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Inceste : la psychiatre Muriel Salmona dénonce "une impunité effarante"

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Manifestation féministe à Paris, le 18 novembre 2020, pour dénoncer que des pompiers accusés de viol par une femme âgée de 13 ans au moment des faits soient jugés pour "atteinte sexuelle".
Manifestation féministe à Paris, le 18 novembre 2020, pour dénoncer que des pompiers accusés de viol par une femme âgée de 13 ans au moment des faits soient jugés pour "atteinte sexuelle".
© AFP - Thomas Samson

Entretien. Le livre de Camille Kouchner, dans lequel elle accuse son beau-père Olivier Duhamel d'avoir violé son frère jumeau, sort ce jeudi 7 janvier. Souvent, les victimes d'inceste sont réduites au silence. La psychiatre Muriel Salmona appelle à écouter les témoignages des enfants et à les croire.

Un an après la publication de Le consentement par Vanessa Springora qui dénonçait l'emprise de l'écrivain Gabriel Matzneff alors qu'elle était mineure, Camille Kouchner sort un livre ce jeudi 7 janvier qui dénonce également des faits de pédocriminalité. Dans La Familia grande, au Seuil, la juriste accuse son beau-père, le politologue Olivier Duhamel, d'avoir violé son frère jumeau dans les années 1980. Après la publication des premiers extraits du livre dans le journal Le Monde notamment, le parquet de Paris a annoncé ce mardi 5 janvier l'ouverture d'une enquête pour "viol et agressions sexuelles". Olivier Duhamel n'a pour l'instant pas réagi à ces accusations mais a démissionné de ses fonctions dans les institutions pour lesquelles il travaillait, en particulier à la tête de la Fondation nationale des sciences politiques (FNSP). 

L'enquête du parquet de Paris, confiée à la Brigade de protection des mineurs (BPM), vise à identifier d'autres éventuelles victimes et à "vérifier l'éventuelle prescription de l'action publique". Pour la psychiatre Muriel Salmona, spécialisée dans la prise en charge des victimes de violences sexuelles, il est urgent de légiférer sur l'imprescriptibilité des faits. Celle qui préside également l'Association Mémoire Traumatique et Victimologie dénonce une "impunité effarante" et appelle à "réformer les lois pour qu'elles soient plus adaptées à la réalité des violences sexuelles". 

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Quand on regarde cette nouvelle affaire, on a l'impression qu'il y a un point commun, finalement, entre toutes ces affaires. Qu'en pensez-vous ?

Il y a un point commun, un côté universel à toutes ces affaires, quel que soit le milieu, le contexte. On retrouve beaucoup de situations identiques et surtout l’invariant en quelque sorte, qui est à la criminalité sexuelle ou à la pédocriminalité. L’invariant, c'est le déni, la loi du silence, la culture du viol qui a bâillonné les victimes et qui les a empêchées de parler. L'invariant, c'est la gravité des conséquences psychotraumatiques. 

L’autre invariant, c'est le rapport de domination de l'agresseur qui crée une situation totalement hiérarchisée, tyrannique en quelque sorte, et qui recrute des complices et qui renvoie aux victimes qu'elles ne valent rien, qu'elles ne sont rien et que leur parole n'est pas légitime. Et cela marche. 

Et le dernier invariant, c'est le temps que mettent les victimes à pouvoir dénoncer les faits, à parler, à être entendues. Parce que souvent, elles ont déjà parlé mais cela n'a servi à rien. Elles n'ont pas été entendues, elles en ont pris plein la figure : la justice n'est pas du tout à la hauteur avec la notion de prescription, avec l'impunité qui règne. C’est aussi tous les enfants dans le cadre de la pédocriminalité qui peuvent être en danger du fait de cette impunité effarante.

"Aucun milieu n'est épargné [...] Il peut y avoir des tyrans partout"

Il y a une sorte d'accumulation d'affaires de pédophilie, d'inceste, de violences sexuelles chez les puissants. On est là dans un milieu de grands intellectuels de gauche, de gens qui ont un réseau à Paris, mais même proches du gouvernement et dans les milieux culturels. Et avant cela, dans l'affaire Matzneff, c'était pareil. Nous sommes chez les puissants, qu’est-ce que cela dit ?

