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Inciter à lire en prison : surveiller sans censurer

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Au Brésil, un détenu gagne quatre jours de détention pour chaque livre lu.
Au Brésil, un détenu gagne quatre jours de détention pour chaque livre lu.
© Getty - Francois Ancellet/Gamma-Rapho

En France un détenu peut désormais espérer une remise de peine s'il participe à des ateliers lecture en prison. Si au Texas Mein Kampf ou la prose du Klu Klux Klan circulent derrière les barreaux, le directeur d'une prison française peut refuser qu'un détenu se fasse envoyer un bréviaire terroriste.

Au Texas, 10 000 livres sont interdits en prison, parmi lesquels les albums Où est Charlie ?, ou encore Freakonomics, un manuel de vulgarisation économique. Pour Shakespeare, tout est question d’édition : à cause de certaines gravures reproduites sur des exemplaires un peu anciens, les sonnets peuvent être retoqués. “A l’inverse, rapporte le site ActuaLitté, Mein Kampf d'Adolf Hitler ou des livres signés par un ex-leader du Ku Klux Klan sont autorisés"

En France, il n’existe aucune liste noire d’ouvrages interdits en milieu pénitentiaire au niveau national. Ni l’administration centrale, ni les parlementaires, n’ont le pouvoir de statuer sur des livres qui n’auraient le droit de citer dans aucune prison française. En revanche, tous les livres ne franchissent pas le portail d’une prison, et encore moins la porte d’une cellule. C’est le directeur d’établissement, localement, qui peut décider d’accepter ou de refuser certains titres. L’interdiction peut donc varier selon l’aire géographique, puisqu’elle est soumise à l’appréciation humaine, et dans le passé, des détenus ont pu se plaindre, après avoir changé de prison, de n'avoir plus accès tout à fait aux mêmes lectures.

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A la page 22, le guide "Je suis en détention - Guide du détenu arrivant", édité par le Ministère de la Justice, consigne la manière dont un détenu peut accéder aux livres. Le premier accès, le plus massif, reste celui de la bibliothèque de la prison. Son responsable n'est pas toujours un documentaliste bibliothécaire de métier, mais très souvent, ceux qui se présentent comme les “bibliothécaires de la prison” sont en réalité des détenus dédiés aux services généraux de leur établissement. 

Un détenu peut également se faire abonner à des revues et acheter des livres en cantinant. Les ouvrages sont alors commandés au coup par coup. Officiellement, l’institution pénitentiaire n’assure pas de prescription culturelle. Dans son guide officiel, cependant, on découvre qu'il est dit au détenu :

Vous devez passer commande par l’intermédiaire de la cantine. Une liste des ouvrages et publications est proposée par l’établissement pénitentiaire.

Quand le "Guide du prisonnier" doit patienter jusqu'à la sortie...

Enfin, un détenu peut se faire envoyer des livres par des proches. En cas de doute sur certains ouvrages, le chef d’établissement peut décider de barrer l'accès à un livre. C’est ce qui s’était passé il y a quelques années lorsqu’un détenu avait demandé à se faire envoyer le Guide du prisonnier, édité par l’Observatoire international des prisons (30 euros + 10 de frais de port). L’anecdote était sortie dans Le Canard enchaîné, qui n'avait pas manqué d'épingler l'aberration : comme tout livre qui se fera retoquer, le guide édité par l’association avait été condamné à rester au vestiaire... jusqu’au jour de sortie du détenu !

Le vestiaire est l’endroit où sont consignés tous les effets personnels auquel un détenu n’a pas accès durant son séjour derrière les barreaux. C’est là qu’échouent aussi les livres sur lesquels un directeur de prison se montrerait intransigeant. 

Le cas de figure peut se produire lorsqu'un livre n'a pas de numéro ISBN (le classement officiel des livres en France) à même de bien l'identifier. Des livres sont aussi susceptibles d'être consignés au vestiaire lorsqu’un détenu plus vorace que la moyenne réclamerait trop de livres en même temps dans sa cellule : pour des raisons de places et aussi des fouilles plus fluides, un détenu ne peut dépasser un certain nombre de livres à la fois. Il doit alors demander à faire des échanges entre ses livres consignés au vestiaire et ceux qu’il a sous le coude, en cellule. Impossible toutefois de savoir à quelle fréquence le cas de figure se présente.

Mais le plus gros des litiges concerne le caractère controversé du contenu des livres réclamés par les détenus. Comme pour le courrier ambigu, des livres dont l’administration redouterait par exemple un prosélytisme inquiétant ne sont pas admis dans l'enceinte de la prison. Toujours au chapitre de l'accès aux livres, "Je suis en détention - le guide du détenu arrivant" indique ceci :

Les publications contenant des menaces précises contre la sécurité des personnes ou celle des établissements  pénitentiaires peuvent être, à la demande du chef d’établissement, retenues sur décision du ministre de la Justice et des Libertés. 

