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Inceste, et après ?

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La Ciivise, commission indépendante contre l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants, vient de formuler 20 préconisations pour des changements législatifs, mais surtout une évolution de pratiques judiciaires, policières, médicales...
La Ciivise, commission indépendante contre l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants, vient de formuler 20 préconisations pour des changements législatifs, mais surtout une évolution de pratiques judiciaires, policières, médicales...
© Getty - ilbusca

En France, plus de 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles chaque année. Dans 8 cas sur 10, il s’agit d’inceste. Ces enfants ne sont souvent pas mis en sécurité, pas bien soignés et la justice les contraint à voir leur agresseur. Pourtant, des solutions rapides existent contre ce fléau.

Comment lutter contre les violences sexuelles infligées aux enfants ? En France, chaque année, plus de 160 000 enfants sont violés ou agressés sexuellement, d'après la Ciivise, commission indépendante contre l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants qui a rendu ce jeudi un rapport intermédiaire. Soit 452 enfants par jour, 9 toutes les 30 minutes. Dans 80% des cas, il s'agit d'inceste, commis par le père dans un tiers des cas ; et les enfants au moment des premières violences avaient moins de 10 ans. 

Inceste, un crime de masse

Les conséquences sur les enfants sont connues et multiples avec des troubles graves à long terme sur leur santé physique et psychique, leurs relations avec autrui, leur vie professionnelle, affective et sexuelle. Ces conséquences coûtent très cher à la société et pourtant, aujourd’hui encore, ces enfants ne sont pas mis en sécurité, ils ne sont pas bien soignés et dans les cas d’inceste paternel, la justice les contraint à continuer à voir leur agresseur. 

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Les violences sexuelles sur les enfants sont massives. C’est un crime de masse. En quarante ans de pédiatrie et d’intervention dans les écoles maternelles et primaires et les collèges de Seine Saint Denis, nous avons eu chaque fois, un à deux signalements par classe.                                              
Docteur Emmanuelle Piet, présidente du Collectif féministe contre le viol.

Emmanuelle Piet: "Beaucoup de gens ont été massacrés par les institutions. Ils ont porté plainte, on ne les a pas crus. Placés en foyers, ils ont été reviolés. Là, il n'y a pas de vrai vigilance sur la protection de l'enfance et on doit s'améliorer."

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Le #metooinceste qui s’est répandu sur les réseaux sociaux durant l’hiver 2021 n’est pas inédit. Le même phénomène de libération de la parole sur l’inceste et les violences sexuelles subies dans l’enfance avait eu lieu dans les années 1980, comme le rappelle le Collectif féministe contre le viol qui avait tenu la permanence d'écoute téléphonique après l'affaire Éva Thomas. Mais l’affaire d’Outreau a ensuite permis à la société de refermer les yeux et de se reboucher les oreilles. 

C’est pour cela qu’il faut être vigilant. La même musique existe toujours et encore aujourd’hui, celle qui dit : "Les enfants mentent, ce sont leurs fantasmes. Les petites filles n’attendent que ça, les hommes ne peuvent pas résister et les mères manipulent les enfants pour leur faire raconter n’importe quoi" ! Le problème, c’est que cette petite musique est très présente dans notre justice qui organise l’impunité des agresseurs. Dr Emmanuelle Piet 

À réécouter : Peut-on faire confiance au témoignage des enfants ?

Depuis mars 2021, le gouvernement a mis en place une commission indépendante pour évaluer ce fléau, et proposer des solutions. La Ciivise, la commission indépendante contre l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants est composé de 26 membres, la plupart experts de terrain. À mi-parcours de son mandat de deux ans, elle vient de rendre un rapport intermédiaire qui se fait l’écho de la parole des 11 400 personnes (dont 200 enfants) qui, depuis le mois de septembre dernier, ont joint la commission pour raconter au téléphone par courrier, mail, questionnaire, ou de vive voix les violences sexuelles subies dans leur enfance

À partir de ces témoignages, la commission formule donc 20 préconisations qui appellent à des changements législatifs, mais surtout à une évolution des pratiques judiciaires, policière, médicales ou éducatives. Toutes sont réalisables rapidement mais toutes demandent des moyens nécessaires.

À réécouter : La "Commission inceste" tient sa première réunion publique

Inceste, des solutions simples et rapides

1/ Repérer

Premier axe, écrit la Commission, il faut organiser un repérage systématique auprès de tous les enfants par tous les professionnels. Cela veut dire que chaque adulte au contact avec les enfants doit leur poser par exemple cette question : "Est-ce que quelqu'un t'a déjà fait du mal ? Comment est ce qu'on t'a fait du mal ?" ; afin de pouvoir lui permettre de révéler l'existence de violences sexuelles et notamment d'inceste. Dans ce cadre, la Commission insiste sur la mise en place des fameuses 3 heures d'éducation affective et sexuelle à l'école dès le CP, comme prévu par la loi de 2001, mais très largement sous appliquée.

Elle demande également que les médecins de ville soient obligés de faire un signalement des enfants victimes (comme le sont ceux qui travaillent à l’hôpital) et ce, sans craindre les poursuites disciplinaires de l'Ordre des médecins, qui aujourd'hui encore oppose le secret médical à la mise en sécurité des enfants victimes d'inceste.

2/ Punir

Deuxième axe, changer le traitement judiciaire des violences sexuelles sur les enfants. Pour lutter contre la multiplication des classements sans suite des affaires, la Commission demande le déploiement de centres et de personnels formés et spécialisés pour auditionner les enfants partout sur le territoire. Ces Unités d’accueil pédiatriques enfants en danger sont avant tout des centres de soin spécialisés où la victime peut, si elle le souhaite, être entendue par des forces de l’ordre formés, dans un lieu adapté au recueil de sa parole et de ses traumatismes, et porter plainte avec enregistrement de son audition. La Ciivise préconise que ces auditions d’enfants soient systématiquement visionnées par les magistrats en charge de l’affaire.