Cela dit deux choses. La première, c’est que c’est partout. Aucun milieu n'est épargné. Cela se retrouve partout. L'invariant, c'est aussi la puissance, la domination. Plus les gens sont en situation de domination, de toute-puissance, de rapports de force, pire c’est. Ce rapport de force peut s'exercer effectivement dans le milieu de la politique, dans le milieu du cinéma, dans le milieu culturel ou dans le sport. Mais il peut aussi s'exercer, bien entendu, dans la famille, ou dans des milieux sociaux défavorisés. Il peut y avoir des tyrans partout. L’invariant, c’est que cette violence-là est exercée essentiellement, dans 9 cas sur 10, sur des hommes et dans 8 cas sur dix sur des femmes dans des rapports aussi de discriminations sexistes et de stéréotypes, de culture du viol et de privilèges inouïs qui font qu'on peut esclavagiser, qu'on peut opprimer aussi des filles, des femmes pour en faire des objets sexuels.

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Cela se produit-il parce que la société permet cette impunité ?

Oui, tout à fait, la société est complètement fascinée par le rapport de force et par la domination. Elle donne raison aux dominants. Nous sommes dans une société patriarcale, où ce qui est vraiment reconnu, voire adulé, c'est la toute-puissance. Et puis, du coup, cela génère aussi une sorte de privilèges sexuels : exploiter sexuellement autrui est encore extrêmement présent. Il y a une tolérance à la fois de la société et au niveau de la justice avec une impunité gravissime. Parce que cette impunité fait que les chiffres ne font qu’exploser. Et cela ne peut pas s'arrêter, cela devient de plus en plus grave, avec une impunité qui reste effarante, scandaleuse, puisqu’au mieux 1% des violeurs passent en cours d'Assises.

Que faudrait-il faire ? Est-ce une fatalité ou pas ?

Non, ce n'est pas une fatalité. Il faudrait faire déjà dégommer d'une certaine manière cette toute-puissance, ces privilèges, cette domination. Lutter contre le sexisme, contre toutes les formes de discrimination et d'inégalité. Lutter contre tous les stéréotypes, la culture du viol et repositionner la sexualité pour qu'elle soit une sexualité humaine et pas une arme de guerre contre les femmes et contre les enfants. 

La sexualité est utilisée comme un instrument de domination, un instrument pour soumettre l'autre et exploiter l'autre. Or, ce n'est pas sa fonction. Sa fonction, c'est une rencontre humaine qui permet de donner la vie, cela n'a rien à voir.

Comment peut-on tout à coup penser que la sexualité est faite pour soumettre l'autre ?

La soumission de l'autre passe par l'intrusion dans son corps, la prise de possession du corps, le fait de dégrader l'autre en l’utilisant en objet, un objet de jouissance. Cela n'a rien à voir avec le désir, cela a à voir avec le fait que l'autre est réduit à son corps. C'est donc un instrument d'exploitation qui est utilisé dans les guerres et dans les crimes contre l'humanité, dans les génocides. C'est vraiment un instrument hyper puissant pour réduire l'autre à un stade d'objet, pour le dégrader.

La psychiatre Muriel Salmona lors d'un procès au tribunal de Pontoise, en février 2018.
La psychiatre Muriel Salmona lors d'un procès au tribunal de Pontoise, en février 2018.
© AFP - Alain Jocard

Cela veut-il dire qu'il y aurait davantage de cas de violences sexuelles chez les plus puissants ? 

Oui, certainement. Il faut savoir de quoi l'on parle avec les plus puissants. Cela peut être aussi une toute-puissance qui s'exerce uniquement dans le cadre de la famille, mais cela peut être une toute-puissance qui s'exerce dans plein de domaines, à tous les niveaux. En tout cas, l'utilisation de ces crimes, on le sait très bien avec la guerre, c'est-à-dire faire en sorte que des soldats commettent des viols, cela les rend beaucoup plus dangereux et beaucoup plus violents, criminels et puissants. Cela entraîne chez l'agresseur une anesthésie émotionnelle qui fait que cela permet de détruire le peu de reste d'empathie qu’ils peuvent avoir, d'humanité qu'ils peuvent avoir. Ils deviennent des machines et ils y perdent leur âme. Ils peuvent alors mettre en scène qu'ils sont au-delà des lois, au-delà du registre humain habituel et qu’ils peuvent écraser tous les autres. Ce privilège-là est vraiment très attractif, en quelque sorte, malheureusement, et fait qu'énormément d'hommes, puisque ce sont des hommes, y recourent. 

