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"Imagine Van Gogh" avec Gilles Deleuze

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"La Nuit étoilée" de Van Gogh projetée à la Grande halle de La Villette durant l'exposition "Imagine Van Gogh"
"La Nuit étoilée" de Van Gogh projetée à la Grande halle de La Villette durant l'exposition "Imagine Van Gogh"

La Grande halle de La Villette projette durant l'été plus de 200 œuvres de Van Gogh. Entrez dans les toiles, à même la couleur et les coups de brosse, dans une expérience immersive inouïe. Mais comment comprendre ces aplats de couleurs sans le concept de Gilles Deleuze de "diagramme de Van Gogh" ?

C'est à l'occasion de l'exposition consacrée à Vincent Van Gogh, exposition qui ouvre ce vendredi 23 juin à la Grande Halle de La Villette, et où vous pourrez plonger dans 200 œuvres de Van Gogh, que nous vous proposons d'allier philosophie et peinture. Les œuvres sélectionnées et projetées durant l'exposition vont de 1888 à 1890. Et c'est notamment à partir de l'année 1888 que Gilles Deleuze, philosophe français (1925-1995), observe un tournant dans la technique du peintre, qu'il nomme "diagramme de Van Gogh". Qu'est-ce à dire ? Comment ce concept peut-il nous éclairer sur l'art du peintre hollandais ?

"Coucher de soleil à Montmajour" de Vincent Van Gogh et projeté lors de l'exposition "Imagine Van Gogh"
"Coucher de soleil à Montmajour" de Vincent Van Gogh et projeté lors de l'exposition "Imagine Van Gogh"
- Wikicommons

Avant de scruter les œuvres de Van Gogh munis de nos concepts deleuziens, revenons sur la personne qu'était Gilles Deleuze, philosophe et professeur de philosophie à l'Université Paris-VIII qui a notamment écrit avec le sociologue Félix Guattari : L'Anti-Œdipe (1972) et Mille Plateaux (1980), qui font partie du cycle "Capitalisme et schizophrénie", mais aussi Kafka. Pour une littérature mineure (1975) ou encore Qu'est-ce que la philosophie ? (1991). Bien plus qu'un historien de la pensée, Gilles Deleuze était philosophe au sens de sa propre définition : "La philosophie est l'art de former, d'inventer, de fabriquer des concepts". Et pour Deleuze, créer des concepts n'est pas si éloigné de la pratique artistique dans cet acte de création.

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Dans le cadre de sa pensée "rhizomatique" - du nom de cette tige souterraine qui se ramifie horizontalement à l'infini chez certaines plantes vivaces - Gilles Deleuze a fait se rencontrer des disciplines aussi diverses que la politique, l'éthique, la psychanalyse, mais aussi la littérature, le cinéma et bien sûr la peinture à travers Cézanne, Van Gogh, Gauguin, Paul Klee ou encore Bacon. Et ce, afin de décloisonner la philosophie en ne l'enfermant pas dans un unique rapport au monde, en multipliant les approches.

A ÉCOUTER : Philosophie du réseau : le rhizome Deleuze et Guattari

Le "diagramme de Van Gogh" : le surgissement d'un autre monde

En analysant la peinture du britannique Francis Bacon dans Francis Bacon, logique de la sensation, Gilles Deleuze, qui cette fois-ci écrit sans Félix Guattari, nous conduit à penser la spécificité de la peinture de Van Gogh. Ce glissement s'opère car Francis Bacon était un très grand admirateur de Van Gogh, et son art a été marqué par son traitement de la matière, de la couleur, des corps et des portraits, comme en témoigne par exemple le tableau "Study for a Portrait of Van Gogh". D'où l'étude consacrée à Van Gogh dans le livre sur Bacon, analyse qui se poursuivra dans d'autres écrits et dans certains cours.

Autoportraits de Francis Bacon intitulés : 'Three Studies of a Self Portrait'
Autoportraits de Francis Bacon intitulés : 'Three Studies of a Self Portrait'
© AFP - BEN STANSALL / AFP

Le concept de "diagramme de Van Gogh" serait selon Gilles Deleuze comme "le surgissement d'un autre monde". C'est l'ensemble de tous ces traits "irrationnels, involontaires, accidentels, libres, au hasard". Autrement dit, ce qui nous frappe d'emblée lorsque nous contemplons une œuvre de Van Gogh, c'est certes ce qu'il figure, le ciel, la nuit étoilée, mais aussi toute l’intensité, le rythme qui nous transporte et qui est dû à ce travail de la couleur, des corps et des différents plans, ce que Gilles Deleuze nomme les "hachures droites et courbes".

Le diagramme, c'est l'ensemble opératoire des traits et des taches, des lignes et des zones. Par exemple, le diagramme de Van Gogh : c'est l'ensemble des hachures droites et courbes qui soulèvent et abaissent le sol, tordent les arbres, font palpiter le ciel et qui prennent une intensité particulière à partir de 1888.

"Terrasse de cafe sur la place du Forum". Peinture de Vincent Van Gogh (1853-1890)
"Terrasse de cafe sur la place du Forum". Peinture de Vincent Van Gogh (1853-1890)
© AFP - Leemage

Le diagramme de Van Gogh caractérise cet acte de peindre propre à chaque artiste, ensemble opératoire des lignes et des zones, des traits et des tâches "asignifiants et non représentatifs". Pour Deleuze, nous pourrions dater celui de Van Gogh à partir de l'année 1888, ce moment où les œuvres du peintre acquièrent davantage d'intensité, où ce diagramme devient maîtrisé. Toutefois, cette maîtrise ne fige pas son art, elle fait varier le rythme.