Ce type d’établissement s’est généralisé en Belgique et a permis en quatre ans de multiplier les plaintes (60% des victimes portent plainte en Belgique grâce à ce système). En France, il en faudrait un par département. 

Surtout, il s’agit, écrit la Commission, de remettre la victime au centre d'un système judiciaire à hauteur d'enfant. Les 26 experts demandent donc d’urgence qu’en cas de suspicion d’inceste l’autorité parentale soit suspendue le temps de l’enquête. Et qu’en cas de condamnation, cette autorité parentale soit retirée définitivement à l’agresseur, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. De même, la Commission préconise que les victimes de violences sexuelles puissent avoir comme leur agresseur la possibilité de faire appel d’une décision de justice pénale dans sa totalité et par uniquement au titre des dommages et intérêts.

Lees experts de la Commission inceste insistent également sur l’aspect cyber de la pédocriminalité dont certaines pratiques comme le grooming sont en augmentation de 3 000% depuis deux ans. Ils demandent donc d’urgence une augmentation des moyens pour lutter contre les réseaux pédocriminels sur le net car la France est le deuxième hébergeur de pédopornographie en Europe mais dispose de 10 fois moins d'enquêteurs spécialisés que ses voisins. 

3/ Réparer

Sur la question du soin, la Ciivise insiste sur la nécessité de garantir des soins spécialisés en psychotrauma à toutes les victimes de violences sexuelles dans l’enfance parce que des soins de ce type dispensés dans l'année à une victime peuvent faire disparaitre rapidement la plupart des symptômes. En France, ce type d’approche est encore en développement et il est souvent difficile de trouver le bon thérapeute.

Pour Karen Sadlier, docteur en psychologie clinique, spécialiste des soins psychotraumatiques, la réparation des victimes passe par une écoute adaptée.

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Ce qu’il ne faut surtout pas faire avec les victimes de violences sexuelles c’est de leur imposer le silence du thérapeute, parce qu’il perpétue le silence de la société sur ces traumatismes. De plus, si la victime est atteinte de ce que l’on appelle un évitement traumatique, elle pourra rester dix ou vingt ans en thérapie sans jamais évoquer la racine de son mal être et donc sans jamais aller mieux.                              
Karen Sadlier, psychologue clinicienne spécialiste du psychotrauma et membre de la Ciivise.

À ces soins spécialisés, la Commission ajoute qu’il faut inventer un nouveau préjudice inceste spécifique pour indemniser plus lourdement et plus largement les victimes.

Inceste, changer de regard

Fille d'une mère célibataire, Norma a été violée par son grand-père entre ses 3 et ses 13 ans. Elle a attendu ses 25 ans pour en parler et pour porter plainte. La justice a reconnu son agresseur coupable d’agression sexuelle, pas de viol. Il a donc été condamné à de la prison avec sursis. Alors, il y a cinq ans, la jeune femme a décidé de changer de carrière et de changer de vie, pour devenir comédienne. Depuis le mois de septembre, tous les mercredis, elle donne un seul en scène à la Comédie des 3 bornes, à Paris, où elle parvient à rire et faire rire sur l'inceste qu'elle a subi. Une manière pour elle de dire que 'oui, il y a un après les violences sexuelles et qu’il peut être heureux'.

Norma : "Oui, j'arrive à faire rire. Parce que justement je pense que, malheureusement, énormément de gens ont été touchés par ce fléau et je crois que cela fait beaucoup de bien de désacraliser la parole là-dessus et de pouvoir, aussi, en rire."

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Je crois que les victimes n’ont pas besoin qu’on leur présente toujours l’enfer qu’elles ont vécu avec de la colère et du drame. Sans injonction au bien-être, elles ont aussi envie d’entendre qu’on s’en sort, que ça va aller, et même qu’on peut aussi en rire !                              
Norma, 30 ans, humoriste, violée par son grand-père de ses 3 ans à ses 13 ans.

Norma.
Norma.

Norma : "J'ai joui pour la première fois de ma vie à 26 ans. C'est très dur de s'autoriser le plaisir quand la première fois c'était de façon non consentie avec quelqu'un qui vous manipulait."

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Même après un inceste, on a le droit d’être heureuse, d’avoir une vie sexuelle, de jouir. C’est un vrai tabou ça, le plaisir sexuel des victimes. D’abord parce qu’on a du mal à le dire mais parfois durant ces violences notre corps d’enfant a ressenti du plaisir ou une forme de bien-être en se disant que c’était ça l’amour d’un père ou d’un grand-père mais dans le même temps, le cerveau voulait fuir cet enfer ! Alors après, on a du mal à s’autoriser à avoir une vie sexuelle et affective normal. Et puis la société nous renvoie toujours la même culpabilité ce fameux "Tu aurais dû dire non !" Mais comment un enfant peut-il dire non à un adulte ? Norma, 30 ans, victime d’inceste

Pour déconstruire ces stéréotypes, la Commission inceste préconise un vaste plan de formation obligatoire pour tous les professionnels de l’enfance à la réalité des violences sexuelles, une sensibilisation obligatoire pour tous les enfants sur la question de leur intimité et celle des autres avec des contenus adaptés à leur âge et une grand campagne nationale de sensibilisation sur les violences sexuelles faites aux enfants. Afin de rappeler à tous les citoyens que les violences sexuelles sur les enfants sont des actes interdits par la loi et sanctionnés par le code pénal. 

Avec la collaboration d'Éric Chaverou