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Inceste : "Protéger la mère, c’est protéger l’enfant"

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Les nombreuses manifestations contre les violences sexuelles, comme ici le 5 juillet 2020 à Ajaccio, vont elles permettre de lutter contre l'impunité des agresseurs ?
Les nombreuses manifestations contre les violences sexuelles, comme ici le 5 juillet 2020 à Ajaccio, vont elles permettre de lutter contre l'impunité des agresseurs ?
© AFP - PASCAL POCHARD-CASABIANCA

C'est un mouvement de grande ampleur : des milliers de mères prennent la parole auprès de la Commission inceste et sur les réseaux sociaux pour dénoncer des décisions de justice qui ne protègent pas leur enfant victime d'inceste. La justice aurait-elle un problème avec les mères ? Explications.

D'abord il y a les chiffres du ministère de la Justice. En France chaque année, 22 000 enfants sont victimes de violences sexuelles de la part de leur père. En 2020, seules 1 697 personnes ont été poursuivies pour viol incestueux ou agression sexuelle sur mineur. 760 d'entre elles ont été condamnées pour l'une ou l'autre des infractions ; le ministère de la Justice ne quantifie pas les condamnations d'inceste paternel.

Ensuite, il y a les mères d'enfants victimes qui témoignent par milliers auprès de la plateforme d'écoute de la Ciivise, la Commission indépendante sur l'inceste et sur les violences faites aux enfants (qui a reçu près de 5 000 témoignages d'inceste et de violences sexuelles sur mineur depuis le printemps dernier) mais aussi sur les réseaux sociaux sous le mot-dièse lancé par le collectif féministe Nous Toutes #sapepasmaparole. 

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Ces mères souvent désespérées appellent à l'aide. Elles ont dénoncé des violences sexuelles subies et révélées par leur enfant mais elles le répètent : ni la police, ni la justice ne les croient et, dans le pire des cas, leurs enfants continuent de voir leur père soupçonné d'agression car la justice s'appuie sur ce principe : le lien d'un enfant avec ses deux parents doit être à tout prix conservé. Alors, certaines de ces mères choisissent de parler publiquement à la Commission inceste mais aussi aux médias.

L'opinion publique n'a pas conscience de ce qui se passe dans la justice française dans les affaires familiales. Lorsqu'une mère dénonce des violences incestueuses sur son enfant en cas de séparation, l'enfant n'est pas éloigné de son présumé agresseur, il doit continuer de le fréquenter, voire de vivre chez lui. Aucun adulte n'accepterait cela !"        
Claire Bourdille, militante féministe chez Nous Toutes 

4 min

Sortir les violences faites aux enfants de la sphère privée

Après avoir épuisé tous les recours en justice, beaucoup de mères désespérées choisissent aujourd'hui de témoigner publiquement pour informer l'opinion publique. Faire connaître le dysfonctionnement de la justice et aider d'autres mamans confrontées à l'inceste et qui veulent protéger leurs enfants est un argument qui est revenu au cours de conversations que nous avons eues avec une quinzaine d'entre elles. Pour elles, l'association Face à l'inceste a d'ailleurs sorti un guide pratique du parent protecteur afin de les conseiller et de les accompagner dans cette démarche qui peut ressembler à un calvaire judiciaire aberrant.

"Je me souviendrai toute ma vie du regard éteint de mon fils. De sa violence à me demander de ne pas lui poser de question parce que c'est un secret ; et de ses mots : "papa fouille dans mes fesses avec ses doigts. Oui j'ai eu mal. Non j'ai pas pleuré parce que papa, il a tapé sur le nez et la bouche pour pas que je fais la comédie".        
Une mère dont la plainte a été classée sans suite et qui vient de retrouver la garde de son fils et l'éloignement du père après huit ans de procédures.

Une lettre écrite par un petit garçon de 8 ans que le juge pour enfant a quand même placé chez son père
Une lettre écrite par un petit garçon de 8 ans que le juge pour enfant a quand même placé chez son père
© Radio France - Cécile de Kervasdoué

Une autre mère raconte ses 10 ans de combat contre la garde alternée de sa fille (aujourd'hui anorexique et déscolarisée) violée par son père. Une autre encore nous appelle alors qu'elle est en fuite parce qu'elle ne peut pas supporter de remettre sa fille à son père pour les vacances alors qu'elle a produit des dizaines de certificats médicaux et de témoignages d'enseignants attestant des agressions sexuelles subies chez son père. Une autre enfin raconte son enfant sacrifié alors qu'il y a des traces de sévices et que le juge préfère placer dans un foyer plutôt que de le rendre à sa mère.

Chaque fois, ces mamans racontent que leur ex-conjoint s'est défendu en parlant de "manipulation maternelle", ou d'"aliénation parentale". Elles disent avoir été "expertisées" par un psychiatre des tribunaux qui à chaque fois a conclu à une relation trop fusionnelle ou aliénante entre la mère et l'enfant. Expertise sur laquelle la justice a appuyé sa décision.