"Il faut que cette tolérance s'arrête et qu'on réforme totalement la justice pour qu'il n’y ait plus d'impunité"

Qu'en est-il de la fatalité que j'évoquais ?

Moi, je pense que ce n'est absolument pas une fatalité. C'est complètement construit par une histoire et des privilèges donc on peut abattre ces privilèges-là. On peut aussi changer complètement la donne en ayant un autre regard sur les victimes, en détruisant tout ce qui est de l'ordre de la culture du viol, en étant solidaires des victimes, en les entendant, en allant vers elles pour savoir ce qui leur est arrivé, en les prenant en charge, en soignant leurs troubles traumatiques pour éviter toutes les conséquences. Pour les femmes par exemple, quand elles ont subi des violences sexuelles dans l'enfance, il y a un continuum de violences catastrophiques qui font qu'elles vont subir à nouveau des violences tout au long de leur vie.  

Cela pourrait donc permettre d'arrêter de reproduire ce système-là où ces hommes ont été baignés dans un univers au sein duquel la violence sexuelle était omniprésente. Il faut arrêter de stigmatiser les victimes et de considérer qu’être une victime, c'est vraiment la preuve d'une absence de valeurs et d'infériorité des personnes et de considérer que les tout-puissants ont tous les droits et que, sous couvert de puissance, sous couvert de l'art, sous couvert de soins, sous couvert de sports, ils peuvent exercer ces violences. 

Il faut que cette tolérance s'arrête et que l'on réforme totalement la justice pour qu'il n’y ait plus d'impunité. Mais avant déjà de faire en sorte qu'il n’y ait plus d’impunité, il faut déjà que les victimes puissent parler, qu'elles puissent être entendues quand elles parlent, qu’elles puissent être prises en charge de telle sorte qu'elles puissent vraiment obtenir justice et ne pas être détruites totalement. La première cause des morts précoces, c'est d'avoir subi des violences sexuelles dans l'enfance. La première cause de suicide, c'est d'avoir subi des violences sexuelles dans l’enfance.

Par quoi cela passe-t-il pour que les victimes qui parlent soient entendues ? 

On a fait une enquête sur les violences sexuelles dans l'enfance. Les victimes sont 70% à parler. Elles mettent souvent dix ans en moyenne pour parler. Mais quand elles parlent, les trois quarts disent que cela n'a eu aucune conséquence. Et il n’y a que 8% d'entre elles qui vont être protégées quand elles ont parlé. C'est une catastrophe. Donc, il faut vraiment ne pas attendre qu'elles parlent parce qu'elles mettent beaucoup de temps à parler. Il faut aller les chercher. Il faut dépister, poser des questions. Il faut que tout le monde pose des questions. 

Il faut qu'on arrête de penser que c'est normal qu’un enfant ait des comportements bizarres, des troubles alimentaires, s’alcoolise, se drogue, qu’il se scarifie, qu’il fait des tentatives de suicide, qu’il soit très mal, qu’il fasse des dépressions, qu’il ait des phobies. Il faut chercher à savoir ce qui se passe, d'où vient cette souffrance, poser des questions systématiques du côté des soignants. C'est un problème de santé publique énorme et le premier recours pour toutes les victimes, c’est le médecin. Il faut que les médecins soient engagés, ce qui n’est absolument pas le cas actuellement. Donc, il faut aller vers les victimes. Et quand elles parlent, il faut les entendre, il faut y croire. Pour cela, il faut être informé. Il ne faut pas avoir des œillères totales qui font que l’on se dit que ce n’est pas possible parce qu'une victime ce n’est pas cela. 

