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Inceste : faut-il renverser la famille ?

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Un homme sur huit et une femme sur cinq déclarent avoir été victimes de violences dans sa famille durant son enfance d'après l'étude Violences et rapports de genre (Virage) de l'INED en 2015.
Un homme sur huit et une femme sur cinq déclarent avoir été victimes de violences dans sa famille durant son enfance d'après l'étude Violences et rapports de genre (Virage) de l'INED en 2015.
© Maxppp - Thomas Jouhannaud

Que faire face à l'ampleur de l'inceste ? En France, 1 enfant sur 10 serait victime de violences sexuelles dans sa famille*. Pour tenter d'y remédier, trois propositions de loi sont en discussion. "Peine perdue !", affirment historiens et anthropologues car ce mal, chez nous, est "systémique".

Après le Sénat, c'est au tour de l'Assemblée Nationale de débattre depuis cette semaine d'une nouvelle proposition de loi pour renforcer la protection des mineurs victimes de violences sexuelles. Seuil d'âge, prescription ou crime spécifique d'inceste... Le législateur, et par ricochet le gouvernement, tentent de rendre la loi plus contraignante et plus sévère pour les auteurs d'inceste. Une manière de répondre aux associations de victimes et au magistrats qui fustigent l'impunité dont les auteurs de crimes sexuels bénéficient. Sauf que dans les affaires d'incestes, il y a les victimes, les agresseurs mais aussi le reste de la famille.

Il faudrait changer le code civil ! C'est le code civil qui en 1804 a instauré la toute puissance du père dans la famille. Au centre des drames de l'inceste : il y a la famille moderne, post révolutionnaire et pyramidale, où les hommes se voient encore aujourd'hui comme des chefs de famille pour les femmes et pour les enfants !          
Anne-Claude Ambroise-Rendu, historienne du crime.

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L'inceste : un système patriarcal

De nombreuses associations de victimes d'inceste, souvent issues ou proches d'associations de femmes, ont développé une approche genrée de ces drames. Devant l'ampleur du phénomène, l'idée que l'agresseur incestueux serait un monstre, un pervers ou un malade ne tient plus. Le viol des enfants au sein de leur propre famille est d'une telle banalité qu'il s'agit dans la plupart des cas d'un "viol d'aubaine", comme l'explique l'anthropologue Dorothée Dussy

Le violeur d'enfant est un homme dans 96% des cas : souvent un oncle, un frère, un père ou un grand-père qui n'a rien d'un sociopathe mais qui, n'étant dénoncé ni par la famille, ni par l'entourage, peut continuer à jouir d'un enfant-objet en toute impunité. C'est ainsi que pour l'anthropologue, l'inceste est le paroxysme de la domination masculine. Une affaire de pouvoir d'homme donc, qu'incarne la cellule familiale et qui façonne ensuite la soumission de tout individu issu de cette cellule familiale à d'autres soumissions, à d'autres hommes de pouvoir.

C'est pour cette raison que les premières à dénoncer l'ampleur des crimes incestueux en France ont été les grandes associations féministes. En 1986, le Collectif féministe contre le viol (CFCV) se souvient de la première fois où une victime d'inceste est venue en parler à la télévision : il s'agissait d'Eva Thomas dans Les dossiers de l'écran en 1986, invitée après la publication de son livre, Le Viol du Silence, en 1986 où elle révélait avoir été violée par son père.

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Le numéro de notre association s'affichait en bas de l'écran. Le lendemain, nous avons été submergées d'appels de femmes qui disaient avoir été victimes de viol dans leur enfance, par un père, un frère, un oncle, un grand père... Nous étions abasourdies par l'ampleur de ce phénomène resté si longtemps caché.          
Suzy Rotman, fondatrice du Collectif Féministe contre le Viol

Il a fallu d'autres témoignages et d'autres émissions de télévision pour que les associations féministes obtiennent des législateurs en 1989, l'allongement du droit de prescription pour les victimes d'inceste : il fut alors porté à 10 ans à compter de la majorité (ce délai a progressivement augmenté par la suite, jusqu'à être porté à 30 ans avec la loi dite Schiappa adoptée en 2018 et qui concerne tous les crimes sexuels commis sur des mineurs). Et puis, le scandale est retourné sous le tapis ou bien dans la rubrique "faits divers" ; ce que le CFCV appelle "la conspiration des oreilles bouchées"

Faire de l'inceste une question de personnes ou de contexte, c'est passer à côté de ce phénomène. Car il s'agit d'un système qui se nourrit de ce qu'est la famille moderne. Je le répète depuis des années mais la société refuse de l'entendre. Il faut renverser le famille, c'est le seul moyen de lutter contre l'inceste.          
Anne Claude Ambroise-Rendu, historienne du crime.

