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Images de la guerre en Ukraine : les regards du photographe William Keo et du chercheur André Gunthert

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Le corps d'un habitant exécuté dans une rue de Boutcha, les mains attachées dans le dos, 3 avr 2022.
Le corps d'un habitant exécuté dans une rue de Boutcha, les mains attachées dans le dos, 3 avr 2022.
© Getty - Mykhaylo Palinchak / SOPA Images / LightRocket

Les images de Boutcha, photos comme vidéos, ont marqué un tournant dans la profusion de clichés de l'invasion russe diffusés notamment par les réseaux sociaux. Récit du photographe de l'agence Magnum William Keo, qui travaille sur place, et analyse d'André Gunthert, historien des cultures visuelles.

Des centaines de corps de civils exécutés dans une ville désertée. Des vies tuées dans leur quotidien, à pied dans les rues, à vélo sur les routes ou à la maison. À partir de samedi dernier, les images de Boutcha, près de Kiev, ont très rapidement fait le tour du monde. Une vision d'horreur qui a inscrit l'invasion russe de l'Ukraine dans une possible autre dimension, celle de crimes de guerre à ciel ouvert systématiques. Avant tout résultat d'enquête, le président ukrainien Volodymyr Zelensky est allé jusqu'à dénoncer un "génocide". Et le Premier ministre polonais, Mateusz Morawiecki, a fustigé lundi l'attitude d'Emmanuel Macron, qui persiste à voir dans Vladimir Poutine un interlocuteur, déclarant que jamais personne "n'avait négocié avec Hitler". La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a de son côté débuté sa visite en Ukraine sur place ce vendredi, affirmant que "notre humanité (y) a été brisée".

La Russie a démenti avoir tué des civils sur place, parlant d'une provocation ukrainienne. Et son ambassade à Paris a qualifié mercredi via Twitter les lieux meurtris de "plateau de tournage", entrainant la convocation de l'ambassadeur russe au quai d'Orsay.

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Pour évoquer ces images et plus largement celles de la guerre en Ukraine, nous avons interrogé un photographe en mission sur place et un spécialiste de l'image : William Keo et André Gunthert.

À lire aussi : Épisode 21 - Le massacre de Boutcha

À 25 ans, William Keo oeuvre à Magnum Photos depuis septembre dernier et il travaillait ces derniers jours en Ukraine pour L'Obs puis Libération. Le travail de ce photographe franco-cambodgien basé à Paris couvre les thèmes de la migration, de l'exclusion sociale et de l'intolérance intercommunautaire. Celui qui rejette l'étiquette de photographe de guerre a notamment déjà couvert la crise des réfugiés syriens et la chute de l'État islamique, la guerre civile de 2018 en Ukraine, le conflit en cours au Darfour et la crise humanitaire des Rohingyas au Bangladesh. Niklas Monch l'a joint pour nos journaux lundi, alors qu'il était à Zaporijia, dans le sud-est du pays.

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William Keo, comment choisissez-vous les images que vous envoyez à Paris ?

Fondamentalement, déjà, je travaille tout le temps en binôme avec un journaliste quand je suis ici. Je ne suis pas tout seul. Nous pensons les histoires à deux, on réfléchit à ce qui est faisable, même visuellement. Et j'envoie à Libération des photos liées à l'histoire que nous racontons. Il s'agit de viser la photo qui représente le mieux ou dit le meilleur message sur l'article que nous envoyons.

Parfois aussi, j'envoie des photos moins journalistiques, mais qui vont décrire beaucoup l'ambiance de la situation. Cela peut être des destructions en pleine tempête de neige ou ce genre de choses, et cela va dire des choses un peu plus conceptuelles parce que je sais que Libération, en m'embauchant, attend aussi cela de moi. Que je ne sois pas trop littéral, pas uniquement de l'information brute et carrée. Ils attendent également des productions un peu plus surprenantes visuellement.