Le syndrome d'aliénation parentale, une arme anti victimaire

Le syndrome d'aliénation parentale est une théorie controversée qui depuis vingt ans a été largement adoptée dans les tribunaux. Elle est, à l'origine, une invention d'un psychiatre américain très contesté, Richard Gardner, qui publiait ses théories à compte d'auteur ; théories qui n'ont jamais reçu aucune validation scientifique ni auprès de l'OMS, ni dans la prestigieuse DSM, la classification américaine des maladies mentales qui fait référence. L'idée était d'expliquer, notamment en cas de séparation des parents, le rejet d'un de ses parents par un enfant. Le psychiatre américain considérait qu'il s'agissait d'une manipulation du parent favori que Gardner appelait aliénant.

"Richard Gardner était un expert auprès des tribunaux qui disait que la pédophilie pouvait être utile à la survie de l'espèce. Il a défendu de nombreux pères accusés de violence sexuelle et il a essayé de transformer ce stéréotype du déni en théorie scientifique et cela a marché dans plusieurs pays du monde. En France, en 1999, sous l'impulsion de pères qui se disaient faussement accusés de violences sexuelles, le syndrome d'aliénation parentale est arrivé dans les tribunaux car il permettait de dire que ces accusations étaient le fruit de manipulation maternelle. Ensuite très rapidement, des psychologues ont formé des magistrats et des travailleurs sociaux de l'aide sociale à l'enfance à ce concept fumeux et ce pendant plus de 20 ans !"          
Pierre-Guillaume Prigent, doctorant en sociologie à l'Université de Bretagne Occidentale termine une thèse sur les stratégies des pères violents.

Durant des années, ce concept a été enseigné aux futurs magistrats de l’École Nationale de la Magistrature et ses partisans et défenseurs ont donc été rémunérés pour ces formations. Le psychiatre Paul Bensussan, expert devant les tribunaux, a fait partie de ces formateurs. Il explique ne pas être d'accord avec la définition de Richard Gardner et lui préfère celle-ci qu'il range sous le terme de désaffection.

Ce que je peux dire et redire c'est que (en cas de rejet d'un parent par un enfant, ndlr) l'aliénation parentale suppose l'absence de raison légitime, donc l'absence de maltraitance psychologique, physique, ou sexuelle. Il faut, et c'est inclus dans la définition, qu'il n'y ait pas de raison légitime, donc c'est très dur à démontrer, mais il y a des situations où l'on peut démontrer que c'est sans raison.          
Le psychiatre Paul Bensussan.

Le psychiatre considère donc que les cas où l'aliénation parentale est diagnostiquée sur le parent protecteur alors qu'il y a une enquête sérieuse en cours, ne peut pas être possible. Il rappelle surtout que la parole de l'enfant ne doit pas être prise à la lettre sinon, elle équivaut à une accusation, voire à une inversion de la charge de la preuve. Mais l'universitaire Pierre-Guillaume Prigent qui termine sa thèse sur les mécanismes de défense des pères violents et mène une étude auprès des mères séparées victimes d'aliénation parentale s'inquiète :

"La définition de l'aliénation parentale est beaucoup trop large. Elle vise toute situation dans laquelle un enfant rejette son parent de manière injustifiée, sauf en cas de violence ou de maltraitance. Mais il n'y a pas de critères qui permettraient de distinguer une situation d'aliénation parentale d'une situation de maltraitance ou de violence. Or, le déni sur la violence est tellement fort dans la société que l'on peut tout à fait présumer que face au rejet d'un parent, la justice va préférer conclure à l'aliénation parentale avant de vérifier s'il y a maltraitance ou violence réelle".          
Pierre-Guillaume Prigent

Une mère nous ouvre tout le dossier du parcours judiciaire pour protéger son fils qui se dit victime d'inceste. Ici, elle lit une lettre qu'elle a écrite au ministre de la Justice
Une mère nous ouvre tout le dossier du parcours judiciaire pour protéger son fils qui se dit victime d'inceste. Ici, elle lit une lettre qu'elle a écrite au ministre de la Justice
© Radio France - Cécile de Kervasdoué

La justice aurait-elle un problème avec les mères ?

"En France, quand vous portez plainte au commissariat pour un cambriolage, ni le policier ni le juge ne considèrent par défaut que vous êtes un menteur. Pourtant, de fausses déclarations de cambriolages, cela existe, de temps en temps. Or, si vous venez pour rapporter un viol, sur vous-même ou votre enfant, par défaut, vous êtes suspect. Et le procès de l’agresseur devient le procès de la victime. Il y a des freins de nature culturelle. On considère que les familles sont systématiquement bienveillantes, que le lien parent-enfant doit être préservé à tout prix, même s’il y a de graves violences contre les enfants".          
Patrick Loiseleur, vice-président de l'association Face à l'inceste

Au cœur de ce dysfonctionnement, de cette "inversion des responsabilités de protection" comme l'appelle le juge Édouard Durand, qui co-préside la Ciivise (la Commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles), il y a un mythe : celui  des fausses plaintes pour violences sexuelles. 