L'inceste : un système familial

Devant la vague de dénonciations d'incestes et de crimes sexuels sur les enfants, historiens et associations s'interrogent : cette parole libérée ne porte-t-elle pas en elle le terreau de sa propre destruction ? En voulant faire entendre l'inceste, le phénomène est personnalisé par des personnalités publiques (Camille Kouchner, Coline Berry, Audrey Pulvar, Agnes B, etc.) ce qui, paradoxalement, lui retire son immense banalité et surtout son socle d'origine : la famille.

L'inceste arrive dans toutes les familles. C'est d'abord une histoire de famille dans laquelle la société doit mettre son nez. On dit qu'il faut tout un village pour élever un enfant. Aujourd'hui, il faut que le village se mobilise contre les familles déficientes car toutes les familles ne sont pas bienveillantes.          
Patrick Loiseleur, porte parole de l'association Face à l'Inceste

L'association dénonce le "familialisme", sacralisation du lien familial à tout prix qui pousse encore certains juges pour enfants à envoyer des victimes d'inceste chez leur père agresseur, sous prétexte qu'il ne faudrait pas couper le lien familial, pour le bien de l'enfant.

La défense de la famille est une idéologie délétère qui s'affiche partout dans les films, les livres, etc. Le discours ambiant sacralise la famille comme un refuge alors que c'est précisément dans cette structure que l'enfant est le plus souvent en danger ; pas dans la rue, pas à l'extérieur !          
L'historienne Anne-Claude Ambroise Rendu

Pour Anne-Claude Ambroise-Rendu, la famille doit être remise en question. Il faut dépasser le concept né dans le code civil de 1804 d'une famille dirigée par un chef de famille ayant autorité sur la femme et sur les enfants. Ce concept continue, selon elle, de nuire aux droits des femmes, malgré l'ouverture qu'ont pu apporter l'Union européenne et le droit européen en la matière. 

En quoi la famille peut elle constituer un lieu d’oppression et de domination qui permet la pratique massive de l’inceste ? Poser cette question, selon l'historienne, c’est ouvrir un champ vertigineux ; faire de la famille un enjeu social et politique considérable. Or la société n'y est pas encore prête. Car il faudrait reconnaître la violence masculine, remettre en cause  le patriarcat qui structure notre société et l'idée que la famille est basée sur l’amour et le respect, reconnaître enfin que la sexualité masculine a des aspects inquiétants...

Et de rappeler le tollé provoqué par la sénatrice Laurence Rossignol lorsqu'elle avait avancé en 2014 que "les enfants n'appartiennent pas à leurs parents". En France, toucher à la famille, c'est se préparer à affronter des défenseurs féroces et très bien organisés.

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Dans les année 1970, La famille a paradoxalement déjà été vouée aux gémonies, mais pas par les féministes. Le sociologue Pierre Verdrager, spécialiste de la pédophilie, rappelle que les partisans de la pédophilie - comme le philosophe René Schérer ou l'essayiste Guy Hocquenghem - fustigeaient la famille : véritable prison pour les désirs de l'enfant qui ne pouvait trouver la liberté que dans les bras de pédophiles.

À lire aussi : Quand des intellectuels français défendaient la pédophilie

La famille serait donc un bouc émissaire utile ? "Pas forcément", explique l'historienne de l'inceste Fabienne Giuliani : "La famille est une entité qui n'est pas figée et donc difficile à appréhender. Le droit, même avant la Révolution française, condamnait fermement les rapports sexuels incestueux. Le code pénal de 1810 était très sévère avec l'inceste et dans le cas d'un père abuseur sur un enfant, le condamnait aux travaux forcés à perpétuité".

Le problème ce n'est pas la famille, c'est l'autorité que les juges attribuent aux parents. A la fin du XIXe siècle, la médecine et la psychanalyse ont sacralisé les parents au détriment de l'enfant.          
Fabienne Giuliani, historienne de l'inceste.