"Les victimes sont 70% à parler. Elles mettent souvent 10 ans en moyenne pour le faire"

Souvent, ce qui est vraiment totalement inhumain et cruel, c'est qu'on reproche aux victimes les conséquences des violences. On leur reproche d'avoir été sidérées, de ne pas avoir échappé, de pas avoir pu crier, par exemple. On leur reproche toutes leurs conséquences traumatiques en disant que leur parole n'est pas crédible parce que les victimes ont plein de troubles psychiatriques. 90% des enfants qui ont subi des violences sexuelles ont des troubles psychiatriques parce qu'il s'agit de conséquences psychotraumatiques normales. Et puis, il faut voir aussi que les violences sexuelles s'exercent sur les plus vulnérables et les plus discriminés. Ce sont les enfants les plus jeunes, les plus vulnérables, les plus handicapés. Et donc, on va accorder beaucoup moins de valeur à leur parole. On le voit avec les classements sans suite, c’est atroce : plus les enfants sont jeunes, plus les actes sont gravissimes, atroces et nécessitent absolument d'être traités par la justice, moins ils vont être traités. On va considérer que le discours de l'enfant ne peut pas permettre de qualifier les faits. On va considérer qu’un enfant qui a des troubles psychiatriques importants, il raconte de toutes façons n'importe quoi. Qu’un enfant handicapé, ce n'est pas possible qu’on l’ait violé parce qu'on est encore dans le système où c'est par désir que les agresseurs violent. Ce n’est pas du tout cela, c'est vraiment une volonté de toute-puissance et une volonté de faire exploser toutes les règles humaines et éthiques.

Il faut arriver à ouvrir les yeux sur la réalité des violences. Il faut se dire que lorsqu’un enfant parle, il y a vraiment toutes les chances pour que ce soit vrai, au lieu de considérer qu’a priori, il doit raconter n'importe quoi. Et puis, savoir le faire parler, savoir lui expliquer, savoir le soulager de toute la honte et la culpabilité qu'ont organisé l'agresseur et le système agresseur et ses complices. Pouvoir lui donner des outils pour comprendre que non, c'est lui qui est normal, qu’il n'est pas fou. Nous, on a fait des brochures pour aider à remettre les choses à l'endroit. Dans ce cadre là, l'explication des conséquences psychotraumatiques permet quand même de vraiment démonter beaucoup de culture du viol, beaucoup de stéréotypes sexistes et de fausses représentations. C'est déjà un élément important.

Plus les enfants sont jeunes, plus les actes sont gravissimes, atroces et nécessitent absolument d'être traités par la justice, moins ils vont être traités.                                            
Muriel Salmona, psychiatre

Il faut réformer les lois pour qu'elles soient plus adaptées à la réalité des violences sexuelles. Elles ne sont pas encore suffisamment adaptées alors qu’il y a des recommandations internationales. Il faut qu'elles soient appliquées et c'est une autre paire de manches, car elles ne sont absolument pas appliquées. Actuellement, la notion de seuil d’âge est une catastrophe, le fait qu’il n’y ait pas de seuil d’âge du non-consentement et qu'on puisse rechercher le consentement de l’enfant pour pouvoir qualifier la contrainte, la menace, la surprise et la violence, c'est une catastrophe. On veut donc un seuil d’âge du non-consentement et on veut une imprescriptibilité des faits parce que la prescriptibilité organise l'impunité : par définition, particulièrement pour les enfants, il y en a qui mettent très longtemps à parler, certains ont des problèmes d’amnésie traumatique. Il y a le fait qu'on soit en contact avec le système agresseur qui continue à peser en termes d’emprise, de terreur sur l'enfant et qui alimente les troubles psychotraumatiques. Cela met donc énormément de temps à pouvoir émerger. Il faut comprendre qu'à chaque fois qu'un enfant devenu adulte arrive à parler, il est susceptible de protéger beaucoup d'autres enfants. C’est vrai que dans l'absolu, là, on le voit, le parquet a fait son travail dans l’affaire Duhamel, c’est-à-dire que même si les faits sont prescrits, il est toujours possible malgré tout d’enquêter. Mais c'est absolument impossible de se retrouver dans une situation où on va enquêter et où on va trouver d'autres victimes, un peu comme dans l’affaire Le Scouarnec : il va y avoir des victimes qui ont subi les mêmes faits criminels par le même auteur et certaines pourront avoir accès à la justice et d'autres pas. Ce n’est pas possible. Les violences sexuelles se reproduisent dans la durée, sur plusieurs générations, souvent par le même auteur : la loi doit donc être là pour protéger les victimes et non pas pour protéger les agresseurs et leur permettre de couler des jours tranquilles.

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