Plus généralement dans mon travail, je planifie toujours la veille ce que je fais. Pour l'actualité, je me renseigne sur Twitter, je lis les dépêches de l'AFP le soir et les autres journaux pour préparer le lendemain. Et je joins ce que l'on appelle un fixeur, un producteur local, un traducteur aussi, pour voir où il peut me mener; ainsi que des militaires pour savoir jusqu'où je peux accéder, pour être le plus sécurisé. Ensuite, je me rends sur place, je pose des questions à des gens, je photographie ce que je vois, j'essaie de raconter le plus possible l'ambiance. Et j'envoie à la fin de la journée des photos à mon agence et au journal qui décident de publier et qui font leur sélection.

En Ukraine, que signifie surprendre visuellement pour Libération ?

Ils sont assez exigeants d'un point de vue pictural. Quand je photographie des personnes mortes, ils s'attendent à ce que je ne le fasse pas de façon trop frontale. Davantage de façon suggérée, par un détail, des éléments dans l'image.

Leur service photo demande aussi une véritable patte d'auteur. Libération fait appel à Magnum pour le style qui caractérise ses photographes, pas forcément ressemblant à celui des autres photojournalistes.

Et comment définiriez-vous votre style ?

Je fais de la couleur et des photos la plupart du temps plus calmes. Je ne raconte pas forcément l'actualité. Ici, par exemple, des personnes évacuées sont arrivées de Marioupol. Mais le problème est que les gens ne sont pas forcément très causants. Il est déjà difficile de les approcher juste pour discuter avec eux. Pour les photos, c'est encore plus compliqué. J'ai une idée, avec un élément extrêmement visuel : des véhicules arrivant criblés de balles ou d'obus. Et ils ont publié cela parce que cela signifie une violence on va dire hors cadre, assez parlante. Il n'y a pas forcément besoin d'être hyper vulgaire visuellement pour raconter des choses fortes.

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"Vulgaire" visuellement, c'est-à-dire ?

Quand c'est un peu trop trash. Par exemple, avec des visages de gens morts, complètement dépecés, des corps tout froids. C'est un peu que du war porn. C'est un peu dur à expliquer, mais cela peut être aussi fort de raconter des rues vides et photographier des destructions en zones civiles que de photographier un bombardement avec des éclats qui volent de partout. J'essaie d'amener un peu de subtilité.

Je me pose la question du respect de la dignité des gens. Il y a une distance que je respecte et quand les gens souffrent, je n'aime pas entrer dans des cercles trop intimes, à 50 cm d'eux. Ce n'est pas qu'une distance émotionnelle mais aussi parce que je ne veux pas leur prendre leur dignité.

Après, parfois, quand un truc pète à côté de toi, tu réfléchis pas, c'est mon boulot, je dois aller shooter. Mais cela ne veut pas dire tout montrer. Le plus important passe par le message que tu apportes, le sens de l'image. Ce n'est pas une course à la photographie la plus dégueulasse. Mais je nuance quand même parce que, par exemple, les photographes ont généralement bien bossé à Boutcha. Parfois, il y a nécessité aussi à heurter un peu les gens. Différentes manières permettent de raconter des choses dures : très frontalement et on peut être assez dur et cela peut être nécessaire, d'autres fois, ce n'est pas nécessaire.

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Et comment supportez-vous toutes ces scènes, ces images de morts tous les jours ?

Ce n'est jamais simple de voir la souffrance humaine. Les morts, c'est difficile parce que cela peut être très glauque. Et il y a aussi des histoires que les gens te racontent. Mais je fais partie d'une génération de photographes qui parle quand ça va pas. Quand je ne vais pas bien, j'en parle à mes proches ou à mes collègues, cela m'aide beaucoup. Ou je prends mes distances quelques jours. Mon expérience aussi commence à entrer en compte. Cela ne fait pas hyper longtemps que je suis photographe, mais cela commence à faire un moment que je traîne sur des terrains de conflit où je vois des choses difficiles. J'en parle et je sais m'arrêter quand il le faut parce que voir autant de choses peut fatiguer émotionnellement.

Nous avons vu des scènes difficiles avec le rédacteur de Libération et on en a parlé entre nous de façon simple. On ne se le cachait pas, on ne jouait pas à retenir et à ne rien dire et à être taiseux sur notre ressenti. On prenait nos distances en réalisant des sujets plus calmes aussi. On tient grâce à cela. Parce que je suis ici depuis six semaines et si j'avais photographié des morts tous les jours sans rien dire, je pense que je serais déjà cramé. Mais je fais partie des gens qui parlent de ce qu'ils voient, de ce qu'ils ressentent, et ça aide.

