sensibiliser sur une "nouvelle fracture sociale" : l'illectronisme,l’illettrisme du numérique.

Près d'un quart des Français interrogés par l'Institut CSA ne sont "pas à l'aise avec le numérique". Cet "illectronisme" s'établit à 23% des personnes sollicitées par téléphone en février dernier, quand les chiffres officiels évoquent 15% de la population touchée et 7% pour l'illetrisme "classique". Le syndicat de la presse sociale, qui représente une centaine de publications, est à l'origine de cette étude inédite. Philippe Marchal, son président, s'alarme d'"une nouvelle fracture sociale", avec des "abandonnistes" dans toutes les catégories de la population. Alors que le gouvernement envisage des services publics totalement dématérialisés en 2022.

Comment vous est venue l'idée de cette étude ?

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Notre syndicat travaille depuis de très nombreuses années sur l'illetrisme, un problème qui ne nous semble d'ailleurs pas totalement résolu, même s'il y a des progrès. Nous avons mis en évidence dans ce cadre un nouveau volet : la difficulté des gens à appréhender l'environnement du monde digital et d'internet. Nous avons voulu en avoir le coeur net et nous avons demandé cette enquête, précise, statistique, à l'Institut CSA. Les résultats ont un peu dépassé nos craintes.

En quoi les révélations de cette enquête ont-elles dépassé vos craintes ?

"L'illectronisme" touche 23% des personnes interrogées. Soit 11 millions de Français si l'on rapporte cela à l'ensemble de la population. Elles se sentent mal à l'aise avec le numérique, avec des difficultés, voire l'impossibilité à accéder à ce monde numérique et à internet. Ce n'est pas une majorité, loin de là, mais c'est une minorité dont l'importance est particulièrement préoccupante. 

Nous n'avons pas d'étude qualitative sur le sujet, mais ce n'est pas une question d'équipement. Pendant longtemps, on parlait de fracture numérique qui était davantage liée à l'équipement. On pensait le numérique économiquement difficile d'accès, il y a dix ans. Mais ce n'est plus vraiment le cas parce que, d'après notre étude, 89% de la population est équipée au moins d'un outil, le plus simple étant un smartphone. Même si cela veut dire que 11% n'a aucun outil, ce qui est non négligeable. 

Les choses se compliquent sérieusement dans les usages.

Ce serait une question de formation, d'éducation ?

Tout rentre en ligne de compte. Il y a effectivement l'éducation, l'apprentissage, l'accès. C'est plus facile pour les gens amenés par leur travail à accéder quasi quotidiennement à internet. Beaucoup de monde ne vit pas forcément dans ce cadre professionnel. 

Ce monde numérique apparaît aussi trop compliqué, les cheminements des sites sont parfois un peu abscons. Nous souhaitons notamment, en alertant les pouvoirs publics, l'opinion publique et l'ensemble du monde digital, conduire à l'élaboration de sites plus clairs, plus limpides dans leur cheminement. Avec in fine un guide des bonnes pratiques établi avec les producteurs et éditeurs de sites. Nous considérons que certains sites, de l'administration comme du secteur privé et commercial, manquent considérablement de facilité d'accès.

Il existe aussi une certaine défiance. Le monde digital n'est pas tout rose et son image conduit des gens à s'en méfier. Avec une information qui n'est pas toujours contrôlée, des fausses nouvelles, les réseaux sociaux qui partent dans tous les sens. Cela contribue probablement également à une forme de résistance ou au choix de devenir réfractaire. Une position d'opinion, de résistance, presque de rébellion.

A partir de septembre, en partenariat avec la Fédération nationale des radios libres, nous sensibiliserons à "l'illectronisme", en particulier les jeunes.

Vous vous êtes en particulier intéressés aux personnes de plus de 70 ans.

D'abord, elles sont un peu moins équipées que les autres : il n'y a plus que 67% d'entre elles qui ont un outil d'accès au numérique. Quant aux usages, nous avons constaté des distorsions parfois très importantes : des gens qui à plus de 50% sont mal à l'aise avec le numérique, quand ils ne se positionnent pas purement et simplement comme réfractaires. Ils refusent complètement ces sites, cela leur semble trop compliqué, et ils ne veulent même pas en entendre parler. Mais ce sont des citoyens, amenés à être en relation dématérialisée avec l'administration et on se dit qu'il y a des problèmes à venir.