Empêcher la dissémination d'une prose djihadiste

Le phénomène a pris de plus en plus d’importance dans le contexte de menace terroriste et plus particulièrement de djihadisme, dont on sait que les prisons sont une caisse de résonance. Éviter la dissémination d'une prose faisant l'apologie du terrorisme est aujourd'hui au cœur des préoccupations des directeurs d'établissements pénitentiaires, en matière d'accès aux livres. La loi prohibe l'apologie du terrorisme tout comme, par exemple, l'incitation à la haine raciale, depuis la loi Pleven du 1er juillet 1972

Ceux qui […]  auront provoqué à la discrimination, à la haine ou à la violence à  l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée, seront punis d’un emprisonnement d’un mois à un an et d’une amende de 2 000 F à 300  000 F ou de l’une de ces peines seulement.

Mein Kampf, qui circule au Texas comme l'a révélé ActuaLitté, n'a pas la même licence en France : le texte peut certes être publié (et d'autant plus depuis qu'il est passé dans le domaine public le 1er janvier 2016) mais il doit être proposé avec un appareil critique qui s'en distancie. Diffuser Mein Kampf brut de texte constitue une apologie du nazisme. Il en va de même de toute une série d'ouvrages, parfois plus récents, dont le propos serait marqué par des saillies antisémites, voire des appels au meurtre.

Dans sa "Question du jour" intitulée "Faut-il lire Mein Kampf" le 27 janvier 2017, Guillaume Erner rappelait qu'en un an, 85 000 exemplaires de la réédition de Mein Kampf par l’Institut d’histoire contemporaine de Berlin s'étaient écoulés en Allemagne :

Mais encore faut-il que l'administration ait les moyens de distinguer entre les ouvrages ceux qui contreviennent au droit et ceux qui peuvent franchir le seuil du contrôle. Sur le terrain, cette appréciation reste bien souvent tributaire d’une bonne connaissance de la langue. La question des moyens alloués à la traduction est donc épineuse. Dans la réalité, c’est souvent l’aumônier de la prison qui est mis à contribution pour aider le chef d’établissement à évaluer entre feu vert et feu rouge.

Il y a donc une part d’arbitraire et beaucoup de contingence matérielle dans l’accès au livre pour un détenu. Le Contrôleur général des lieux de privation de liberté, aujourd’hui Adeline Hazan, reçoit chaque année une poignée de requêtes au sujet des livres. L’accès à la culture étant un droit du détenu ou du retenu, le Contrôleur est tout à fait compétent en la matière. Toutefois, les litiges littéraires sont loin d’être parmi les plus fréquents et ne représentent aucun des principaux motifs de saisine que rappelait Adeline Hazan,  invitée des Matins de France Culture le 16 novembre 2017 :

En France, depuis cinq ans, c’est d’abord pour des questions liées à leur transfert d’une prison vers une autre que les détenus saisissent le Contrôleur général des prisons, la tendance est stable. Viennent, ensuite, parmi les motifs de saisine les plus fréquents, les conditions matérielles (surpopulation carcérale, hygiène, nourriture…) ou l’accès aux soins, relève par exemple le dernier rapport disponible, sur l'année 2016.

Revues de chasse et certains porno interdits

Parmi les récentes requêtes sur lesquelles le Contrôleur général des lieux de privation de liberté a eu l’occasion de se pencher, l’interdiction de toute revue armurière. Sauf que les périodiques autour de la chasse entrent de facto dans la catégories des revues sur les armes, et qu’un détenu a estimé être discriminé dans son penchant cynégétique par cette interdiction. Au Contrôleur général des prisons, on précise encore que voir triées sur le volet "certaines catégories de littératures pornographiques" peut également engendrer des réclamations.

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Côté associatif, la question du droit à la culture n'est pas prioritaire, même si personne ne le dira comme ça bien sûr. Mais si l'on consulte, par exemple, l'entrée "Connaître ses droits" sur le site de l'OIP, sont listés une série de droits que le détenu peut faire respecter au titre de la vie quotidienne. L'accès aux livres n'y figure pas :

Depuis juin 2012, le gouvernement brésilien propose aux détenus de quatre prisons fédérales un programme intitulé "Rembolso a través de la lectura", qui dit littéralement : "Remboursement à travers la lecture". Ce programme prévoit de réduire de quatre jours la peine d’un détenu pour chaque livre lu. En France, "Lire pour en sortir", une jeune association œuvrant à la démocratisation de la lecture en milieu carcéral, s'est appuyée sur cette initiative brésilienne pour convaincre les pouvoirs publics de faire de même. L'article 721-1 du code de procédure pénale stipule désormais : 

Une réduction  supplémentaire de la peine peut être accordée aux condamnés qui  manifestent des efforts sérieux de réadaptation sociale, notamment en passant avec succès un examen scolaire, universitaire ou professionnel traduisant l’acquisition de connaissances nouvelles, en justifiant de  progrès réels dans le cadre d’un enseignement ou d’une formation, en s’investissant dans l’apprentissage de la lecture, de l’écriture et du calcul, ou en participant à des activités culturelles, et notamment de lecture, en suivant une thérapie destinée à limiter les risques de récidive ou en s’efforçant d’indemniser leurs victimes.

Sur le terrain, des responsables pénitentiaires dans des prisons où l'association est active (18 au total en cette fin 2017) racontent qu'ils ont d'abord pu se montrer un brin sceptiques. Pour finalement se rendre à l'évidence : si les détenus s'inscrivent probablement d'abord pour obtenir une remise de peine, la mayonnaise prend et un rapport personnel aux livres s'installe.