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Le regard d'André Gunthert

André Gunthert est chercheur en cultures visuelles à l'EHESS, l'École des hautes études en sciences sociales. Il était l'invité de notre journal de 22h de mardi dernier, interrogé par Stanislas Vasak. Spécialiste d’histoire de la photographie, il a élargi son champ d’étude aux usages sociaux des images, et compte parmi les premiers à avoir interrogé leur basculement dans l’ère numérique.

Est-ce la première fois que l'on assiste à une telle profusion d'images pour un conflit armé ?

Il y a une intensité de l'information en général et donc des images qui y sont liées effectivement probablement supérieure aux conflits récents. Je pense que c'est une bonne chose en général car on remarque bien que lors de conflits, de guerres, le problème, c'est quand on n'a pas d'images, quand on ne voit rien. On a pu constater que c'était le cas pour le public russe au début du conflit, quand les médias russes ne transmettaient pas d'images du terrain. Donc, c'est plutôt un bon signe : que l'information existe, qu'elle circule, que les journalistes sont sur le terrain et peuvent voir et retransmettre ce qui se passe.

"L'image est un déclencheur, mais l'image seule ne suffit pas pour interpréter ce que l'on voit."

5 min

Mais peut-on encore distinguer la photo prise par des professionnels de celle d'amateurs ?

C'est une question intéressante. Contrairement aux idées reçues sur les images comme support de manipulation, on observe de façon générale que ce que l'on voit est quand même le plus souvent authentique.

Il existe quelques manipulations et des problèmes. Mais on peut noter que ces manipulations ne sont pas le résultat d'un travail avec des outils complexes, des logiciels de retouche ou des deepfake. Elles se font généralement en réutilisant des images décontextualisées, c'est-à-dire qu'on change la date où on change le lieu. Cela n'a rien de compliqué et il faut remarquer que ces manipulations sont le plus souvent rapidement détectées et dénoncées sur les réseaux sociaux ou avec les organes de fact checking. On est quand même aujourd'hui plutôt bien équipé et on l'observe avec le conflit ukrainien.

Et ces images d'Ukraine nous montrent la réalité de la guerre, les combats, les victimes ?

Ce que nous voyons montre des biais. Par exemple, on ne voit pas beaucoup d'images de combats, c'est-à-dire des combats armés entre des corps sur le terrain. Nous voyons surtout des destructions dans les villes et des victimes civiles. Aux spécialistes de la guerre de nous expliquer pourquoi cette image a changé mais il est possible, malheureusement, que ce soit bel et bien une traduction d'une évolution des conflits aujourd'hui qui touchent de plus en plus les civils. On l'avait peut-être moins vu mais quand même ressenti au moment des conflits au Moyen-Orient ou en Libye. C'est vrai qu'il y a de plus en plus un déplacement des effets de la guerre sur les civils.

Justement, les images des cadavres de Boutcha, dans la banlieue de Kiev, constituent un tournant. Les Occidentaux dénoncent des crimes de guerre. Cela signifie-t-il que l'image reste la meilleure des preuves pour documenter un crime ?

Ce sont des images bien particulières. Ce sont des images de violence, des images de mort. Ces images sont rares et quand on les voit, cela veut dire que ce sont des images anormales, en quelque sorte, qui ont une fonction d'alerte. Quand on voit des images de violence, ces images attirent l'attention sur un phénomène hors norme. Et en l'occurrence, on parle effectivement de crimes de guerre. Cela a l'air tout à fait justifié.