Il y a des mouvements très influents, qui sont plutôt complaisants avec la stratégie de l’agresseur et qui renvoient toujours les victimes dans le silence. L’état des connaissances nous montre que les fausses dénonciations, les fausses révélations sont extrêmement rares, et au contraire, qu’un enfant qui révèle des violences et qui n’est pas protégé immédiatement, perd confiance dans le monde des adultes. Les agresseurs ont une stratégie qui est d’assurer leur impunité, en obtenant des alliés. Face à la stratégie des agresseurs , il faut adopter une stratégie de protection, en déconstruisant les paroles anti-victimaires.          
Le juge Édouard Durand, co-président de la Ciivise

Car selon nos informations, certains juges et certains experts peuvent être extrêmement partiaux et accabler la mère qui multiplient les plaintes et les procédures pour protéger son enfant. Il lui sera reproché sa "perversion", sa "mauvaise foi", voire son "mutisme" et elle sera menacée d'aller en prison si elle continue à "s'acharner" sur le père. 

C'est contre ce genre de procédés ou de réflexe que la Ciivise (la Commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles) s'érige. En 2018, le ministère de la Justice a certes notifié aux professionnels de la justice le caractère controversé de ce syndrome d'aliénation parentale mais la ministre Nicole Belloubet avait alors demandé dans cette note, que nous avons pu obtenir, que les magistrats trouvent d'autres outils pour protéger les enfants d'une relation par exemple trop fusionnelle avec la mère.

"A partir de là, cette pseudo théorie d'aliénation parentale a commencé à muter", explique tant Pierre Guillaume Prigent que l'association Face à l'inceste. Les partisans anti victimaires vont brandir "la relation fusionnelle", le complexe d’Œdipe" ou "le syndrome de Munchausen" autant de concepts qui ne sont pas non plus validés scientifiquement mais qui continuent à condamner les mères protectrices et à ne pas protéger les enfants de leur agresseur.

14 min

Mettre en place une culture de la protection

La société doit faire un choix. Qui devons-nous protéger ? Nous devons protéger nos enfants. Nous devons mettre en œuvre nos principes fondamentaux, nos règles et nos compétences professionnelles en faisant primer la protection des enfants. Nous savons que dans notre société, chaque année, 160 000 enfants au moins sont victimes de violences sexuelles. Dans les cas d’inceste paternelle, nous sommes à un chiffre effarant de 22 000. Nous devons trouver ces enfants, nous devons les protéger, nous devons garantir leur sécurité.          
Édouard Durand, juge pour enfant, co-président de la Ciivise

Les toutes premières recommandations de la Commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants s'intitulent donc "Mères en Lutte".  Elle préconise de suspendre les poursuites pénales pour non-présentation d’enfant envers le parent qui refuse de laisser son enfant au parent soupçonné d’inceste ou d’agression sexuelle (la non présentation est punie de 15 000 euros d'amende et d'un an de prison ferme, ndlr). Elle demande également la suspension du droit de visite "de plein droit" et de l’exercice de l’autorité parentale envers le parent poursuivi. Enfin, elle demande que la loi retire l'autorité parentale à tout parent condamné pour viol ou agression sexuelle sur son enfant. 

Y-a-t-il une transgression plus grave de l’autorité parentale que de violer son fils ou sa fille ? Il faut aussi bien sûr que les pouvoirs publics s’emparent de nos préconisations pour qu’il y ait des directives plus fortes qui soient données aux professionnels.          
Édouard Durand

Quant aux théories anti-victimaires, la Commission est radicale : il faut proscrire par une loi le syndrome d'aliénation parentale. Comme l'ont déjà fait l'Espagne et la Grande Bretagne et comme le demandent les députés du Parlement européen. Et le juge Durand s'en explique : "Entre le moment où une mère passe la porte d’un tribunal, d’un commissariat, d’un service social et le moment où elle arrive dans le bureau du juge, du policier ou de l’assistante sociale, elle passe du statut de mère protectrice au statut de mère manipulatrice. Là encore, il y a des raisons légitimes pour qu’un enfant refuse de voir l’un de ses parents. La première de ces raisons, c’est que l’enfant subit des violences et a besoin de sécurité."

Ernestine Ronai, membre du Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, responsable de l’Observatoire des violences envers les femmes en Seine-Saint-Denis et membre de la Ciivise, plaide donc pour l’instauration d’une "culture de protection". La culture de la protection suppose que dès les premières violences révélées – "qui ne sont jamais les premières violences subies", ajoute-t-elle, l’enfant soit protégé immédiatement. Car la culture de la protection, c’est protéger avant la sanction, les enfants mais aussi leurs mères qui les croient. Et de conclure, parce qu'il y a un lien évident entre les violences faites aux enfants et les violences faites aux femmes.

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À réécouter : Juger l'inceste
57 min