En savoir plus : Les nouvelles formes de la fracture numérique

Votre étude met en avant aussi les "abandonnistes" ?

Ce n'est pas un très joli mot là aussi, mais ce sont des gens qui d'une façon ou d'une autre ont été amenés à abandonner un recours à travers internet. Dans l'année écoulée, ils ont renoncé à une recherche d'informations, à une requête, à une démarche administrative, à des relations suivies, à des achats, etc. Tout ce qui fait aujourd'hui le monde numérique. Pratiquement un tiers des personnes interrogées est concerné (32%). Ces gens se découragent au bout d'un moment et vont par exemple pour acheter un billet de train jusqu'au guichet de la gare.

Cela nous semble assez grave en termes d'égalité des citoyens à l'accès normal à l'information ou aux démarches administratives. Quand des personnes renoncent ainsi à une démarche administrative et se retrouvent privées d'un accès à un droit, nous considérons que c'est grave.

Avec un profil surprenant

Les "abandonnistes" se retrouvent effectivement parmi toutes les catégories socio professionnelles, toutes les tranches d'âge, tous les genres, avec pratiquement autant d'hommes que de femmes, des gens de milieu urbain comme rural. C'est pratiquement le reflet de l'ensemble de la population française. Nous ne sommes pas dans des schémas habituels avec des personnes plus vulnérables ou moins familiarisées à internet, notamment en fonction de leur âge.  

Et même les jeunes sont concernés, même les "digital natives" ?

C'est un des paradoxes. Les jeunes de plus de 18 ans interrogés sont très équipés en matière de smartphones, mais pas toujours des autres outils, et ils s'avèrent parfaitement à l'aise avec leur manipulation. Mais ils apparaissent moins à l'aise dans les usages, en particulier les usages complexes. Pour les réseaux sociaux et quelques applications ludiques, basiques, pas de problème. En revanche, pour des recherches administratives par exemple, cela se complique.

Vous parleriez d'un tabou chez les Français à ce sujet ?

Statistiquement, cette enquête menée par téléphone est parfaitement fiable. Mais cela mériterait des approfondissements qualitatifs. Parce que, comme pour l'illettrisme, il y a certainement une forme de tabou, pas spécifiquement français, à admettre que l'on est pas totalement à l'aise, que cela nous semble compliqué, que l'on se considère comme pas compétent.

Pour approfondir ces données et étudier les freins actuels, nous souhaitons mettre en place une sorte de laboratoire d'idées, avec des chercheurs, des sociologues, des psychologues, des concepteurs de site.
A ma connaissance, il n'existait même pas jusqu'à présent une enquête comme celle-ci.

Mais un peu plus de la moitié des "abandonnistes" ne baissent pas pour autant les bras. Ils cherchent à se faire accompagner. 

C'est vrai. C'est une des vertus d'internet : cela encourage aussi à des échanges. Des échanges essentiellement au sein de la famille se développent pour se faire aider et progresser dans l'usage d'internet. Mais ce n'est pas toujours suffisamment important pour que les "abandonnistes" deviennent des personnes aguerries et à l'aise. C'est souvent pour une fonction précise, comme envoyer des photos ou échanger des mails.

Un fossé se creuse entre votre constat et les aspirations gouvernementales ?

Oui, oui, un fossé se creuse. Il y a une forme de fracture, tout à fait. La dématérialisation généralisée qui se met en place nous préoccupe particulièrement parce que le citoyen est vraiment mis en cause. Si demain, même des scrutins électoraux se font de manière dématérialisée nous sommes vraiment en droit de nous poser quelques questions sur la démocratie de nos pays, parce que nous ne sommes pas les seuls concernés.

C'est un problème à la fois d'accompagnement, de sensibilisation et de prise de conscience.

A lire aussi sur le site de France Inter : "Des cours d'informatique pour lutter contre la fracture numérique". Par Julie Guesdon