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Inde : "Les Cachemiris craignent de devenir des citoyens de seconde zone dans leur propre Etat"

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A Lahore, des activistes pakistanais du Forum de la jeunesse pour le Cachemire brûlent des portraits du Premier ministre indien en réaction à son initiative en faveur de l’abolition du statut spécial du Cachemire.
A Lahore, des activistes pakistanais du Forum de la jeunesse pour le Cachemire brûlent des portraits du Premier ministre indien en réaction à son initiative en faveur de l’abolition du statut spécial du Cachemire.
© AFP - Arif Ali

Entretien. Les nationalistes hindous la réclamaient depuis 1947. Le Premier ministre indien l'avait promise. Si, en dernier recours, la Cour suprême entérine le projet, c'en sera fini de l'autonomie du Jammu-et-Cachemire, seul Etat à majorité musulmane au sein de la fédération indienne.

Le gouvernement de Narendra Modi a pris la décision de révoquer l'autonomie constitutionnelle du Jammu-et-Cachemire ce 5 août, seule région à majorité musulmane d'Inde. L'article 370 de la Constitution indienne lui conférait une grande marge de manœuvre dans la gestion de ses affaires. Cette décision a été entérinée par décret présidentiel mais elle doit encore être approuvée par le Parlement indien, où le BJP et ses alliés ont la majorité absolue. La révocation de l'autonomie du Cachemire était une promesse de campagne des nationalistes hindous.

Entretien avec Christophe Jaffrelot, chercheur au Centre de recherches internationales (Ceri), une unité mixte de recherche commune à Sciences Po et au CNRS, et auteur de L'Inde de Modi, national-populisme et démocratie ethnique (Fayard).

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La révocation de l'autonomie du Cachemire indien intervient aujourd'hui. Pourquoi le gouvernement prend-il cette décision ?

On est au croisement du temps long et du temps court. Le temps long, c'est celui de la promesse maintenant vieille de 70 ans des nationalistes hindous de mettre fin au statut spécifique dont jouit le Jammu-et -Cachemire. Ils n'ont jamais accepté, après l'indépendance de 1947, que cet Etat bénéficie d'une autonomie particulière. Ils ont toujours pensé que le Cachemire était la cause du séparatisme. Depuis des décennies, ils promettent d'abolir l'article 370, qui donne au Cachemire une autonomie spécifique.

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Pourquoi maintenant, c'est le temps court. La conjoncture est calamiteuse au plan économique et social. L'Inde est en crise. L'économie indienne connaît un ralentissement qui s'est traduit par des pertes d'emplois, par un investissement en berne, par une consommation qui passe, surtout dans les campagnes, sous la moyenne des dernières décennies. Il faut même remonter très loin pour voir une telle austérité. Et puis les investisseurs étrangers ne sont pas au rendez-vous et les capitaux s'en vont. Ça fait beaucoup. Toutes ces nouvelles sont venues depuis les dernières semaines s'accumuler.

Il était temps que l'on trouve un thème qui permette de détourner l'attention du public, de remobiliser sur le thème ethno-nationaliste que Narendra Modi affecte par-dessus tout. Rien n'est plus facile que de mobiliser sur le thème de la nation indienne à unir et à consolider.

Surtout vis-à-vis du Cachemire et du Pakistan, puisque qui dit Cachemire dit Pakistan. 

Le Jammu-et-Cachemire avait jusqu'à présent une constitution distincte, son propre drapeau... Qu'est-ce que la décision de New Delhi va changer concrètement si elle est validée par la Cour suprême ?

C'est une condition qui pour l'instant n'est pas remplie. Mais si les projets du gouvernement vont jusqu'au bout avec la bénédiction des juges, deux choses principalement vont changer.

La première, c'est que le statut du Jammu-et-Cachemire ne sera plus celui d'un Etat de l'Union mais celui d'un territoire, et les territoires de l'Union ne sont pas aussi démocratiques. Ils sont beaucoup plus souvent gouvernés depuis New Delhi, notamment pour ce qui est des forces de police. Les forces de police d'un territoire de l'Union sont responsables devant un lieutenant-gouverneur, qui est lui-même responsable devant le pouvoir central. Elles ne sont pas responsables devant un gouvernement démocratiquement élu. 

La deuxième chose que la perte d'autonomie pourrait changer touche à l'accès à la terre et à l'accès aux hauts postes de la fonction publique du Jammu-et-Cachemire. Le statut d'autonomie dont jouissait cet Etat rendait très difficile l'acquisition de biens immobiliers par des non-Cachemiris. Ce ne serait plus le cas. De même, les Cachemiris avaient un accès privilégié aux emplois publics. Cela disparaîtrait aussi.

C'est la grande peur des Cachemiris : ils craignent d'être dépossédés de leurs terres, de voir des étrangers investir et développer le tourisme par exemple.

Mais du coup, démographiquement, ils seraient perdants et ils deviendraient, comme ils le disent, des citoyens de seconde zone dans leur propre Etat. C'est une des grandes phobies des habitants du Cachemire aujourd'hui.

Sait-on quand la Cour suprême doit trancher ?

La Chambre haute du Parlement vient d'approuver ce projet. Maintenant, c'est la Chambre basse qui va être saisie, et une fois que la loi sera votée, alors certains saisiront la Cour suprême. Ses magistrats vont certainement peser le pour et le contre de manière très précise et peut être un peu lente, parce que les implications de cette réforme sont considérables. Pour les Cachemiris, mais aussi pour le fédéralisme indien, car si on on peut changer le statut d'un Etat aussi facilement, alors la capacité des Etats de l'Union à garder leur autonomie   parce qu'il n'y a pas que le Cachemire qui avait une autonomie est remise en cause. 

Quant à savoir quand la décision interviendra, c'est beaucoup plus difficile. La Cour suprême est indépendante en Inde. Mais on sait que les pressions se multiplient. On est ici dans le même schéma que ce que l'on a connu en Turquie il y a quelques années. Ce que l'on a connu dans tellement d'autres pays y compris en Union européenne d'ailleurs. La Cour suprême hongroise a beaucoup perdu de sa superbe depuis qu'Orban la mise au pas. Donc la situation est encore celle d'une zone grise. C'est la seule institution en tout cas qui résiste à l'autoritarisme et on verra jusqu'où elle le fait.