Des "hachures droites et courbes" et un visage "aux tons rompus"

Afin de mieux saisir ce qu'est le "diagramme de Van Gogh", nous pouvons contempler ce GIF du portrait du docteur Gachet, et voir se dessiner, au fur et à mesure, ces "hachures droites et courbes" qui grâce au GIF deviennent mouvantes. Elles permettent ainsi de donner de la profondeur au visage, tout en créant une sensation de fondu entre les formes représentées (le visage, la table, les livres, etc.) et le fond. Le diagramme donne lieu à "une triple libération, du corps, des plans et de la couleur", faisant advenir une fusion entre tous les éléments composants le tableau. Les frontières sont désormais floues, où commence le corps, où s'arrête le fond ? Le mouvement semble se diffuser et unir chacune des parties.

Van Gogh inscrit ses personnages dans ce que Deleuze dénomme dans Qu'est-ce que la philosophie "les zones d'indiscernabilité". Les "petites virgules" rythment le tableau et créent une sensation de confusion, mais ce sont elles qui mettent en lumière les aplats de couleur jaune, bleu, vert. Toutefois, ce sont ces mêmes aplats de couleurs qui contribuent à détacher le "visage aux tons rompus". Les hachures donnent la force, les aplats de couleur créent l'infini à partir duquel se détache tout ce qui compose la toile.

C'est que l'aplat infini est souvent ce sur quoi s'ouvre la fenêtre ou la porte ; ou bien c'est le mur de la maison même, ou le sol. Van Gogh et Gauguin parsèment l'aplat de petits bouquets de fleurs pour en faire le papier mural sur lequel se détache le visage aux tons rompus.

La peinture de Van Gogh, entre catastrophe et rythme

Si le diagramme oscille entre la catastrophe et le rythme, entre le chaos et le germe, c'est qu'il caractérise ce moment où l’œuvre émerge. Gilles Deleuze saisit avec ce concept le moment ténu de la création de Van Gogh où l'intensité du tableau découle de la totalité de ces traits, de ces "petites virgules" qui, de prime abord, troublent notre regard, mais qui en réalité donnent mouvements, mesure et harmonie. C'est le processus par lequel le peintre arrache sa peinture à "l'abîme", ce chaos non figuratif, pour laisser advenir le rythme. De l'ensemble chaotique de hachures naît l'ordre, le mouvement, et surgissent alors le champ de blé, les corbeaux, le chemin et la terre.

Le diagramme est bien un chaos, une catastrophe, mais aussi un germe d'ordre ou de rythme. C'est un violent chaos par rapport aux données figuratives, mais c'est un germe de rythme par rapport au nouvel ordre de la peinture : il "ouvre des domaines sensibles", dit Bacon. Le diagramme termine le travail préparatoire et commence l'acte de peindre. Il n'y a pas de peintre qui ne fasse cette expérience du chaos-germe.

"Champs de blé avec corbeaux",  peinture de Vincent van Gogh (1853-1890)
"Champs de blé avec corbeaux", peinture de Vincent van Gogh (1853-1890)
© AFP - Leemage

Couleurs et infini chez Van Gogh

Jean-Clet Martin, philosophe français et spécialiste de Gilles Deleuze évoque cet art qu'a Van Gogh de former une "déchirure de la couleur" lors de l'émission "Du jour au lendemain" diffusée en 2006 sur France Culture :

Van Gogh, "une déchirure de la couleur"

1 min

La "déchirure de la couleur" dont nous parle Jean-Clet Martin, c'est justement cela qui crée la tension entre ces hachures en mouvement, cette "coulée de tons rompus", et l'aplat homogène de la couleur". Il déchire la couleur en faisant varier sa pureté. C'est alors qu'apparait le diagramme... cette porte ouverte vers l'infini pour ceux qui contemplent l’œuvre.

Chez Van Gogh, chez Gauguin, chez Bacon aujourd'hui, on voit surgir l'immédiate tension de la chair et de l'aplat, des coulées de tons rompus et de la plage infinie d'une pure couleur homogène, vive et saturée. "Au lieu de peindre le mur banal du mesquin appartement, je peins l'infini, je fais un fond simple du bleu le plus riche, le plus intense...", Van Gogh, lettre à Théo, Correspondance complète.

"La chambre de Vincent Van Gogh a Arles" Peinture de Vincent van Gogh (1853-1890)
"La chambre de Vincent Van Gogh a Arles" Peinture de Vincent van Gogh (1853-1890)
© AFP - Photo Josse / Leemage

Cet infini que peint Van Gogh, c'est aussi cette manière dont son art déborde ce que Deleuze conceptualise comme étant des "affects et des percepts", ces sensations propre à la création artistique qui excèdent le vécu, qui sont toujours en devenir, et ne valent que pour elles-mêmes. C'est en faisant vibrer cet infini en nous, pris en lui-même et pour lui-même, que l'art de Van Gogh ne cesse de nous ébranler et de nous émouvoir.

Pour aller plus loin :

Sur le lien étroit que Gilles Deleuze conceptualise entre philosophie, art et résistance : Comment Deleuze transforme la pensée

Cours de Gilles Deleuze donnés à l'Université Paris VIII : Cours du 31 mars 1981 où Deleuze évoque le "diagramme de Van Gogh"

Pour connaître la vision de Francis Bacon sur la peinture : Francis Bacon : "Parler de peinture, c'est impossible."