Au-delà de cette fonction, l'information visuelle est parcellaire. On voit des corps éparpillés, on ne sait pas bien pourquoi. On ignore la temporalité de l'action, ce qui s'est passé, donc on voit bien qu'il faut des témoignages. Il faut des compléments, il faut une investigation journalistique sur le terrain. Et chacun peut faire un croisement d'informations. Le public sait aujourd'hui qu'il est exposé à de nombreuses images. Lorsque vous voyez une photo ou une vidéo qui circule sur Internet, c'est vrai que son contenu peut être considéré comme douteux. Mais quand vous avez de très nombreuses sources croisées, d'origines différentes, qui viennent des médias ou des témoins sur le terrain qui peuvent eux aussi contribuer à l'iconographie du conflit, on a quand même de fortes chances de penser qu'il s'agit de l'image d'une réalité. Il semble bien que dans le cas de Boutcha, on est devant ce cas là. Ensuite, il y aura l'information judiciaire. En tout cas, on peut l'espérer.

L'image est donc un déclencheur. Mais l'image seule ne suffit pas pour interpréter ce que l'on voit.

Parce que ces images ne nous disent pas que ce sont forcément les Russes qui ont abattu ces victimes.

Bien sûr. Ces images sont exceptionnelles. On a très rarement vu des corps ainsi éparpillés, laissés véritablement dans les rues de villes. Je n'avais pas encore connaissance de cas de ce type. Maintenant, quelle interprétation peut-on donner de ce qui paraît être des exécutions sommaires ? Un texte publié à Moscou par l'idéologue Timofeï Sergueïtsev nous indique par exemple qu'il semblerait qu'il y ait une espèce de programme de "dénazification" de l'Ukraine. Ce texte indique des intentions à proprement parler génocidaires. Encore une fois, l'image seule ne suffit pas à fournir l'interprétation complète de l'événement.

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Existe-t-il des précédents historiques d'images qui ont pu changer la perception d'un conflit, d'une guerre ?

On parle beaucoup par exemple de la photographie de la napalm girl, la petite fille courant sur la route en s'enfuyant devant le bombardement pendant la guerre du Vietnam, en 1972. Mais, en réalité, cette image n'a pas tellement changé le cours des choses. Lorsqu'elle est publiée, les Américains sont déjà saturés d'images de guerre et on va vers la fin du conflit. En réalité, c'est parce qu'il y a déjà ce sentiment de lassitude que cette image peut être publiée. Avec un sens effectivement de fin de la guerre, de halte au conflit.

À lire aussi : La petite fille au napalm de Nick Ut : une photo peut-elle arrêter une guerre ?

Plus récemment, on a eu l'image du petit Aylan Kurdi, qui n'est pas une image de conflit, mais qui est une image de mort dans un contexte lui aussi très grave, qui était la crise des migrants en 2015. Chaque fois, il y a ces effets de personnalisation, quand l'image isole finalement une personne et j'ai presque envie de dire un personnage, c'est-à-dire que l'image de sa médiatisation en fait presque une sorte de personnage de fiction. En tout cas, ce sont des mécanismes narratifs de la fiction qui sont utilisés à ce moment là pour nous émouvoir, pour susciter notre compassion. Et c'est vrai qu'on a vu aussi beaucoup de ces images dans les JT.

Le cas de l'Ukraine nous fait assister à un recours massif à cette forme d'information incarnée, parce que les responsables politiques européens ont choisi un traitement essentiellement humanitaire du conflit, c'est-à-dire qu'on ne fait pas la guerre à la Russie, mais on aide les victimes.

Faut-il tout montrer, y compris l'horreur d'un crime dans la couverture d'une guerre ?

Non, les images de violence font l'objet d'une négociation très complexe et subtile. Les médias ont bien appris qu'il y a des seuils de violence. On va utiliser la violence lorsqu'elle a une fonction d'alerte mais cette violence est quand même camouflée, filtrée. On ne montre jamais les images les plus horribles, les images les plus violentes. Cela vaut d'ailleurs aussi pour les conflits internes. On a eu l'exemple récent en France de la crise des 'gilets jaunes'. Les images les plus violentes, les images d'éborgnement, de blessures sanglantes, n'étaient pas les plus montrées ni les plus virales, contrairement à l'idée reçue. Les images qui ont circulé, publiées, étaient des images un peu comme la photo du petit Aylan, c'est-à-dire un enfant dont on sait qu'il est mort, mais sa tête est tournée de l'autre côté. On ne voit pas son visage, on devine l'horreur de la situation, mais c'est une évocation, c'est une suggestion.

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