L'inceste, un système qui embrouille la justice

Beaucoup de violences sexuelles ont néanmoins été tolérées par la loi. L’exception conjugale pour le viol, par exemple, n'a été abrogée que dans les années 1990 dans la majeure partie des pays d’Europe et est encore en vigueur dans certains États des États-Unis. Mais lorsqu'il n’a plus été possible de les considérer comme légitimes, des stratégies de contournement et d’occultation ont été mises en place au sein même des tribunaux. C'est le cas du Syndrome d'Aliénation Parentale, une théorie controversée selon laquelle un enfant dénigrerait l'un de ses parents sous l'influence de l'autre.

A partir de la fin du XIXe siècle, certaines théories psychologiques et psychiatriques ont largement contribué à l’occultation des violences sexuelles subies par les enfants. En marge de la loi de 1889 sur la déchéance parentale en cas de mauvais traitement, des médecins et des psychanalystes vont défendre le maintien indispensable du lien parental et soutenir à l'instar du Dr Bourdin (Les enfants menteurs : étude medico-prsychologique ) que l'enfant est menteur et pervers et qu'il est dangereux pour lui-même et pour la famille. Au XXe siècle, en ce sens, la protection des enfants victimes de violences sexuelles va régresser, affirme l'historienne de l'inceste Fabienne Giuliani et ce, même si l'autorité parentale est partagée entre la mère et le père à partir des années 1970.

L'idée que les victimes – femmes et enfants – mentent, inventent, exagèrent ou fantasment les violences sexuelles qu'ils subissent, se développe tout au long du XXe siècle dans les mentalités, jusqu'à entrer dans les tribunaux. Dans les années 1990, le "Syndrome d’aliénation parentale" (SAP), une idée sans aucun fondement scientifique venue des Etats Unis, fait flores au sein des groupes masculinistes comme SOS PAPA. Il s'agit de considérer que l'enfant est manipulé par sa mère qui veut se venger du père notamment en cas de séparation. 

Ce prétendu syndrome d'aliénation parentale a fait des catastrophes judiciaires en France. Des allégations d'abus sexuels sur les enfants avancés par des mères lors d'une séparation ont été minimisées par les juges. Des enfants victimes de violences sexuelles à la maison ont été forcés de rendre visite à leur père violeur, sous couvert du maintient du lien parental. Il n'y a qu'à regarder le scandale d'Outreau pour voir combien ce syndrome a infiltré nos tribunaux.          
Patrick Loiseleur, porte parole de Face à l'Inceste

Le syndrome d'aliénation parentale, comme d'autres théories anti-victimaires, ont effectivement eu leurs heures de gloire dans les formations de magistrat à l'ENM. Ses partisans étaient non seulement très présents dans les médias, mais aussi dans les tribunaux, sous la houlette du psychiatre Paul Bensussan, expert auprès de la Cour de Cassation. Lors du procès d'Outreau, cet expert, aujourd'hui très décrié, invitait à se méfier de la parole de l'enfant.

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En 2016, le ministère de la Justice a diffusé une fiche interne pour mettre en garde les magistrats contre ce type de manipulations. Comme l'expliquent les chercheurs Gwenola Sueur et Pierre-Guillaume Prigent, l'inventeur de ce syndrome d'aliénation parentale et ses adeptes ont des prises de positions qui visent à défendre les pères abuseurs. Pourtant, de l'aveu même du secrétariat d'Etat à l'enfance, dans les tribunaux français, ce concept délétère pour les enfants victimes d'inceste continue d'être invoqué par les défenseurs. En Catalogne, il a été interdit au mois de janvier 2021.

Pourtant, en ce début d'année 2021 en France, les choses semblent bouger du côté de la justice. Une commission contre l'inceste devrait s'ouvrir le 9 mars prochain et le secrétariat d'Etat à l'enfance l'annonce : le gouvernement est pour la création d'un crime spécifique d'inceste qui interdirait toute relation sexuelle avec un enfant de moins de 18 ans dans le cadre familial. Proposition qui devrait rentrer dans le cadre législatif à partir du 15 mars 2021.

À réécouter : La protection des mineurs, une justice d’exception avec Edouard Durand

* Selon les chiffres de l'Observatoire National de la protection de l'Enfance, 8 000 enfants ont été violés en 2018, soit un toutes les heures.